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Pierre Duhamel, Les fourmis de Dieu

L'œuvre :

La cathédrale de Bourges a été inscrite par l'U.N.E.S.C.O. sur la liste du patrimoine mondial comme chef-d'œuvre de l'architecture gothique. Ceux qui décidèrent ensemble de la construire archevêques, chanoines, bourgeois, peuple de Bourges et du Berry, n'avaient évalué ni leurs forces, ni leur argent, ni le temps. Ils savaient seulement qu'ils entreprenaient une œuvre immense, qu'ils en vivraient, qu'ils en mourraient. Ignorant l'issue de leurs efforts, ils continuèrent, courbés sous le poids du chantier gigantesque qui dépassait toujours leur mesure. Sous ce fardeau, ils vivaient leurs vies d'hommes ou de femmes, leurs moments de passion et ceux de détresse, leurs amours et leurs ambitions. Ils subissaient aussi les heurts d'une époque où le Berry connaissait la guerre, où le royaume luttait pour exister, et où l'archevêque de Bourges exerçait une primatie difficile sur les diocèses cathares du Midi. Tel fut le roman des « Fourmis de Dieu » retrouvé par l'auteur à l'issue d'un travail méthodique et complet effectué d'après les documents disponibles aux Archives Nationales et Départementales.

L'auteur : Pierre-Georges Duhamel (de son vrai nom Georges Marcel Duhamel) a vécu son adolescence à Veaugues (Sancerrois), ses études secondaires à Bourges (Berry) et à Cosne-sur-Loire (Nivernais), avant d'assumer une carrière médicale et des mandats électifs dans des collectivités locales de la région parisienne. Médecin généraliste depuis 1957, il a été médecin-chef d’un centre de gérontologie. Passionné par l’Histoire du Moyen Age, sur plus de quarante ans, il a publié une quinzaine de romans historiques dont plus de la moitié consacrée au Haut-Berry. Il a également écrit de livres de biographies. De cette passion naîtra une œuvre ponctuée par des publications comme Quand les Francs mouraient pour Jérusalem (1971), Le Connétable de Bourbon (1972), Henri de Guise. Le roi de Paris (1974), Le Grand Condé ou l'orgueil (1981), Les fourmis de Dieu (1984), L'or des Chouans (1987) et l'Histoire des médecins français (1993). Il a été vice-président du Conseil général des Hauts-de-Seine (en 1993) et Maire adjoint de Boulogne–Billancourt.

Extrait : 

Les gens de Bourges comprenaient enfin et en avaient le souffle coupé. La future cathédrale engloberait l'autre comme une pomme engloberait une cerise. Ils pouvaient à peine l'imaginer. Quand ils avaient porté leurs regards depuis le chantier de la façade jusqu'à celui du chevet, il leur arrivait de lever la tête pour deviner à quelle altitude s'élèveraient les voûtes convenant à une telle base. Puis ils secouaient la tête, incrédules.

Ils n'étaient pas les seuls à manifester une certaine anxiété. Le chapitre de Saint-Etienne semblait mobilisé pour un dur combat. L'affaire lancée, les chanoines s'y étaient engagés eux aussi, de toute leur énergie, comprenant mieux au fil des jours dans quelle aventure ils s'étaient jetés, eux et la ville. Personne ne marquait plus ni hésitation ni grogne, mais seulement une détermination forgée dans la certitude d'être condamné à la réussite.

Adam Baron ne quittait guère le maître. Les finances continuaient de le tourmenter, mais il avait rejoint Henri de Sully et le doyen Foulques dans leur ambition. Puisque la nouvelle église devait exister, lui aussi la voulait plus belle, plus grande qu'aucune autre. En grand archidiacre conscient de ses devoirs, il se souciait aussi de l'aspect pratique de la construction. Il harcelait le maître pour savoir si le chœur serait assez vaste pour recevoir à la fois le chapitre et le bas clergé, ce qui représentait déjà deux cents personnes ; si le déambulatoire permettait le déroulement des plus importantes processions, si la place serait suffisante pour le culte des saints. Le maître le rassurait, lui expliquait vingt fois, sans lassitude, que l'église pourrait absorber tout ce que l'archidiacre pouvait rêver de plus grandiose. Il n'y parvenait jamais tout à fait. Le maître souriait, sûr de son rêve. Lui seul concevait déjà l'édifice dans toute sa majesté, le voyait vivre dans sa tête. Il savait que des milliers de personnes pourraient s'y côtoyer et prier ensemble. Henri de Sully manifestait d'autres soucis. Lui-même parvenait sans doute avec peine à voir la réalité de l'édifice à partir des lignes abstraites dessinées sur les parchemins. Les dispositions pratiques le tourmentaient moins qu'Adam Baron. Mais il restait anxieux de l'impression spirituelle qui se dégagerait de l'ensemble. Il doutait encore que le maître eût bien compris ses désirs. Il savait  déjà que l'édifice atteindrait une majesté inégalée, que son aspect dégagerait une impression rare de puissance et de beauté. Il ne savait pas encore si cette beauté rapprocherait les chrétiens de Dieu.

Le maître passait aussi beaucoup de temps à le convaincre.

- Dieu est lumière, disait-il. Quand on se tiendra dans cette église, la lumière viendra de partout, elle se concentrera au chœur de l'édifice. Rien ne l'arrêtera et, pourtant, elle y demeurera.

- Je me demande, grommelait Sully, si nous avons bien fait d'abandonner le transept. Le transept, c'est la croix !

- N'aie pas de crainte, seigneur archevêque ! Le transept aurait divisé ton église, cassé son rythme et son unité. Dieu, c'est avant tout l'unité. Jamais on ne percevra mieux que dans cet édifice. La cathédrale sera le Dieu unique dans sa munificence, sa grandeur et sa passion.

Sully le regardait, un peu rassuré :

- Qu'il t'entende ! Mais je ne verrai jamais cette gloire !

Le maître souriait :

- Moi, je la vois déjà : Elle est là, dans l'espace, devant nous. Elle sera Dieu et aussi les hommes qui l'auront faite ; les hommes en Dieu. Elle portera la trace et la gloire de tous ceux qui l'auront voulue, conçue, construite, dans sa forme, dans chaque coupe de ciseau ou de maillet, dans chaque moulure. Ils se retrouveront tous pour l'éternité dans les dessins de la pierre, les images qu'elle portera, celles que porteront les vitraux... Vous y serez partout, seigneur archevêque, toi et les autres ! (p. 88-89)

 

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