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"Sous tout homme se cache un poète" affirme Freud. Cette affirmation peut surprendre dans la mesure où nous considérons le poète ou l'artiste en général comme un être différent des autres, une personnalité à part, originale détentrice d'un don, le don de créer (poète vient du grec poein qui signifie faire, créer). Pour la plupart des gens, le poète est un "génie", ce qui l'apparente au divin et non un homme comme les autres. Dans ce texte, Freud parle essentiellement des écrivains, mais on peut étendre son analyse aux créateurs en général.

Les caractéristiques du jeu de l'enfant s'apparentent à l'activité poétique : l'enfant qui joue crée son propre monde ; "il transporte les choses de son monde dans un ordre nouveau à sa convenance" ; il prend son jeu très au sérieux et s'y investit beaucoup affectivement ; il distingue son jeu de la réalité, mais "étaye" son jeu sur le monde réel, c'est-à-dire qu'il se sert des choses visibles et palpables du monde réel pour les intégrer dans son jeu.

Un artiste crée son propre monde dans le sens où il utilise des éléments du monde réel pour les transformer en création originale. Ses créations ne sont pas de simples imitations du monde réel, mais une interprétation de ce monde, une nouvelle création.

L'artiste se sert des éléments du monde visible : un pont, un arbre, une maison, pour en faire une œuvre originale qui n'est pas une simple copie du réel. Paul Klee par exemple imagine des ponts munis de jambes. Il prend très au sérieux l'idée ludique que les ponts "enjambent" les rivières que la plupart des adultes trouvent absurde, mais qu'admettent volontiers les enfants.

L'auteur tente de répondre à la question de savoir si le poète est un être à part, différent des autres hommes ou bien un homme comme les autres. Il répond à cette question que le poète est un homme comme les autres dans la mesure où il a en commun avec les autres hommes le fait d'avoir été un enfant et de partager virtuellement ou réellement avec l'enfant la faculté de jouer. 

La différence entre le poète et les autres hommes est que le poète est resté, dans une certaine mesure, un enfant,  qu'il est capable de jouer, de se créer son propre monde, alors que les autres hommes à cause de la pression sociale, ont refoulé cette faculté, l'usage de l'imagination créatrice et désintéressée, au bénéfice de la raison et du calcul, qu'ils ont cessé de se créer leur propre monde pour s'adapter au monde dit réel, au monde commun, qu'ils ont renoncé, dit Freud au "principe de plaisir" au profit du "principe de réalité".

L'argumentation de Freud est la suivante :

Thèse : en tout homme se cache un poète (un artiste) qui s'ignore.

Argument  1 : l'occupation la plus chère et la plus intense de l'enfant est le jeu.

Argument 2 : Tout enfant qui joue se comporte comme un poète.

Argument 3 : Tout poète se comporte comme un enfant qui joue.

Le contraire du jeu n'est pas le sérieux, mais la réalité car le jeu, explique Freud, l'activité ludique est extrêmement sérieuse, il prend son jeu très au sérieux. Il suffit d'observer un enfant qui joue pour constater à quel point il s'investit dans son jeu : sa poupée n'est plus un objet inanimé, mais un véritable bébé, ses soldats de plomb sont de véritables soldats. Le monde réel disparaît au profit du monde virtuel des jeux vidéos dans lequel il s'immerge totalement.

Il est très difficile de distraire un enfant d'une activité ludique. Il s'est enfermé dans son monde, un monde imaginaire dans lequel il se sent bien, où il accomplit des exploits, et où la réalité se confond avec les créations de son imagination. 

Grâce au jeu, l'enfant exerce un pouvoir symbolique, mais pour lui bien réel sur le monde. Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud donne l'exemple d'un enfant (son petit-fils, Ernst) qui s'amuse à enrouler et à dérouler une bobine de fil.

Quand la bobine disparait sous le lit, il dit "Fort" (là-bas) et quand il la fait réapparaître il dit "Da" (ici). Grâce à ce jeu, il surmonte, selon Freud, son angoisse de séparation d'avec sa mère, puisqu'il se montre capable de la faire disparaître puis revenir à volonté.

Comme le dit Freud, l'enfant emprunte au monde réel des éléments qu'il utilise symboliquement : la bobine de fil représente sa mère, son éloignement représente son absence, son rapprochement représente sa présence. Il prend son jeu très au sérieux et il est capable d'y jouer pendant des heures, mais il ne confond pas, pour autant, quand il ne joue plus, la bobine de fil avec sa mère.

Quel sens donner, à partir de ce texte à l'idée d'un travail artistique ?

Hegel donne, lui aussi,  l'exemple d'une activité pratique paradoxale qui s'apparente à l'art (l'œuvre d'art est une "finalité sans fin", dit Kant) : le jeu. L'enfant ne jette pas des pierres dans un étang uniquement pour s'amuser, pour "passer le temps" comme on dit, mais pour contempler le "spectacle de sa propre activité" ; cette activité est à la fois "théorique" : l'enfant a préalablement pensé à la relation entre la cause et la conséquence du geste qu'il va accomplir. Et pratique : sa pensée se concrétise dans un geste : le fait de lancer la pierre dans l'eau. Ce geste et son résultat immédiatement visible entraîne un sentiment de "puissance" et de plaisir, car l'enfant se rend compte que son esprit a la capacité, par l'intermédiaire de son corps, de transformer le monde extérieur, de le changer, ne serait-ce que de manière transitoire et superficielle, contrairement à l'art qui crée des œuvres tout aussi "inutiles", mais durables, et de "bénéficier du spectacle de sa propre activité", c'est-à-dire de se voir agir, comme dans un miroir.

Freud établit une analogie entre le jeu, le rêve et le fantasme (le rêve éveillé). Il parle des dernières œuvres d'Emile Zola, mais on peut penser aussi aux Mystères de Paris et aux romans feuilletons en général, à des personnages comme Sherlock Holmes, Zorro, Arsène Lupin ou encore aux héros de films ou de bandes dessinées comme Batman, Superman, Spiderman qui réalisent ce fantasme de toute puissance du moi, en incarnant un héros aux prises avec des épreuves dont il ressort toujours vainqueur.

Les héros de l'Iliade (Achille) et de l'Odysée (Ulysse) qui servaient à l'éducation (padéia) des enfants grecs avaient une fonction analogue, ainsi que tous les héros des contes de fées, comme "Le vaillant petit tailleur" ou "Le Petit Poucet" dont Bruno Bettelheim dans Psychanalyse de fées a montré qu'ils aidaient les enfants à grandir et à surmonter leurs peurs. "Il ne peut rien t'arriver"* écrit Freud.

*Note : "Es kann dir nix g’scheh’n". Réplique de Die Kreuzelschreiber (Les Analphabètes), comédie populaire de Ludwig Anzengruber (1839-1889), écrivain et dramaturge viennois, et citation chère à Freud. 

Dans un poème intitulé "arbre", extrait du recueil Histoires, Jacques Prévert évoque une petite fille qui parle à un arbre, qui lui confie ses secrets. Il est indéniable que les enfants parlent avec les arbres. Quel enfant n'a pas confié un jour son chagrin aux arbres ? Quel enfant n'a pas trouvé consolation et réconfort au sein de la nature ? 

Les arboriculteurs et les adultes en général sont parfois capables d'entendre "la voix des arbres" et "leur chanson dans le vent", mais à conditions d'oublier le langage de l'arboriculture, mais si les "personnes raisonnables" n'entendent plus la voix des arbres et leur chanson dans le vent, c'est qu'elles ne voient plus le monde qu'à travers le langage de l'arboriculture, le langage de la science et de la technique. 

Karl Jaspers dans son Introduction à la philosophie parle de "l'âge métaphysique", celui où l'on se pose les questions essentielles : "pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi est-ce que nous allons voir ma grand-mère alors que dans une heure, nous partirons ? Pourquoi est-ce que je dois m'habiller ce matin, alors que je devrai me déshabiller ce soir ? Pourquoi est-ce que je suis moi et pas quelqu'un d'autre, ou un chat, ou une étoile ou un... arbre ? Qu'est-ce que la mort ? ce sont des questions dites "fondamentales" parce qu'elles ne portent pas sur l'étant, mais sur l'Être.

Il existe des gens qui se posent ces questions toute leur vie et y répondent avec plus ou moins de justesse et de fraîcheur : les philosophes, les artistes et les poètes.

"Si c'était notre sentiment lui-même qui arrivait à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonnances profondes qui en font quelque chose d'absolument nôtre, nous serions tous romanciers, tous poètes, tous musiciens", écrit Bergson. Les romanciers, les poètes, les musiciens entretiennent avec le monde extérieur et intérieur un autre rapport que la plupart des hommes. Ils se détournent de l'action au service du besoin pour appréhender le monde extérieur et intérieur de façon désintéressée, pour en noter l'aspect individuel, personnel, intime. L'enfant qui joue ressemble au poète par sa disponibilité, son ouverture, sa faculté d'émerveillement, son désintéressement, son usage ludique du langage.

Les artistes modernes, rompent avec la conception traditionnelle de l'art comme "imitation de la nature" (Aristote). Dans ses œuvres, Paul Klee ne retient que des formes, des traits, des figures géométriques, des couleurs qui existent bien dans la nature. Ils sont le langage nouveau dont Théorie de l'art moderne est la grammaire, mais non les apparences (phénomènes) que nous percevons. 

Il peut aussi ajouter au monde des détails qui n'y sont pas ou qui appartiennent à d'autres fragments du réel. Par exemple, quand Paul Klee peint des ponts avec des pieds, il ne reproduit pas la réalité. En effet chacun sait (ou croit savoir) que dans la réalité, les ponts n'ont pas de pieds.  Mais le langage courant, lui, ne s'y trompe pas, quand il dit, par exemple, que le viaduc de Millau "enjambe" la vallée du Tarn.

Paul Klee ne  peint pas "comme un enfant", comme on le lui a souvent reproché, mais il porte sur le monde, avec toute la science et la maîtrise d'un artiste adulte en pleine possession de ses moyens, le regard transfigurant de l'imagination créatrice qu'il partage en effet avec l'enfant qui joue.

 

 

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