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"Il y a bien des années, alors que je venais de consacrer neuf ans de ma vie à étudier pour devenir psychothérapeute, je suis tombé sur un dialogue entre le professeur israélien Martin Buber et le psychologue américain Carl Rogers, dans lequel Buber mettait en doute le fait qu'on puisse faire de la psychothérapie dans le rôle du psychothérapeute. De passage aux Etats-Unis, Buber avait été invité à débattre avec Carl Rogers dans un hôpital psychiatrique, devant un groupe de professionnels de la santé mentale.

Dans ce dialogue, Buber part du principe que le développement humain se produit lors de la rencontre de deux êtres qui s'expriment avec sincérité et vulnérabilité, dans le cadre de ce qu'il appelait un "rapport du Je au Tu". Il trouvait peu vraisemblable qu'une telle authenticité puisse exister lorsque des êtres se rencontrent dans les rôles de psychothérapeute et de clients. Rogers convenait que la sincérité était une condition nécessaire au développement. Mais il soutenait qu'un psychothérapeute éclairé pouvait choisir de transcender son rôle pour avoir avec son client une rencontre authentique.

Buber était sceptique. Il estimait que, même si le thérapeute était de bonne volonté et capable d'établir une relation authentique avec ses patients, une telle rencontre serait impossible tant que les patients continueraient à se considérer comme des patients et à percevoir le thérapeute comme un thérapeute. Le processus même de prendre rendez-vous avec quelqu'un dans son cabinet et de le payer pour "se faire soigner", soulignait-il, compromet les chances qu'une relation authentique se développe.

Ce dialogue précisa l'ambivalence que m'inspirait depuis longtemps la question du détachement clinique - règle sacro-sainte de la psychothérapie psychanalytique à laquelle j'avais été formé. Dans l'esprit de la plupart des professionnels, faire intervenir ses propres sentiments et besoins dans la psychothérapie trahissait une pathologie chez le thérapeute. Les psychothérapeutes compétents devaient rester en dehors du processus thérapeutique et fonctionner comme un miroir, sur lequel les patients projetaient leurs transferts, qu'ils travaillaient alors avec l'aide du thérapeute. Je comprenais les raisons de laisser les processus internes du thérapeute à l'écart de la psychothérapie et les risques qu'il y avait à se pencher sur ses propres conflits intérieurs au détriment du patient. Pourtant, j'avais toujours eu du mal à maintenir la distance affective requise, et j'étais en outre persuadé des avantages qu'il y aurait à m'impliquer dans le processus.

J'engageais donc mes premières tentatives, remplaçant le langage clinique par le langage de la CNV (Communication Non Violente). Au lieu d'interpréter ce que mes patients disaient, conformément aux théories de la personnalité que j'avais étudiées, je me rendis présent à leurs paroles et les écoutai avec empathie. Au lieu de poser sur eux un diagnostic, je leur révélai ce qui se passait en moi. Au début, j'eus peur. Je me demandais comment mes collègues réagiraient à la sincérité que je mettais dans mon dialogue avec mes clients. Mais les résultats furent si heureux, tant pour les clients que pour moi-même, que j'abandonnai toute hésitation. Depuis 1963, l'idée de s'investir pleinement dans la relation patient-thérapeute a cessé d'être perçue comme une hérésie, mais a l'époque je fus souvent invité par des associations de psychothérapeutes à présenter ce nouveau rôle (...)

(Marschall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres ou des murs (p. 259-260)

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