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Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme

Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, Desclée de Brouwer, 2018

Table des matières :

Prologue - 1. Faut-il prendre au sérieux le transhumanisme ? : Le programme - La propagande - Que penser des promesses ? - La lutte finale contre la mort - Une vieille ruse de guerre - Du vivant politique à l'animal monitoré - II. L'augmentation, perspective de l'homme diminué : Un bilan problématique - Progrès de la détresse - Soigner par le mal - Tristes tropismes - Technologie et régression - III. Le transhumanisme, horizon de la modernité : Science ancienne et science moderne - Le brin d'herbe est sans Newton - La maîtresse inavouable - La nature comme machine - Une mentalité survivaliste - Dominer ou être dominé - L'inversion de la téléologie : causes et conséquences - De la neutralisation de la nature à l'évidement des hommes - Epilogue - Remerciements - Bibliographie

L'auteur :

Olivier Rey est chercheur au CNRS, membre de l'Institut d'Histoire et de philosophie des sciences et des techniques. Il a enseigné les mathématiques à l'Ecole polytechnique et enseigne aujourd'hui la philosophie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il a publié plusieurs ouvrages dont Une folle solitude. Le fantasme de l'homme auto-construit (2006). Le fantasme de l'homme auto-construit (2006). Après la chute et Une question de taille (2014)

Quatrième de couverture :

"Si c'est au nom d'un futur toujours meilleur que le monde a été transformé en un chantier permanent, nous sommes arrivés à un stade où le rapport entre les bénéfices du "développement" et ses nuisances s'avère de plus en plus défavorable. La perte de confiance dans le progrès doit alors être compensée par une inflation de ce qu'il est censé apporter : plus le monde va mal et menace de s'écrouler, plus il faut abreuver les populations de promesses exorbitantes.

Tel est le rôle du transhumanisme - et peu importe que ce qu'il annonce ne soit pas destiné à se réaliser. Lui accorder trop d'importance, c'est donc se laisser captiver par un leurre. Faudrait-il refuser de lui prêter attention ? Cela n'est pas su simple. Le transhumanisme nous trompe parce qu'il joue en nous sur des ressorts puissants. Se donner une chance de désamorcer la fascination qu'il exerce et le malheur qu'il propage, réclame de mettre au jour ce qui rend si vulnérables à ses illusions."

Prologue : 

"Lorsqu'un carrosse inconnu arrivait à la cour, le roi Louis XIII appelait son "juges d'armes", Pierre d'Hozier, qui, au vu des armoiries peintes sur la voiture, renseignait le souverain sur la qualité des nouveaux venus. Si jamais d'Hozier, versé qu'il était dans les généalogies et l'héraldique, ne reconnaissait pas l'écu figurant sur la portière, le roi disait "Mauvais signe pour cette noblesse." Aujourd'hui, tout un chacun est à même de collecter des informations sur quiconque en consultant Internet. L'éventail d'informations susceptibles d'être recueillies sur la toile est beaucoup plus étendu que celui que maîtrisait d'Hozier. la fiabilité, toutefois, laisse à désirer.

J'illustrerai le fait par mon cas personnel - non qu'il soir passionnant, mais je peux en parler en connaissance de cause. Une participation isolée à un colloque abondant la question du transhumanisme eut des effets inattendus : voilà : voilà que, selon Wikipédia, je fus réputé porter un intérêt tout particulier à ce thème. Il n'en était rien : au départ, le sujet ne me disait rien qui vaille. A cause de cette mention sur Internet cependant, je me suis trouvé à plusieurs reprises invité à m'exprimer sur le transhumanisme. J'ai décliné les sollicitations fondées qu'elles étaient sur un malentendu. A force, cependant, la question s'est mise à me travailler : la mention wikipédienne a fini par devenir plus ou moins vrai. 

Je n'ai évoqué cette mésaventure que parce qu'elle m'est apparue comme le reflet d'une situation générale. La plupart des gens souhaiteraient vivre dans un monde où ils n'auraient pas à se soucier de cette chose qu'on appelle le transhumanisme. Hélas, ladite chose s'impose à eux : c'est ce qu'on pourrait appeler le transhumanisme passif ou le transhumanisme subi. Des lois ont banni les fumeurs des lieux publics, mais rien ne nous protège contre les bioprogressistes qui, en très peu de temps, ont réussi à occuper le devant de la scène et entendent imposer leur "agenda" au reste de l'humanité. Le généticien Daniel Cohen nous prévient : "Je crois en la possibilité d'une nouvelle évolution biologique humaine consciente et provoquée car je vois mal l'homo sapiens, cet homme pressé et jaloux, attendre patiemment  et modestement l'émergence d'une nouvelle espèce humaine par les voies anachroniques de la sélection naturelle." (Daniel Cohen, Les gènes de l'espoir, 1993, chap. XV, p.261). Telle quelle, cette assertion est évidemment fausse : l'immense majorité des êtres humains ne trépignent nullement d'impatience en attendant l'avènement de l'espèce destinée à leur succéder. En fait Daniel Cohen veut dire : "Je crois en la possibilité d'une nouvelle évolution biologique humaine consciente et provoquée, car je me vois mal, pressé et jaloux comme je suis, attendre patiemment et modestement l'émergence d'une nouvelle espèce humaine par les voies jugées par moi anachronique de la sélection naturelle." Voilà la phrase qui fait sens. Tel est donc notre lot : vivre dans un monde où certains hommes, pressés et jaloux, veulent que les humains laissent la place à des êtres plus performants. Et dans cette galère, tout le monde se trouve bon gré mal gré embarqué. Sans doute sommes-nous nombreux qui préfèrerions rester à quai. Mais, enrôlés de force, nous ne pouvons traiter par le mépris les tempêtes qui s'annoncent. Ce n'est pas par joie que nous nous préoccupons du transhumanisme, nous y sommes contraints.

Outre que la question transhumaniste n'est pas réjouissante, elle est difficile à traiter, en raison de ses multiples aspects : économiques, sociologiques, psychologiques, philosophiques. A chaque fois que l'attention se concentre sur l'un des aspects, on court le risque de perdre de vue, ou à tout le moins, de minorer les autres aspects, pas moins importants. Une difficulté supplémentaire tient au fait que ces différentes facettes ne sont pas indépendantes, mais renvoient les unes aux autres : il faudrait les traiter simultanément. La linéarité du discours oblige à aborder successivement ce qui en réalité vient ensemble.

Nous chercherons donc, dans un premier temps, à démêler, dans le projet transhumaniste, ce qui mérite d'être pris au sérieux de ce qui relève de la pure propagande ; nous chercherons aussi à discerner les réalité qu'une telle propagande a pour mission de masquer, les transformations auxquelles elle s'emploie à frayer la voie. Nous nous attacherons, ensuite, à comprendre ce qui, en dépit des critiques dont le transhumanisme est l'objet, nous rend si vulnérables à son endroit : d'une part, notre situation actuelle d'hommes diminués, à la confiance en soi : d'une part, notre situation actuelle d'hommes diminués, à la confiance en soi si déliquescente - malgré toutes les protestations d'indépendance -, que nous en sommes réduits à placer nos espoirs d'amélioration dans les "augmentations" que les maîtres de l'innovation voudront bien nous dispenser ; d'autre part, le fait que le fameux humanisme, que d'aucuns érigent en rempart contre le transhumanisme, se trouve lui-même pénétré depuis belle lurette, et jusqu'à la moëlle, des principes qui conduisent audit transhumanisme. Face à ce dernier, l'humanisme moderne est dans une situation comparable à celle de l'oiseau face au serpent. D'un côté, l'oiseau est attiré par le serpent qui, par sa forme ondulante, évoque un succulent ver de terre ; de l'autre, l'oiseau se fait dévorer. En regard du transhumanisme, la pensée moderne est dans une posture aussi délicate : elle aussi risque d'être engloutie, par ce qui est à la fois l'accomplissement de ses rêves et la révélation de leur caractère mortifère. Pour se donner une chance d'échapper à ce triste destin, il nous faut commencer par dissiper la fascination - c'est-à-dire prendre la mesure de ce qui, en nous, répond à la logique du transhumanisme.

Comme l'indique son titre, cet ouvrage ne prétend pas à la neutralité qui de toute façon, sur une question de ce genre, me semble hors de saison : quand il y va de notre être, il est nécessaire de se prononcer. Ma position trouve son origine dans ce que, à la suite de Léon Kass, on peut appeler la sagesse de la répugnance (The Wisdom of Repugnance, 1997) . Pour autant, ce livre n'est pas un pamphlet. Son propos n'est pas d'exprimer une opposition, mais de l'argumenter. Non certes dans l'espoir de convaincre les pressés et les jaloux qui aspirent à nous remplacer, mais afin de mettre en commun avec les humains de bonne volonté quelques raisons d'aimer et de défendre la condition qui est la nôtre."

 

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