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"L'affaire narcisse : comment votre lecture éclaire-t-elle ce titre ?

L'Affaire Narcisse est un poème de Pierre-Albert Birot qui propose une interprétation originale du mythe de Narcisse, ce personnage de la mythologie qui fut changé en fleur par les dieux pour s'être épris de son image en se contemplant dans l'eau d'une fontaine, s'isolant de toute société humaine.

Selon le poète, Narcisse n'est pas le jeune homme qui refuse l'altérité, mais celui qui se découvre lui-même.

Le poème est constitué de 24 vers libres sans rimes ni ponctuation. Il comporte quatre parties :

I. De : "Narcisse fils de Céphise" jusqu'à "ce trop joli garçon" : Evocation du mythe de Narcisse.

II. De : "Et pourtant nous avons des miroirs autrement plus parfaits", jusqu'à : "mais pas une fois ne me suis dit celui-là c'est moi" : Contrairement à Narcisse, le poète ne se reconnait pas dans son reflet.

III. De : "Or bien hier", jusqu'à : "Et pourtant ne ressemble à aucun" : Le poète découvre "un jour" que son image est le reflet de lui-même.

IV. De : "Toutefois ne sais si vais m'aimer autant jusqu'à : "Un homme ça vaut la peine d'être vu" : Le poète donne raison à Narcisse : "un homme ça vaut la peine d'être vu".

Le titre du poème : "L'affaire Narcisse" fait penser à celui d'un roman policier. L'enquêteur chargé de "l'affaire Narcisse" se propose de répondre à deux questions : de quoi Narcisse est-il accusé ? Narcisse est-il coupable de ce dont on l'accuse ? 

Dans un roman policier, l'inspecteur refuse de voir les choses comme on veut qu'il les voit car ce qui est évident n'est pas forcément vrai. Il cherche à aller au-delà des apparences. L'interprétation traditionnelle du mythe de Narcisse est que Narcisse a été puni pour s'être admiré lui-même et avoir fui la société de ses semblables.

Mais il y a une autre interprétation du mythe, celle de l'auteur : Narcisse nous invite à nous découvrir nous-mêmes comme des êtres uniques.

L'auteur s'exprime à la première personne du singulier : "Ne dirai point que je ne suis jamais venu devant ma glace".

Les registres sont tantôt lyrique : la découverte de soi s'accompagne d'un certain enthousiasme et argumentatif comme en témoignent les connecteurs  : "Mais", "Or", "Et", "pourtant", "Toutefois", "Enfin". Il s'agit pour le poète de démontrer que l'interprétation traditionnelle du mythe de Narcisse est fausse.

La notion de temps est très présente au début du poème qui commence par une hyperbole : "Narcisse fils de Céphise n'est plus depuis des montagnes de temps".

Le personnage de Narcisse n'appartient pas à l'histoire, mais à la mythologie qui, contrairement à l'Histoire, est intemporelle. Des montagnes infranchissables nous séparent de Narcisse parce que Narcisse n'est pas un personnage historique, mais un personnage mythologique.

Des montagne infranchissables nous séparent également des différentes interprétations que les Anciens faisaient du mythe de Narcisse. A l'origine, il s'agissait sans doute d'un rite sacrificiel, avant de prendre avec Ovide un sens plus psychologique.

Le mot "narcisse" vient du grec νάρκισσος (« narcisse »), lui-même de ναρκάω (« être engourdi »), probablement du fait des propriétés narcotiques de cette fleur.

D'après les Métamorphoses d'Ovide, Narcisse était le fils du dieu-fleuve Céphise et d'une nymphe. En le voyant nourrisson, Tirésias lui avait prédit une longue vie, à condition "qu'il ne se reconnaisse jamais lui-même". La nymphe Echo, qui avait été privée du langage et de la pensée par Héra, était tombée amoureuse de lui, mais elle ne pouvait attirer son attention : c'est pourquoi elle se transforma en une voix désincarnée qui ne pouvait que répéter les mots prononcés par d'autres. L'insensibilité du "trop joli garçon" lui attira les foudres de Némésis, la déesse de la vengeance, qui le fit boire à une source de l'Hélicon, la montagne des Muses. Il y aperçut son reflet dans l'eau, et en tomba désespérément amoureux. Incapable de s'en détacher, il devint l'esclave de cet enchantement et se transforma en fleur, le narcisse (Encyclopédie des symboles, p.431)

Selon l'auteur, Narcisse a complètement disparu : "En nos âges, il n'est plus de ces Narcisses-là/Seule une fleur nous reste. Le poète fait allusion à la légende de Narcisse qui fut transformé en fleur par les dieux en punition de son indifférence à autre chose qu'à son propre reflet, mais aussi au fait qu'à l'époque moderne, l'expérience que fait Narcisse d'exister comme une personne unique à la suite d'une introspection a tendance à disparaître.

Ce que cherche avant tout l'homme moderne, ce n'est pas de se découvrir soi-même, mais d'exercer un pouvoir sur le monde et sur autrui. La "pensée calculante" l'emporte sur la "pensée méditante".

Le champ lexical de la nature est également présente dans le poème : "fleur", fontaine", "printemps" (métaphore pour désigner la jeunesse), "été" (l'âge mûr), "froides saisons" (la vieillesse), "Lumière". Le poète compare les âges de la vie aux saisons pour souligner le fait que "pas une seule fois il ne s'est dit que ce reflet dans le miroir c'était lui".

Les champ lexicaux de l'ipséité (le fait d'être soi-même et pas un autre) : "je", "ma", "mon", "moi" (trois fois),"m" et de la vue "s'admira, "je l'ai vu" "regarder", vue" tissent une isotopie du regard, de l'introspection.

"Se connaître soi-même, est-ce se découvrir "pièce unique" ?

Dans le langage courant, on dit d'une personne qui s'aime à outrance qu'elle est narcissique. L'histoire de Narcisse est ainsi généralement considérée comme une leçon à l'intention des gens qui s'admirent trop. 

Pierre-Albert Birot prend le contrepied de cette interprétation du mythe. Ne jamais se regarder, être exclusivement tourné vers les autres, c'est passer à côté de soi, n'être qu'une copie, ne jamais se découvrir "pièce unique". Le personnage de Narcisse nous invite à l'introspection, à prendre le temps de regarder en nous-mêmes, pour chercher le sens profond de notre existence.

Vers l'âge de quatre ou cinq ans, l'enfant ne s'appréhende pas vraiment comme un individu ; il n'est pas encore séparé de sa mère. Ce n'est que vers l'âge de cinq ans qu'il prend vraiment conscience d'être un individu à part entière. Cette image qu'il perçoit dans le miroir, il réalise que c'est lui.  C'est ce que les psychologues appellent le "stade du miroir".

Pierre-Albert Birot a bien sûr fait cette expérience, comme tout un chacun ; il sait bien que cette image qu'il voit dans la glace, c'est la sienne, mais il n'a pas vraiment approfondi les implications de cette expérience qu'il a vécue sans authenticité,  sur le mode de la banalité, de l'évidence.

Il le sait sans le savoir vraiment. La prise de conscience totale" : "Je l'ai vu totalement vu. Et j'ai dû me dire et me redire tant que j'ai pu/Cet homme qui est là devant toi c'est complètement toi", est vécue comme une révélation, une épiphanie.

Les adverbes "totalement" ("Je l'ai totalement vu"), "complètement" ("c'est toi complètement toi") insistent sur le caractère totalisant de cette révélation. Jusqu'alors le poète n'avait qu'une perception morcelée de lui-même : un visage destiné au rasage, mais ce jour-là, il se perçoit comme un corps, une totalité et il réfléchit sur cette découverte, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'alors.

Le poète reprend le thème mythologique de Narcisse pour lui donner un sens complètement différent. Le "narcissisme" n'est pas la contemplation de soi-même, mais la découverte que l'on est une "pièce unique".

Cette expérience ne se produit pas au même moment chez tous les êtres humains et pour certains elle ne se produit jamais. "Chaque humain peut se savoir pièce unique", mais chaque humain ne le fait pas toujours.

Cette révélation est intervenue tardivement : "au cours des froides saisons qui suivent". Jusqu'alors, il avait vu son reflet dans la glace, mais il n'avait jamais pris conscience comme ce jour-là que cette image c'était lui, complètement lui, à la fois semblable aux autres hommes, mais aussi "pièce unique".

Se connaître soi-même, c'est donc à la fois se découvrir semblable aux autres hommes, mais en même temps "pièce unique".

Pour se découvrir "pièce unique", il faut des conditions favorables : une "glace parfaite" et non un simple instrument pour se voir, une "lumière magnifique",  des loisirs, du "temps à perdre".

Il faut aussi réfléchir sur cette expérience, prendre le temps de la méditation : "Et j'ai dû me dire et me redire tant que j'ai pu/Cet homme qui est là devant toi c'est toi complètement toi/De la tête aux pieds et quelle découverte moi qui suis fait comme tout homme est fait et pourtant ne ressemble à aucun".

Pierre-Albert Birot nous fait comprendre que nous ne sommes pas une chose, un "en soi", une essence comme une pierre, mais une existence, une conscience de soi, un "pour soi" et un "pour autrui" comme dit Jean-Paul Sartre. 

Nous avons à devenir ce que nous sommes à accéder à la liberté. "Deviens qui tu es" dit Nietzsche. Nous devenons nous-mêmes d'abord à travers l'identification à autrui : nos parents, nos éducateurs, nos camarades. 

"Pour savoir quelque chose de moi-même, je dois passer par autrui" dit Maurice Merleau-Ponty,  puis à travers une prise de distance par rapport à autrui pour nous tourner vers nous-mêmes - "le moment Narcisse" - pour savoir qui nous sommes vraiment, ce en quoi nous sommes une "pièce unique".

Si nous ne prenons jamais nos distance vis-à-vis d'autrui, si nous sommes trop tournés vers autrui, si nous nous identifions trop à des "modèles", nous risquons de passer à côté de nous-mêmes, de nos "aliéner" à autrui, de ne jamais être des "pièces uniques", mais des copies et non des personnes à part entière. L'appréhension de soi-même comme "pièce unique" ne s'accomplit que dans la solitude.

Bien entendu, nous ne devons pas nous complaire éternellement en nous-mêmes en cultivant notre ineffable différence, comme le fait Narcisse. Nous devons dépasser le stade du narcissisme pour nous tourner vers autrui, apprendre de lui, collaborer avec nos semblables, participer à la vie commune, céder aux charmes d'une nymphe, mais il nous faut d'abord travailler à nous connaître nous-mêmes.

Parfois, les choses tournent mal : nous nous complaisons en nous-mêmes ou nous allons vers les autres sans bien nous connaître nous-mêmes.

Mais tôt ou tard, nous sommes amenés à nous déprendre de la double illusion de l'auto-suffisance narcissique et de l'identification aliénante. Nous faisons alors l'expérience de la véritable liberté qui n'est jamais définitivement acquise, mais toujours à conquérir.

Se connaître soi-même, c'est donc à la fois se découvrir "pièce unique" et en même temps comprendre que l'on partage avec les autres la même condition humaine et qu'à bien des égards, on n'est pas essentiellement différent des autres hommes. 

Pierre-Albert Birot avoue qu'il ne sait pas où va le mener cette expérience de se découvrir "pièce unique", "s'il va s'aimer autant qu'il s'aimait avant de se connaître", mais il qualifie cette expérience par une litote (dire moins pour exprimer plus) : "bien agréable" : "c'est bien agréable tout de même de se savoir pièce unique".

Et il conclut d'une part que cette expérience est à la portée de tout être humain et d'autre part que Narcisse auquel toute la tradition donnait tort avait finalement raison. Narcisse avait raison de se contempler dans l'eau de la fontaine, de chercher à se connaître lui-même car "un homme ça vaut la peine d'être vu".

Note : La psychanalyse qualifie le stade de développement psychique où la personne s'attache à elle-même et construit d'elle-même une image idéale ; stade qui, s'il n'est pas dépassé, fait apparaître une névrose, mais qui suppose, comme dans la légende de Narcisse, qu'on s'aperçoive d'abord soi-même en étant capable de se reconnaître. C'est ce que Jacques Lacan appelle le "stade du miroir", le moment décisif de construction de la personne ; et l'on sait que les symptômes des plus évidents de la psychose (particulièrement de la schizophrénie), est de ne plus se reconnaître dans l'image que renvoie la glace devant soi. (Encyclopédie des symboles)

 

 

 

 

 

 

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