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Le texte : 

Dans les forêts du Morvan, loin du monde, vivent bûcherons, flotteurs de bois, bouviers, des hommes que les forêts ont faits à leur image, à leur puissance, à leur solitude, à leur dureté. Même l'amour, en eux, prend des accents de colère.

"Ils étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image. À leur puissance, leur solitude, leur dureté. Dureté puisée dans celle de leur sol commun, ce socle de granit d’un rose tendre vieux de millions de siècles, bruissant de sources, troué d’étangs, partout saillant d’entre les herbes, les fougères et les ronces. Un même chant les habitait, hommes et arbres. Un chant depuis toujours confronté au silence, à la roche. Un chant sans mélodie. Un chant brutal, heurté comme les saisons, - des étés écrasants de chaleur, de longs hivers pétrifiés sous la neige. Un chant fait de cris, de clameurs, de résonances et de stridences. Un chant qui scandait autant leurs joies que leurs colères. Car tout en eux prenait des accents de colère, même l’amour. Ils avaient été élevés davantage parmi les arbres que parmi les hommes, ils s’étaient nourris depuis l’enfance des fruits, des végétaux et des baies sauvages qui poussent dans les sous-bois et de la chair des bêtes qui gîtent dans les forêts ; ils connaissaient tous les chemins que dessinent au ciel les étoiles et tous les sentiers qui sinuent entre les  arbres, les ronciers et les taillis et dans l’ombre desquels se glissent les renards, les chats sauvages et les chevreuils, et les venelles (1) que frayent les sangliers. Des venelles tracées à ras de terre entre les herbes et les épines en parallèle à la Voie lactée, comme en miroir. Comme en écho aussi à la route qui conduisait les pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils connaissaient tous les passages séculaires (2) creusés par les bêtes, les hommes et les étoiles. La maison où ils étaient nés s’était montrée très vite bien trop étroite pour pouvoir les abriter tous, et trop pauvre surtout pour pouvoir les nourrir. Ils étaient les fils d’Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse."

1. Venelles : petits sentiers

2. Séculaires : qui existent depuis cent ans ou davantage

Introduction :

Ce texte est extrait des premières pages de Jours de colère de Sylvie Germain, publié en 1989.

Le passage présente les fils d'Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse, façonnés par la nature, marqués par la dureté et la colère. 

L'intrigue se situe "dans un passé indéterminé".

En quoi les personnages sont-ils présentés moins comme des êtres humains que comme des forces élémentaires, façonnées par la nature ?

Nous étudierons la manière dont l'auteur assimile les personnages à des éléments de la nature, puis la mise en valeur de leur habilité pratique et enfin ce qui en fait à la fois des personnages de conte et des personnes réelles. 

I. Des forces élémentaires, façonnées par la nature, plutôt que par la culture.

a) Dureté de la nature, dureté des personnages :

Les neuf frères, les fils d'Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse sont présentés pas la narratrice comme des êtres frustes, telluriques, façonnés par la nature plutôt que par la culture.

Ils ne sont pas présentés comme des individus à part entière, mais comme un tout indifférencié, un seul individu en neuf personnes. On apprend à la fin du texte qu'ils ont un nom de famille, mais on ne connaît pas leurs prénoms. Peut-être n'en ont-ils pas.

La construction symétrique, "en miroir", des deux premières phrases, en anadiplose, souligne cette provenance : "Ils étaient les hommes des  forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image".

L'anadiplose (substantif féminin) (du grec ancien ἀνά/aná, « de nouveau », et διπλόος/diplóos, « double ») est une figure de style consistant en la reprise du dernier mot d'une proposition à l'initiale de la proposition qui suit, afin de marquer la liaison entre les deux. La répétition du mot forme un enchaînement qui permet d'accentuer l'idée ou le mot.

Cette construction fait penser à la Bible (Genèse I, 27) : "Dieu fit l'homme à son image et à sa ressemblance, à l'image de Dieu il les fit. Homme et femme il les créa". Les neuf frères ne sont pas crées à l'image de Dieu, mais à l'image des forêts et leur monde souffre d'un excès de virilité. Sans doute la narratrice veut-elle suggérer qu'un univers exclusivement masculin, dominé par la colère, est menacé d'inhumanité.

Les mots "forêts", "sol commun", "socle de granit rose", "source" "étangs", herbes", "fougères, ronces", "roche", "saisons", étés, "hivers" "neige" tissent une isotopie de la nature sauvage, un champ lexical s'étendant sur la totalité d'un ou de plusieurs paragraphes et formant rhizome.

La narratrice insiste sur la dureté des personnages : "A leur puissance, leur solitude, leur dureté. Dureté puisée dans celle de leur sol commun, ce socle de granit d'un rose tendre vieux de millions de siècles, bruissant de sources, troués d'étangs, partout saillant d'entre les herbes, les fougères et les ronces". 

La phrase nominale reprend le mot "dureté" en anaphore, reprise atténuée par l'antithèse dureté/socle de granit d'un rose tendre, comme si sous la dureté des personnages se cachait une tendresse ou une fêlure secrète. 

On ignore à quelle époque se déroule l'intrigue. On a le sentiment d'une dimension intemporelle, appartenant à une longue période géologique plutôt qu'à l'histoire humaine, ce que renforce l'expression hyperbolique : "vieux de millions de siècle".

b) Un chant sans mélodie :

La narratrice insiste sur les éléments clés qui déterminent l'identité des personnages : les forêts, la dureté, la puissance, la solitude, mais aussi le chant. "Un même chant les habitait, hommes et arbres".

Le mot "chant" revient six fois, comme un refrain,  en anaphore : "un même chant les habitait, hommes et arbres", "un chant depuis toujours confronté au silence", "un chant sans mélodie", "Un chant brutal, heurté comme les saisons", "Un chant fait de cris, de clameurs, de résonances et de stridences", "Un chant qui scandait autant leurs joies que leurs colères".

Ce chant est paradoxal, comme le marque l'oxymore "un chant sans mélodie". En effet en musique, le chant implique le déploiement d'une mélodie, c'est-à-dire d'un ensemble de sons successifs de hauteur variable, ayant entre eux des rapports tels que leur perception globale soit capable de satisfaire à la fois l'intelligence et la sensibilité.

Le chant qui habite les hommes comme les arbres est sans mélodie. Il ne satisfait ni l'intelligence, ni la sensibilité.  Il s'agit d'un chant "brutal", élémentaire, inhumain, la chant même de la nature "toujours confronté au silence, à la roche".

Ce chant est le bruit du vent et de la pluie dans les arbres et sur les roches. La narratrice compare la brutalité de ce chant à la succession brutale des saisons, très contrastées dans cette région du Morvan : "des étés écrasants de chaleur, de longs hivers pétrifiés sous la neige".

Ce chant sans mélodie exprime directement, de manière brutale et immédiate, les émotions et les passions des hommes, à l'instar de certaines compositions modernes, comme Carmina Burana de Carl Orff : "Un chant fait de cris, de clameurs, de résonances et de stridences. Un chant qui scandait autant leurs joies que leurs colères".

II. Le savoir pratique des neuf frères :

a) Des chasseurs-cueilleurs

Les neuf enfants d'Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse semblent des "enfants sauvages", étrangers au domaine du langage articulé et de l'éducation : "ils avaient été élevés davantage parmi les arbres que parmi les hommes", mais ne sont pas dépourvus pour autant d'un savoir pratique que les anciens grecs appelaient la "métis" : "Ils connaissaient tous les chemins que dessinent au ciel les étoiles et tous les sentiers qui sinuent entre les arbres", "Ils connaissaient tous les passages séculaires creusés par les bêtes, les hommes et les étoiles".

L'emploi du plus-que-parfait : "Ils avaient été élevés", "ils s'étaient nourris" donne une explication du caractère des neuf frères. Ce sont des "chasseurs cueilleurs" se nourrissant de viande d'animaux et de fruits sauvages plutôt que des agriculteurs sédentaires.

Ils appartiennent donc à un passé très ancien, archaïque. Ils ignorent tout de la civilisation, mais en savent beaucoup sur la nature, les sentiers, les animaux sauvages "renards, chats sauvages, chevreuils et sangliers".

b) La dimension mystique du texte :

Le texte présente une dimension mystique, religieuse inattendue. Les sept frères sont capables d'établir des correspondances "en miroir" entre les sentiers tracés à ras de terre et les étoiles de la Voie lactée. Deux expressions soulignent cette capacité à relier la terre et le ciel  : "comme en miroir" et "comme en écho".

Le texte fait allusion au pèlerinage de Saint-Jacques-de Compostelle qui veut dire littéralement "le champ des étoiles" (campus stellarum) dont l'un des chemins passe par la basilique de Vézelay au cœur du Morvan.

Note : D'après la tradition, la redécouverte miraculeuse du tombeau de saint Jacques le majeur, disciple de Jésus en Galice (Espagne) est l'œuvre d'un ermite. Celui-ci aurait eu une révélation, durant son sommeil, de l'emplacement du tombeau. Il aurait été guidé par une « pluie d'étoiles » vers le lieu et y aurait découvert un tumulus, lieu nommé depuis campus stellarum (« champ des étoiles »), la légende voulant que ce soit l'origine du nom "Compostelle".

Les neuf frères ne sont pas étrangers au sacré, mais un sacré enraciné dans cette terre du Morvan dont ils savent déchiffrer instinctivement les correspondances - ce qui est bas est comme ce qui est en haut -  entre les chemins terrestres de Saint-Jacques de Compostelle et la voie céleste des constellations et de la Voie lactée.

III. Le brouillage des registres.

a) Le registre merveilleux :

Le passage est marqué par le registre du merveilleux.

Les neuf frères évoquent les sylvains, ces créatures mythologiques qui vivaient dans les forêts. "Sylvain" vient du latin "selva" qui veut dire forêt, plutôt que des êtres humains.

Ils font aussi penser aux "Néphilim" dans la Bible, ces géants mythiques violents et redoutables issus de l'union illégitime des anges et des mortelles et donc pas tout à fait humains et dotés d'une force surnaturelle.

Les neuf frères évoquent aussi le Petit Poucet et ses frères, abandonnés dans la forêt par leurs parents : "la maison où ils étaient nés s'était montrée très vite bien trop étroite pour pouvoir les abriter tous, et trop pauvre surtout pour pouvoir les nourrir."

Ils vivent en dehors du temps humain, dans l'univers intemporel des contes qui commencent sans indication de temps "Il était une fois".

​​​​​​​La multiplicité des connotations, bibliques, mythologiques, littéraires stimule l'imagination du lecteur.

b) Le registre réaliste :

La précision sur leurs origines humaines : "Ils étaient les fils d'Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse" est séparée par deux paragraphes en hyperbate : "Ils étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image" et 20 lignes plus loin : "Ils étaient les fils d'Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse". Les fils d'Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse sont devenus hommes des forêts et ont presque tout oublié de leur nom et de leurs origines humaines.

Notes : Mauperthuis (ou Maupertuis) est un nom topographique qui signifie mauvais pertuis, au sens de grotte, défilé dangereux. Éphraïm : prénom d'origine biblique (en hébreu : אפרים, ce qui signifierait  "double récompense") est, dans la Genèse, le second fils d'Asnath et de Joseph alors que celui-ci est devenu vice-roi d'Égypte. Il est le frère cadet de Manassé (mais il reçoit de Joseph la bénédiction "sous sa main droite" réservée à l'aîné). Les descendants d'Ephraïm constituent l'une des douze tribus d'Israël. Les actuels Samaritains se réclament de la descendance d'Ephraïm et Manassé. Le nom et les prénoms à la fois bénéfiques (Ephraïm) et maléfiques (Mauperthuis) des parents des neuf frères ont une signification symbolique et n'ont pas été choisis au hasard.

Contrairement au Petit Poucet et à ses frères, ils ne retrouveront jamais le chemin de leur maison natale. Mais la narratrice tient tout de même à rappeler leurs origines, ce qui rattache in fine le texte au registre réaliste.

Conclusion :

Le passage présente les fils d'Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse comme des êtres frustes, durs et colériques, façonnés par les forces de la nature plutôt que par l'éducation et la culture. L'intrigue se déroule dans un passé indéterminé, dans les forêts du Morvan. Les neuf frères sont présentés moins comme des êtres humains que comme des forces élémentaires, telluriques. La narratrice insiste sur ce qui détermine l'identité profonde des personnages : les forêts, la dureté, la solitude, mais aussi le chant dépourvu de mélodie qui exprime directement, de façon brutale, inarticulée et sauvage les émotions et les passions des hommes. Les neuf fils d'Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse évoquent l'époque des "chasseurs-cueilleurs". S'ils n'ont reçu aucune éducation, ils ne sont pas dépourvus pour autant d'un savoir instinctif. Ils ont l'art de mettre en relation la terre et le ciel. Ils apparaissent tantôt comme des créatures mythologiques, tantôt comme des personnage de contes de fées, mais la narratrice rappelle, en brouillant les registres, que ce sont des êtres humains, qu'ils ont un nom et une famille, à l'instar des personnages de Germinal d'Emile Zola auxquels ils ressemblent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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