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Bac Philo 2022 : Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ?

Introduction :

Les pratiques artistiques sont très diverses. On peut y inclure les arts de l'espace comme la peinture, les arts du langage comme le roman ou la poésie, les arts du temps comme la musique.

Faut-il intégrer dans les pratiques artistiques des arts comme l'architecture qui sont à la jonction de l'art et de la technique ? Ou encore l'opéra qui fait appel, outre à la musique et au chant à des pratiques artisanales telles que l'art du costume ou la construction de décors qui participent à la réussite de cet "art total" ? 

Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ? Que faut-il entendre par "pratiques artistiques" ? La pratique d'un instrument de musique ? Le fait d'écrire des romans, de la poésie ou de composer de la musique ? Ou plus modestement d'écouter de la musique, de contempler des œuvres d'art ? Y a-t-il d'un côté les artistes et les interprètes qui créent des œuvres d'art et de l'autre des spectateurs et des auditeurs qui les "consomment" ?

Dans ce cas, les pratiques artistiques semblent ne rien changer au monde. Mais elles développent la sensibilité de l'auditeur ou du spectateur. Ne faut-il pas des spectateurs, des lecteurs, des auditeurs, voire des critiques d'art pour apprécier les œuvres d'art ? 

Il fait aussi s'interroger sur la notion de "monde". Faut-il entendre par "monde", le monde extérieur ou le monde intérieur, celui de la subjectivité humaine ? Faut-il entendre par "monde" l'univers tout entier, la nature ou le monde des hommes, un monde particulier, celui de la Cité antique qui a vu l'éclosion de l'art grec ? Il y a aussi le monde au sens de l'Evangile, étranger aux valeurs spirituelles et pour lequel le Christ a refusé de prier.

L'art grec, l'art gothique, l'art roman, l'art baroque, l'art moderne n'ont-ils pas "changé le monde" en portant à l'éclat du paraître des œuvres (picturales, musicales, architecturales) réelles et durables, à mi-chemin entre l'art et l'artisanat ?

Peut-on, du reste, dire ce qui relève de l'art et ce qui relève de l'artisanat ? Il faut attendre le XVIIIème siècle pour que d'Alembert dans l'Encyclopédie fasse la différence. N'y a-t-il pas une dimension artisanale de l'art et une dimension artistique de l'artisanat ?

Il faut s'interroger également sur la notion de "transformation". Transformer signifie littéralement changer (trans) la forme. Il y a une histoire de l'art, une histoire des formes.

I. Les pratiques artistiques transforment le monde :

La présence dans une cité d'une Maison de la Culture, d'un cinéma d'art et d'essai, d'une médiathèque, d'un conservatoire de musique et de danse, d'un théâtre, d'un ou de plusieurs musées, sont un facteur de formation et de transformation, aussi essentiels, sinon plus qu'un supermarché.

Les pratiques artistiques ne satisfont pas des besoins, comme les supermarchés, mais des désirs. Elles ne transforment pas le monde comme le font les techniques, mais rendent le monde plus habitable. Elles peuvent aussi refuser le monde tel qu'il est et appeler à le transformer. 

Il est vrai qu'il y a un marché de l'art et que les œuvres d'art sont devenus des marchandises ou des placements comme les autres. Les pratiques artistiques ne transforment pas toujours le monde, certaines se contentent de s'y adapter. Il y de notables exceptions, comme le Street Art, les œuvres critiques et politiques de l'artiste Banksy, bien qu'il soit, lui aussi, récupéré par la marchandisation de l'art.

Si nous nous flânons dans n'importe quelle ville d'art européenne (Prague, Vienne, Gand, Paris...), nous sentons, même si nous n'en avons pas clairement conscience, que l'art transforme le monde.

Le monde ne serait pas le même, par exemple à Bourges, sans sa cathédrale gothique avec ses vitraux du XIIIème siècle et ses grandes orgues, l'Hôtel Lallemand et le Palais Jacques cœur de style Renaissance, ses ruelles moyenâgeuses et ses maisons médiévales à pan de bois.

Ces chefs-d'œuvre architecturaux, ont modifié le monde environnant, en y ajoutant quelque chose qui n'existait pas auparavant (par exemple à l'époque gallo-romaine), modifiant parallèlement notre perception du monde qui n'est pas une perception pure, mais une perception aimantée par un certain état du monde, imprégnée de culture, de langage et, comme l'ont montré Bergson et Proust, de mémoire : le monde roman, le monde gothique, le monde de la Renaissance, le monde baroque, le monde moderne. Les objets d'art sont moins "perçus" que "reconnus". Leur connaissance est une reconnaissance.

Car de même qu'il y a une histoire de l'art, il y a une histoire de la perception et de la sensibilité.

Si nous changeons totalement d'univers pour nous promener dans les rues de New-York, nous sommes frappés par la "verticalité des gratte-ciels", le dépouillement de l'architecture, l'audace des techniques employés. New-York, comme le disait Louis-Ferdinand Céline est une ville "debout", alors que les villes européennes sont plutôt des villes couchées.

La construction de la ville de New-York, prouesse à la fois artistique et technique a changé le monde en y ajoutant quelque chose qui n'existait pas auparavant. Elle a changé également notre perception du monde en y intégrant des valeurs de verticalité et de dépouillement et en façonnant une sensibilité nouvelle, proprement moderne, sensibilité qui s'exprime, par exemple, dans la poésie de Guillaume Apollinaire.

Des arts nouveaux comme la photographie et le cinéma ne se sont pas contentés de refléter le monde, ils l'ont aussi transformé en influençant la vie sociale et la mémoire collective.

Le "land art" ne se contente pas de représenter le monde, il agit directement sur le monde en modifiant les paysages.

Pour Vladimir Tatlin (1885-1953), artiste soviétique d'avant-garde d'origine ukrainienne, initiateur du constructivisme, auteur du monument à la Troisième Internationale, l'art doit quitter les musées, intégrer la technologie, se déployer dans toutes les dimensions de l'espace et contribuer à la construction d'une société nouvelle.

Toutes les pratiques artistiques, tous les arts, qu'ils soient océaniens, africains, orientaux, moyen-orientaux transforment le monde dans la mesure où ils transforment la nature en culture, reflet de l'esprit humain.

L'art des jardins, si prisés au Japon n'est pas un art plus naturel que celui des estampes. L'art n'est pas une manière d'enjoliver du monde, mais une façon d'habiter le monde.

II. Les pratiques artistiques transforment la sensibilité humaine :

Les pratiques artistiques transforment la sensibilité des hommes et leur perception du monde. Ils font de la nature un monde humain, un monde de culture. Il y a autant de formes de sensibilité que de formes de civilisation.

La civilisation japonaise avec sa cérémonie du thé qui est tout un art et ses jardins zen, inspirés par le bouddhisme, reflète l'âme raffinée et contemplative du Japon.

De même, on peut se demander s'il n'y a pas une histoire des sentiments, en particulier du sentiment amoureux. L'amour courtois, l'érotique des troubadours, profondément influencé par la dévotion à la Vierge Marie, a modifié les relations entre les hommes et les femmes en Occident.

Les pratiques artistiques transforment notre perception du monde. Nous ne voyons pas le monde tout à fait de la même façon depuis La nuit étoilée de Van Gogh.

L'art peut transformer la sensibilité humaine en opérant une véritable révolution intérieure. Reiner-Maria Rilke ne fut plus jamais le même après avoir contemplé le buste d'Apollon au musée du Louvre et entendu une voix intérieure qui lui disait : "Tu dois changer ta vie !"

Un enfant qui pratique un instrument de musique, qui chante ou qui danse est en général plus épanoui.

Certaines œuvres d'art ont réellement contribué à changer notre sensibilité collective, comme Guernica de Picasso en dénonçant non par des mots, mais par des images, les bombardements des populations civiles en Espagne par l'aviation allemande ou encore La liberté guidant le peuple de Delacroix, hymne à la liberté et à la justice.

Mais le tableau de Delacroix est postérieur à la Révolution de 1830. L'art ne précède pas l'événement, il le suit, le magnifie, en exalte la dimension épique.

On peut se demander toutefois, si, en dehors de ces œuvres exemplaires, le rôle de l'art est de se substituer à l'éthique, à l'économie, à la politique ou au droit. L'art a son propre langage qui n'est pas celui de la propagande. L'art peut avoir une dimension politique, mais il ne se confond pas avec la politique, il a une dimension technique, mais ne se confond pas avec la technique.

III. Les pratiques artistiques ne peuvent pas, à elles seules, transformer le monde.

Chaque forme d'art est le reflet des structures politiques, économiques, sociales, religieuses d'une époque et chaque forme d'art a transformé à la fois le monde et notre vision du monde.

Selon Karl Marx, les infrastructures, les rapports de production issus du mode de production, ont transformé les arts et les techniques et ces derniers ont à leur tour influencé par détermination réciproque et en dernière instance, comme l'explique Louis Althusser, le mode et les rapports de production.

Pour Marx, les philosophes et les penseurs se sont contentés de penser (ou d'interpréter) le monde. Il s'agit à présent de le transformer. 

Transformer veut-il dire changer les structures sociales et économiques de la société ? Atténuer ou éradiquer la misère comme le souhaitait par exemple Victor Hugo ? Faire reculer l'analphabétisme, permettre au plus grand nombre d'avoir accès aux œuvres d'art ?

"Le communisme, c'est les soviets plus l'électrification" disait Lénine. Mais quelle est la place des pratiques artistiques dans un monde où le développement des forces productives est prioritaire ? Doivent-elles se mettre au service du prolétariat comme l'exige le "réalisme socialiste" ?

Selon Kant, l'art est l'objet d'une satisfaction désintéressée. Autrement dit, les objets d'art, contrairement aux objets techniques ne servent à rien. Une nature morte de Cézanne ne sert pas à assouvir la faim, mais le désir et l'imagination.

Les pratiques artistiques comportent une dimension de gratuité, de jeu, particulièrement précieuse dans un monde dominé par la technique et l'utilité.

On ne peut pas dire que les pratiques artistiques transforment le monde à elles seules. Le droit, la justice, l'éthique, le travail, la technique, la science, la médecine, les biotechnologies, la politique y contribuent aussi.

Encore faut-il qu'ils soient au service du bien commun et que le beau, le vrai et le bien marchent d'un seul pas pour transformer harmonieusement le monde, pour le rendre habitable, pour le transfigurer non pour le défigurer.

Conclusion :

Les pratiques artistiques transforment le monde. Elles transforment l'environnement naturel en univers culturel ; elles contribuent à façonner la sensibilité humaine et même la perception de ce que nous appelons la "réalité".

Cependant, d'autres forces contribuent à transformer le monde : la politique, la justice, le droit, les forces sociales et économiques, le travail, la science et la technique, la morale également, qui diffère selon les époques.

Mais le monde ne doit pas seulement être transformé, il a besoin aussi d'être transfiguré. Il ne s'agit pas seulement de transformer le monde, il s'agit, selon Rimbaud, de "changer la vie" et c'est sans doute là que réside la spécificité des pratiques artistiques.

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