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Edgar Hooper, New-York Movie
Edgar Hooper, New-York Movie

Edward Hopper, né le 22 juillet 1882 à Nyack dans l’État de New York et mort le 15 mai 1967 à Greenwich Village (New York), est un peintre et graveur américain. Exerçant essentiellement son art à New York, où il avait son atelier, il est considéré comme l’un des représentants du réalisme américain, parce qu’il peignait la vie quotidienne des classes moyennes. Au début de sa carrière, il a représenté des scènes parisiennes avant de se consacrer aux paysages américains et de devenir un témoin attentif des mutations sociales aux États-Unis. Il produisit beaucoup d’huiles sur toile, mais travailla également l'affiche, la gravure (eau-forte) et l'aquarelle. Une grande partie de l’œuvre de Hopper exprime par contraste la nostalgie d’une Amérique passée, ainsi que le conflit entre nature et monde moderne. Dans une « ambiance métaphysique », en un monde devenu autre où la relation humaine est comme effacée, ses personnages sont le plus souvent esseulés et mélancoliques. (source : Wikipédia)

"Edward Hopper : peindre le temps qui s'étire", entretien entre Adèle Van Reeth et Didier Ottinger, spécialiste de la peinture moderne et contemporaine, directeur adjoint du Musée national d'art moderne au Centre Pompidou à Paris : 

New York Movie est une peinture très importante pour l'interprétation de l'œuvre de Hooper. C'est le premier tableau que découvre André Breton au moment de l'exil américain du surréalisme. Il arrive à New York, il le voit dans une exposition et il en fait immédiatement une analyse, le comparant au tableau d'un artiste qu'il connaît bien, De Chirico - dont il possède à ce moment-là l'œuvre sans doute la plus emblématique, Le Cerveau de l'enfant, qui montre un personnage les yeux clos devant un livre, et qu'il rapproche de l'ouvreuse de cinéma de New York Movie, qui est dans une attitude méditative. Elle n'est pas dans la salle de cinéma, elle est dans le couloir qui conduit à la salle, abîmée dans ses pensées. Cette intériorité-là, André Breton la rapproche de celle de De Chirico ; c'est un parallèle qui va faire florès puisqu'on verra dans les années 1950 un nombre considérable d'exégètes de l'œuvre de Hooper le rapprocher de la peinture - comme par hasard métaphysique - de De Chirico.

Adèle Van Reeth : Alors, très exactement, le tableau New York Movie, qui date de 1939, donne à voir cette ouvreuse de cinéma sur la droite du tableau, qui est vraiment comme séparé en deux. Il y a la salle à gauche et puis l'ouvreuse à droite, dans un couloir qui donne sur des escaliers. Celle-ci baisse la tête, comme en signe de désintérêt par rapport à ce qui se passe de l'autre côté. Et l'on voit dans la salle de cinéma, dont les sièges sont au premier plan, un couple, un homme et une femme assez âgés qui regardent l'écran. Le regard est complètement attiré, grâce à la lumière, sur ce personnage de l'ouvreuse qui n'a rien d'une ouvreuse. Tout est fait pour brouiller les pistes. Elle n'a pas d'uniforme d'ouvreuse. On dirait une femme assez bourgeoise, très bien coiffée et en pleine méditation... cette fois, peut-être métaphysique.

Dominique Ottinger :  Une fois de plus, Hopper s'en prend à cette société américaine qui est déjà avant l'heure une société du spectacle, puisqu'elle met en place cette industrie culturelle qui va faire l'objet de tellement d'études, y compris de la part des immigrants européens dans les années 1940. Et ce tableau reprend une série de tableaux liés au spectacle, au théâtre ou au cinéma chez Hopper, lesquels montrent tous l'intermission, c'est-à-dire l'entracte. Une scène vide, une sorte de suspension du temps et du spectacle, de suspension du flux des images, de cette frénésie dans laquelle la société américaine entraîne le monde entier après y avoir entraîné les Américains.

Adèle Van Reeth : Voici ce que le tableau New York Movie a inspiré à l'écrivain et universitaire Leonard Michaels, né à New York en 1933, qui a enseigné la littérature et était critique littéraire. Il s'approprie ici, dans une œuvre de fiction, l'expérience que lui a procurée ce tableau de Hooper :

"Le tableau était excitant comme un beau visage sombre et érotique, avec des touches de rouge fauve. Comme pour un beau visage, je ne me lassais jamais de le regarder et j'aurais voulu être seul en sa compagnie. J'étais attiré par une présence derrière ce que je voyais. J'observais la femme de New York Movie, son uniforme bleu, ses élégantes chaussures à talons, et je me disais qu'elles étaient trop élégantes pour sa tenue douloureuse. Elles trahissaient un désir ardent. Vers minuit, après la dernière séance, elle enlèverait son uniforme, enfilerait une robe noire fuselée et n'aurait plus à se demander si elle portait les bonnes chaussures. Elle aurait rendez-vous avec un homme qui l'emmènerait dans une soirée. Bien sûr, elle n'irait nulle part. Elle ne pouvait pas quitter la salle de cinéma. Je veux dire que pour moi, un drame se jouait dans New York Movie, un drame psychologiquement plus intense que le film projeté sur l'écran, le rectangle dans le coin gauche supérieur du tableau qui dessinait une sorte de fenêtre dans une pièce sombre. l'ouvreuse n'appartenait à aucun drame cinématographique, à aucune histoire mécanique. Son drame à elle opérait au niveau du mythe d'Eurydice qui attend au bord de l'obscurité. Les touches de rouge dans les ombres sont peut-être des flammes, ou des rivières et des gouttes de sang. Eurydice se tient aux portes des Enfers et attend Orphée. L'Eurydice de Hooper est adossée au mur, tenant son menton dans sa main, tout en pensant à la fête où elle doit se rendre dans un appartement d'un vieil immeuble de briques rouges de Greenwich Village, sur Hudson Street, à quelques pas du cinéma. Un appartement avec de petites pièces bondées, hautes de plafond, surchauffées par des radiateurs bruyants. En regardant New York Movie, je sentais naître en moi une agréable confusion. Comme si j'étais au cinéma. Mais je ne retournais presque jamais voir un film, surtout pas vingt fois, à la différence d'un grand tableau. Pourtant, le tableau de Hooper m'attirait comme un film merveilleux que je n'aurais jamais vu. Sa dramaturgie résistait à mon entendement."

Cette ouvreuse de cinéma est peut-être seule avec le blues, mais je me fais la réflexion, Didier Ottinger, que les tableaux de Hooper sont absolument silencieux. Aucune musique ou mélodie n'en sort. Au contraire, le temps est tellement compressé et suspendu que l'on n'entend rien.

Dominique Ottinger : On n'entend rien, oui.

Adèle Van Reeth : Dans le texte que l'on vient d'écouter, le narrateur a ces mots : "Je veux juste dire que pour moi, un drame se jouait dans New York Movie, un drame psychologiquement plus intense que le film projeté sur l'écran." C'est ce que vous disiez : le cinéma ne pourra jamais ressaisir l'intensité qu'il y a dans ses tableaux."

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