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Ernst Cassirer, Essai sur l'homme

Ernst Cassirer, Essai sur l'homme (An Essai on Man), traduit de l'anglais par Norbert Massa, Les Editions de Minuit, 1975

L'auteur :

Ernst Cassirer est un philosophe allemand, naturalisé suédois né à Breslau le 28 juillet 1874 et mort à New York le 13 avril 1945. Il est représentant d'une variété de néo-kantisme, courant fondé par Paul Natorp et Hermann Cohen, développé dans ce qu'on appelle aujourd'hui l'école de Marbourg. Il fait des études en droit, littérature allemande et philosophie à Berlin et, de 1896 à 1899, à l'université de Marbourg. Sous la direction de Paul Natorp, il soutient en 1899 sa thèse de doctorat intitulée La critique de la connaissance mathématique et naturelle chez Descartes (Kritik der mathematischen und naturwissenschaftlichen Erkenntnis bei Descartes). Il épouse en 1902 sa cousine Toni (Antonia) Bondy, dont il aura trois enfants. De retour à Berlin, il publie une étude sur le système de Leibniz, qui est récompensée. En 1906, l'habilitation lui est accordée à Berlin. À partir de 1919, avec l'avènement de la République de Weimar, il se voit proposer une chaire de philosophie à l’université de Hambourg. C'est à Hambourg qu'il compose son œuvre majeure, Philosophie des formes symboliques  (Philosophie der symbolischen Formen), en trois tomes (1923, 1925, 1929). La prise du pouvoir par Hitler en 1933 le pousse à quitter l'Allemagne. Cassirer enseigne à l'Université d'Oxford (1933-1935), puis à Göteborg, en Suède (1935-1941). Naturalisé suédois en 1939, il s'estime en danger avec l'extension de la guerre en Europe et émigre aux États-Unis en 1941. Il est accueilli comme professeur à l'Université Yale (1941-1944) à New Haven, puis à l'Université Columbia (1944-1945) à New York. (source : Babelio)

L'œuvre : 

Dans Essai sur l'homme, ouvrage qu'il écrivit à la fin de sa vie, Ernst Cassirer présente une théorie générale du mythe et de la religion, du langage, de l'art, de l'histoire et de la science qui se fonde sur une théorie unitaire de la fonction symbolique : en plus d'un point, Cassirer précise et nuance les acquis de ses recherches antérieures - par exemple en ce qui concerne la relation entre sa théorie du symbolisme et le structuralisme linguistique – en même temps qu'il en systématise les résultats. (source : Editions de Minuit)

Extrait :

"La culture, prise dans son ensemble, peut être envisagée comme le procès de la libération progressive de soi de l'homme. Le langage, l'art, la religion, la science, sont les divers moments de ce procès. En chacun d'eux l'homme découvre et prouve un pouvoir nouveau - le pouvoir de construire son propre monde, un monde "idéal".

La philosophie ne peut renoncer à chercher une unité fondamentale dans ce monde idéal. Mais elle ne confond pas les tensions et les frictions, les fortes oppositions, et les profonds conflits entre les pouvoirs de l'homme.

Ceux-ci ne peuvent se réduire à un commun dénominateur. Ils tendent vers des directions opposées et obéissent à des pouvoirs différents.

Mais cette multiplicité et cette disparité ne dénotent ni désaccord ni disharmonie. Toutes ces fonctions sont complémentaires. Chacune ouvre un nouvel horizon et nous montre un nouvel aspect de l'humanité. La dissonance est en même temps harmonie ; les contraires ne s'excluent pas ; ils sont interdépendants : "L'harmonie dans la contrariété, comme pour l'arc et la lyre." ("Conclusion", p.317)

Notes de lecture sur la première partie du chapitre 8 sur Le langage :

Cassirer commence par souligner la parenté originelle entre langage et mythe : "L'homme n'apparaît jamais qu'en possession de la faculté de parler et soumis à une fonction mythique."

Il se réfère ensuite à la "curieuse théorie" de Max Müller qui fait du mythe un simple sous-produit du langage et une "maladie de la pensée". Max Müller donne l'exemple du comportement "aberrant" des dieux dans la mythologie grecque.

Cassirer critique cette théorie : "considérer une activité humaine fondamentale comme une simple monstruosité, comme une sorte de maladie mentale, ne peut guère passer pour une interprétation exacte."

Selon lui,  pour la mentalité primitive mythe et langage sont des "frères jumeaux".

Il donne l'exemple du petit enfant qui comprend que ses cris ont le pouvoir d'attirer l'attention de sa mère ou de sa nourrice et affirme que l'homme primitif transfère cette "première expérience sociale élémentaire" à la nature tout entière.

Pour l'homme primitif, la nature et la société ne font qu'un. Ce point de vue nous aide à comprendre la fonction du mot magique. 

"Quand l'homme commença à réaliser que cette confiance était vaine, que la nature était inexorable, non parce qu'elle n'était pas disposée à répondre à ses appels, mais parce qu'elle ne comprenait pas son langage - cette découverte dut être un choc." (Editions de Minuit, p. 161)

L'homme a surmonté ce choc en se mettant à percevoir le rapport entre le langage et la réalité sous un jour nouveau. Il découvre alors que le caractère essentiel du langage n'est pas physique, mais logique. Le mot, le langage comme "Logos" est conçu à la fois comme le principe de l'univers et celui de la connaissance humaine.

Cassirer indique que ce passage du "muthos" au "logos" s'est opéré au commencement de la philosophie grecque avec Héraclite.

Le mot n'est plus une puissance magique, il a une fonction sémantique et symbolique : "Si ce n'est moi, écrit Héraclite, mais le Logos que vous écoutez, il est sage de tomber d'accord pour dire que tout est un".

On peut donc dire que la pensée grecque des débuts est passée d'une philosophie de la nature à une philosophie du langage.

Mais elle a rencontré de nouvelles et graves difficultés avec le problème de la "signification" (la correspondance entre les mots et les choses).

Les diverses écoles partaient du principe que, sans une identité entre le sujet connaissant et la réalité connue, le fait de la connaissance serait inexplicable. 

Cassirer donne l'exemple de Parménide qui affirmait l'identité de l'être et de la pensée et d' Empédocle qui expliquait  que le microcosme (l'homme, la pensée humaine), étant l'exact pendant du macrocosme (l'univers), rendait possible la connaissance de ce dernier.

Cassirer explique que l'explication de la signification doit se faire en termes d'être "car l'être, ou substance est la catégorie la plus universelle qui enchaîne et relie vérité et réalité". 

Il  fait ensuite état de la manière dont les Grecs ont essayé de résoudre la question du rapport du langage aux choses.

Le rapport entre le symbole et son objet est-il naturel ou conventionnel ? Question on ne peut plus classique depuis Platon (Le Cratyle) que la linguistique moderne a tranché en affirmant le caractère conventionnel du lien entre le signifiant et le signifié.

La thèse d'un rapport naturel du langage a longtemps reposé sur l'étymologie qui est devenue le cœur de la linguistique et la clé de voûte de la philosophie du langage.

Il rappelle que l'étymologie reposant sur des principes scientifiques n'est apparue que dans la première moitié du XIXème siècle.

"Aussi longtemps que ces constructions plus ou moins fantaisistes ont été en faveur, la théorie de la relation naturelle entre les noms et les choses est apparue philosophiquement justifiable et soutenable." (p. 164)

Mais d'autres considérations ont milité dès le début contre la théorie du caractère naturel du langage.

Cassirer évoque à ce propos la théorie sophistique de la connaissance qui refusèrent ce mot divin (le Logos) qu'Héraclite tenait pour l'origine et le premier principe de toutes choses, de l'ordre cosmique et moral.

A partir des Sophistes, "c'est l'anthropologie et non la métaphysique qui joue le rôle prépondérant dans la théorie du langage".

Il cite la fameuse maxime de Protagoras : "L'homme est la mesure de toutes choses ; pour celles qui sont, mesure de leur être, pour celles qui ne sont pas, mesure de leur non-être".

Il est donc vain de chercher une explication du langage dans le monde des choses. 

Il rappelle le rôle prépondérant du langage dans la démocratie grecque et l'importance de cette nouvelle branche de la connaissance que les Sophistes ont crée : la rhétorique.

La rhétorique repose sur l'idée que "le véritable rôle des mots n'est pas de décrire les choses mais de susciter des émotions humaines, non d'exprimer de simples idées ou pensées, mais de pousser les hommes à certaines actions".

Cependant, aux conceptions mythologiques, métaphysiques (Héraclite) et pragmatiques (les Sophistes) du langage s'est ajoutée, avec Démocrite et Lucrèce, une conception émotionnel qui eut une influence permanente sur la théorie du langage jusqu'au XVIIIème siècle avec Rousseau et Vico. 

Avec la théorie émotionnel du langage, la sémantique devient une branche de la biologie et de la physiologie. 

La théorie de l'interjection est arrivée à maturité quand la biologie a trouvé une base scientifique avec la théorie de l'évolution de Darwin. Dans The Expression of the Emotions in Man and Animals, Darwin a montré que les sons et les gestes expressifs étaient dictés par des besoins biologiques. 

"Envisagée sous cet angle, la vieille énigme de l'origine du langage pouvait être traitée d'une manière strictement empirique et scientifique".

Cependant, selon Cassirer, cette théorie biologique de l'origine du langage laisse subsister une difficulté fondamentale : une analyse de la structure du langage révèle une différence radicale entre le langage émotionnel et le langage prépositionnel.

Cassirer évoque les théories d'Otto Jespersen qui fut, selon lui, le dernier linguiste moderne à conserver un intérêt pour le vieux problème de l'origine du langage. 

Cette théorie suppose un "déplacement métaphorique" entre  les émissions vocales exprimant des émotions et les symboles véhiculant un sens bien déterminé. 

Selon Jespersen lui-même, la langage est apparu "quand la communication l'emporta sur l'exclamation. Mais Jespersen n'explique pas cette apparition, il ne fait que la supposer.

Le passage du cri au langage est décrit dans la thèse de Grace de Laguna (Speech. It's function and Developement, Yale University Press, 1927) comme un processus d'objectivation et de systématisation progressive, mais cette thèse, bien que plus élaborée que celle de Jespersen ne comble pas le hiatus entre les interjections et les noms.

Gardiner (The Theory of Speech and Language, Oxford, 1932) affirme lui aussi l'homogénéité essentielle entre le langage humain et le langage animal, mais il est forcé d'admettre qu'entre l'émission de sons animale et la parole humaine, il existe une différence profonde. 


 

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