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La thèse de Paul Veyne remet en cause l'idée selon laquelle la science serait l'étude de l'universel et l'histoire celle de l'individuel. 

Il appuie cette thèse paradoxale sur les arguments suivants : 

a) Les faits physiques sont aussi individualisés que les faits historiques.

b) La connaissance d'une individualité historique (d'un fait historique) suppose sa mise en relation avec l'universel.

c) Ce ne sont pas les faits physiques qui se répètent, mais l'abstraction qu'en extrait un physicien.

d) L'homme et la nature ont tous deux leur manière propre d'être historiques.

e) La véritable différence entre l'histoire et la nature ne réside pas dans les faits, mais dans les sciences qui étudient ces faits : l'historiographie d'une part et la science physique d'autre part.

Paul Veyne illustre sa thèse à l'aide des exemples suivants : 

Argument : la connaissance d'un fait historique suppose sa mise en relation avec l'universel.

Exemple : une émeute ou une révolution  s'expliquent toujours et partout par le "ressentiment" ou par la lutte des classes.

Argument : Qu'un fait historique soit "ce que jamais on ne verra deux fois" n'empêche pas a priori de l'expliquer.

Exemple : Deux passages de Jean sans Terre font deux événements distincts ; l'historien les expliquera séparément.

Argument : La physique est un corps de lois et l'histoire un corps de faits.

Exemple : pour le physicien, l'existence de la Lune et du Soleil est une anecdote qui ne peut servir qu'à établir les lois de Newton. Il n'en est pas ainsi pour l'historien.

On ne peut opposer la science et l'histoire comme l'étude de l'universel et celle du particulier. En effet, selon Paul Veyne, les faits physiques sont aussi individualisés que les faits historiques. Cette remarque avait déjà été faite par un philosophe écossais du XVIIIème siècle : David Hume, à propos de la notion de "causalité". 

La science physique est fondée, comme l'historiographie sur des faits individuels dont on a tiré (abusivement selon Hume) des lois universelles. Je vois une pomme qui tombe, mais je ne vois pas la loi de l'attraction universelle. On ne peut donc pas opposer la science comme étude de l'universel et l'histoire comme étude de l'individuel.

La connaissance d'une individualité (d'un fait) historique suppose sa mise en relation avec l'universel : Paul Veyne donne l'exemple des révolutions et des émeutes. Il y a eu, toujours et partout, tout au long de l'histoire des révolutions et des émeutes, ce sont donc des faits particuliers, mais ces faits peuvent s'expliquer par des lois universelles comme la lutte des classes, comme le fait par exemple Karl Marx dans le Capital.

Par exemple, des faits particuliers comme la Révolution française ou la Prise de la Bastille peuvent s'expliquer par la lutte entre deux classes sociales ayant des intérêts opposés : l'aristocratie et la bourgeoisie. C'est parce que la bourgeoisie qui détenait le pouvoir économique a voulu également s'emparer du pouvoir politique que la Révolution française a eu lieu.

On peut toutefois se demander si le schéma de la lutte des classes peut s'appliquer à toutes les situations de conflit dans l'histoire. Peut-on par exemple l'appliquer à la lutte des papes et des empereurs au Moyen-Âge ?

Mais étant donné l'ironie quelque peu désinvolte avec laquelle il énonce la possible existence de "lois de l'histoire", on peut doute qu'il adhère lui-même à cette croyance, bien que la mise en relation d'une individualité avec l'universel lui permette de faire la différence entre une "émeute" et une "révolution" : "la connaissance d'une individualité historique suppose sa mise en relation avec l'universel : "Ceci est une émeute et cela une révolution, qui s'explique, comme toujours par la lutte des classes, ou par le ressentiment de la canaille."

Il existe des différences d'interprétation en histoire et selon les écoles d'historiens concernant les mêmes faits. Par exemple l'historien libéral François Furet a tendance à minimiser le rôle du peuple, contrairement à Albert Soboul, historien marxiste.

L'objectivité de l'historien est aussi contestable que celle du physicien puisque les faits observés dépendent dans les deux cas de la subjectivité de l'observateur.

L'histoire n'est pas un simple énoncé de faits, mais une tentative d'explication de ces faits (qui peut être plus ou moins contestable), qui fait intervenir un lien de causalité entre les faits.

L'historien ne peut se contenter de décrire la Révolution française dans son déroulement factuel, il doit aussi, en s'assurant de l'authenticité des faits expliquer pourquoi la Révolution française a eu lieu.

Cette explication d'un fait par une généralité est le propre du travail de l'historien et non la seule récolte des faits et leur vérification à l'aide de la critique interne et externe des documents.

D'autre part, il est vrai qu'un fait historique est "ce que jamais on ne verra deux fois", contrairement à un fait physique. Même si l'histoire semble se répéter, un fait historique ne se produit jamais de la même façon qu'un autre.

L'invasion de l'URSS par l'armée allemande en 1941 ressemble à celle de la Russie par l'armée de Napoléon, mais le contexte, les raisons, le déroulement des opérations militaires, le matériel ne sont pas les mêmes.

Cependant, l'historien pourrait découvrir des analogies entre ces deux événements, bien que séparés par un siècle de distance : rupture des alliances, motivations idéologiques, défense des intérêts vitaux, échec final dans les deux cas de la tentative d'invasion...

Le fait qu'un fait historique soit "ce que jamais on ne verra deux fois" n'empêche pas a priori de l'expliquer. On expliquera donc d'une part l'invasion de la Russie par Napoléon comme un événement distinct de celle de la Russie par l'Allemagne nazie. 

"Il est poétique affirme Paul Veyne d'opposer le caractère historique de l'homme aux répétitions de la nature, mais c'est une idée non moins confuse que poétique" : on a coutume d'opposer le caractère cyclique de la nature, par exemple le retour éternel des saisons au caractère linéaire de l'histoire. 

Paul Veyne affirme que la nature aussi est historique, puisqu'elle est dans le temps, qu'elle a son histoire et sa cosmologie. La cosmologie, la science établissant les lois physiques de l'univers explique que l'univers que nous connaissons n'est pas éternel, comme le pensaient les anciens grecs, mais qu'il est vieux d'environ six milliards d'année, qu'il a eu un "commencement" et une expansion et qu'il aura aussi une contraction et une fin.

D'autre part, affirme l'auteur, les faits physiques ne se répètent pas : les pommes tombent en automne quand elles sont mûres et elles n'épargnent pas, comme le veut une légende amusante, le nez de physiciens éminents comme Newton.

Mais ce n'est pas le fait qu'elles tombent qui se répète, mais l'abstraction "sans lieu ni date" qu'en extrait le physicien, autrement dit la loi de l'attraction universelle. 

Si l'historien soumet l'homme au même traitement que la pomme, autrement dit s'il cherche à extraire d'un ou plusieurs faits particuliers une loi universelle, valable en tout temps et en tout lieu, il en déduira que les faits humains se répètent tout autant que les faits physiques. 

Paul Veyne nuance cependant cette affirmation. On ne peut pas affirmer que l'histoire, qui est une science humaine, une science qui traite de faits humains, relève des mêmes méthodes que les sciences de la nature comme la physique ou l'astronomie (l'astrophysique). Contrairement à la nature, l'homme concret est libre, il accumule des connaissances, il fait des "progrès", notamment dans le domaine de la science et de la technique.

L'homme concret a sa manière à lui d'être historique : linéaire et accumulative qui n'est pas celle de la nature cyclique et répétitive, mais ce n'est pas pour autant que la nature n'a pas sa manière à elle d'être historique. La géologie par exemple montre que la nature a une histoire.

Paul Veyne en vient à définir la véritable différence entre les faits historiques et les faits physiques : la physique est un corps de lois par rapport auquel les faits comme l'existence de la Lune et du Soleil, voire du cosmos, ne servent qu'à établir les lois de l'attraction universelle de Newton.

Paul Veyne va jusqu'à affirmer que ces faits n'ont qu'une importance "anecdotique". Par rapport à la loi d'attraction universelle, le Soleil, la Lune et le cosmos "ne valent pas plus qu'une pomme" puisque la chute d'une simple pomme sert à illustrer cette loi.

Note : La loi universelle de la gravitation ou loi de l'attraction universelle, découverte par Isaac Newton, est la loi décrivant la gravitation comme une force responsable de la chute des corps et du mouvement des corps célestes, et de façon générale, de l'attraction entre des corps ayant une masse, par exemple les planètes, les satellites naturels ou artificiels. Bien que Newton lui-même fût ennuyé par la nature inconnue de cette force, sa théorie permettait de décrire très correctement les mouvements terrestres et célestes. Selon la relativité générale, théorie de la gravitation développée par Albert Einstein entre 1907 et 1915, l'attraction gravitationnelle que l'on observe entre les masses est provoquée par une déformation de l'espace-temps par ces masses et non par une "force d'une nature inconnue".  

L'histoire est un corps de faits racontés et expliqués. Contrairement à l'astrophysique, les faits historiques ne sont pas anecdotiques par rapport aux lois. L'histoire n'est pas le corpus des lois de l'histoire comme la physique est le corpus des lois de la nature, mais le corpus des faits qu'expliqueraient les lois de l'histoire, à supposer qu'il puisse y en avoir.

Comme le fait remarquer Sarah Rey, maître de conférence en histoire ancienne (Collège de France, "La vie des idées", 2 juin 2015), le propos de Paul Veyne est intempestif : l’histoire est dépouillée de ses prétentions scientistes, bien qu'elle reste soumise à des règles, elle est plutôt "œuvre d’art". Ce constat démythificateur atteint en outre les autres sciences humaines, particulièrement la sociologie.

 

 

 

 

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