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Husserl commence par distinguer deux réalités : le mot prononcé en tant que phénomène acoustique et le mot lui-même.

En linguistique, le mot prononcé en tant que phénomène acoustique se nomme le signifiant (base matérielle du signe) et le mot lui-même en tant qu'il a une signification dans l'esprit se nomme le signifié.

Signifié et le signifiant sont les deux faces complémentaires du concept de signe linguistique développé par Ferdinand de Saussure et à sa suite par l'école structuraliste. Le signifié désigne la représentation mentale du concept associé au signe, tandis que le signifiant désigne la représentation mentale de la forme et de l'aspect matériel du signe. Selon Ferdinand de Saussure, la relation entre le signifiant et le signifié est conventionnelle.

Quand nous n'avons pas été compris, nous répétons les mêmes mots et les mêmes phrases, avant d'expliquer par d'autres mots ou d'autres phrases ce que nous avons voulu dire. Alors que dans un roman ou un traité de philosophie, chaque phrase est unique et ne se multiplie pas par une lecture répétée.

Cette différence montre bien que le signifiant ne se confond pas avec le signifié. Le signifié, quand il n'est pas compris, est expliqué par la répétition du signifiant ou par son explication, alors qu'il n'a pas besoin d'être répété quand il est en cohérence avec le signifiant. 

La compréhension d'un traité ou d'un roman ne dépend pas de celui qui fait la lecture, du ton de la voix, du timbre, ce qui montre à nouveau qu'elle se distingue de la matérialité du signe qui réside dans l'écriture ou/et les sons.

Nous distinguons le mot, en tant qu'il est langage, c'est-à-dire intention de signifier, de la reproduction, du commentaire, des documents conservés sur le papier.

Husserl distingue le mot reproduit "mille fois sous forme de livre" de la signification. L'élément matériel ici n'est plus la voix, la dimension acoustique du signe, mais un objet, le livre, le manuscrit, qui contient des signifiants et qui n'attend, si l'on peut dire, que le lecteur pour y déchiffrer des signes, c'est à dire produire du sens en mettant en relation des signifiants et des signifiés.

La linguistique distingue : a) le langage qui est la faculté générale de pouvoir s'exprimer au moyen de signes qui caractérise toute forme de communication humaine ; b) La langue qui est un ensemble de signes utilisés par une communauté humaine pour communiquer ; c) La parole qui est l'utilisation concrète des signes linguistiques dans un contexte précis.

Le linguiste distingue d'autre part dans le signe deux éléments : le signifiant et le signifié : Le signifié désigne le concept, c'est-à-dire la représentation mentale d'une chose (le référent) ; le signifiant désigne la dimension phonématique d'un mot. Ce qui importe dans un mot, ce n'est pas sa sonorité en elle-même, mais les différences phoniques qui le distinguent des autres. Sa valeur découle de ces différenciations.

Cette distinction entre signifié et signifiant éclaire la différence qu'introduit Husserl entre un livre en tant qu'objet matériel et support de signes et un livre considéré du point de vue de sa signification. 

Husserl introduit ensuite une nouvelle distinction entre la langue et le langage. Le langage est la faculté générale de pouvoir s'exprimer au moyen de signes.

Cette faculté caractérise toute forme de communication humaine. La langue est un ensemble de signes utilisés par une communauté humaine pour communiquer. La parole est l'utilisation concrète des signes linguistiques dans un contexte précis.

Le langage en tant que faculté générale de pouvoir s'exprimer au moyen de signes "pose ses propres problèmes". Ces problèmes proviennent du rapport du langage et de la langue en tant qu'ensemble de signes utilisés par une communauté humaine pour communiquer. Il n'y a pas de langue "en générale", mais la langue française, allemande, italienne, anglaise, etc.

Selon Wilhelm von Humboldt, la langue et la culture déterminent la pensée des individus. Chaque langue construit une "vision du monde" (Weltanschuung) propre à ses locuteurs. 

"Le langage est un système de signes naissant et se transformant dans la communauté d'un peuple, persistant à travers la tradition, en tant que système de signes au moyen desquels s'effectue l'expression des pensées. Le langage ainsi conçu livre ses propres problèmes".

Un de ces problèmes, explique Husserl, c'est l'idéalité du langage qu'il caractérise ainsi : "le langage a l'objectivité des objectités du monde spirituel ou monde de la culture et non pas l'objectivité de la simple nature physique".

Autrement dit, l'objectivité du langage n'est pas du même ordre que l'objectivité de la simple nature physique. C'est pourquoi Husserl emploie deux mots différents pour les distinguer : l'objectivité du langage pour désigner la dimension matérielle du signe et du référent qui appartiennent tous deux au monde physique et un néologisme : l'objectité du langage en tant qu'il appartient au monde spirituel ou monde de la culture.

Le référent, l'objet auquel je me réfère quand je dis "arbre", l'objet que je désigne comme étant un "arbre", n'a pas la même objectivité que le mot "arbre". Son objectivité n'est pas du même ordre. Le mot "arbre" appartient au monde de la culture, de l'esprit, alors que le référent "arbre" appartient à la simple nature physique.

"Le langage est une formation spirituelle objective, comme la gravure, la peinture ou la musique. L'art n'est pas seulement matériel, il a aussi une dimension spirituelle, l'intention de l'artiste s'inscrit dans un "objet" matériel comme une gravure, un tableau, un morceau de musique.

Quand nous regardons une gravure, nous distinguons cette gravure de ses reproductions. "Reproduction" veut dire produire deux fois, imiter plus ou moins fidèlement un modèle. L'œuvre originale, unique est un "être idéal identique". Ce que nous regardons à travers les différentes reproductions d'une gravure, c'est la gravure originale, un peu comme nous contemplons l'archétype platonicien, l'Idée du beau à travers un bel objet ou un beau corps, sauf qu'en l'occurrence, c'est la gravure originelle, unique que nous regardons à travers sa reproduction "à l'identique".

Si nous regardons par exemple la reproduction d'une eau-forte de Dürer (Melancholia, par exemple), nous ne regardons pas simplement la reproduction matérielle d'une eau-forte de Dürer, nous regardons l'original de la gravure de Dürer à travers sa reproduction.

L'eau forte de Dürer existe de deux manières : comme une œuvre originale crée par le peintre et comme reproduction à des centaines ou des milliers d'exemplaires (dans un livre d'art par exemple) effectué par un procédé technique comme la photographie, mais ce procédé technique, matériel n'enlève rien au fait que nous regardons la reproduction de la gravure de Dürer comme une authentique gravure de Dürer, ce qui montre que le contenu spirituel d'une œuvre d'art ne dépend pas de son caractère unique.

Husserl prend l'exemple d'un art où la reproduction photographique ne change pas grand chose à l'œuvre originale : la gravure, mais il n'en est peut-être pas de même de la peinture où l'œuvre originale porte des traces de pinceau et accuse des reliefs de matière ou de la sculpture qui comporte une troisième dimension : la profondeur.

En fait, quand nous regardons une reproduction d'une gravure de Dürer, nous oublions qu'il s'agit d'une reproduction. Tout se passe comme si nous avions directement accès à la gravure originale.

Comme il ne nous est pas toujours possible de nous déplacer dans le musée où elle est exposée pour voir la gravure de Dürer, nous pouvons voir sa reproduction dans un ouvrage d'art par exemple. "C'est seulement sous la forme de la reproduction que la gravure a son existence dans le monde réel", c'est-à-dire dans le monde commun de la perception sensible, dans un "musée imaginaire" pour reprendre l'expression d'André Malraux, auquel la plupart des gens peuvent avoir accès et non dans le musée où est exposé l'œuvre originale de Dürer.

Selon Walter Benjamin, l'apparition de techniques de reproduction telles que le cinéma et la photographie coïncide avec une "perte de l'aura", lié au caractère unique de l'œuvre. Perdre l’aura cela consiste à se trouver face à des images qui annulent les conditions matérielles de la perception et abolissent l’objet en tant qu’objet pour le livrer en tant qu’image" (Jean-Louis Poitevin), mais il se pourrait que la photographie d'art et le cinéma, tout en multipliant les reproductions ait inventé de nouvelles formes "d'aura", une nouvelle magie, de nouveaux mystères, indépendants du caractère unique de l'œuvre d'art. 

Husserl prend un autre exemple emprunté à la musique : la sonate à Kreutzer de Beethoven.

Il peut y avoir des interprétations différentes de la sonate à Kreutzer de Beethoven, plus lentes ou plus rapides par exemple, mais c'est toujours la même sonate à Kreutzer en tant "qu'unité idéale" que nous entendons dans ses reproductions réelles. 

La sonate à Kreutzer est une "unité idéale", une création de l'esprit et non une simple suite de sons matériels tels que peut l'étudier la physique.

La partition de la sonate à Kreutzer existe comme un tout, comme un "unité idéale", mais elle ne devient réelle que lorsqu'elle est exécutée par des musiciens dans le temps et dans l'espace, ici et maintenant. Elle ne peut exister, être perçue entendue par des auditeurs, que sous le mode de l'individuation réelle est non comme "unité idéale", comme pure essence. Les musiciens actualisent,  font exister dans le temps et dans l'espace, à chaque interprétation,  l'essence, l'unité idéale  de la sonate à Kreutzer.

Il en va de même pour toutes les formations du langage. De même que la sonate à Kreutzer, de même que la gravure de Dürer, le mot, la proposition grammaticale actualisent la langue et possèdent une "corporéité spirituelle", à laquelle participe le "grain absolument unique de la voix" qui n'est pas seulement un phénomène physique qui se surajouterait à un phénomène spirituel, mais un phénomène spirituel à part entière, comme en témoigne le chant.

Pour prendre un exemple contemporain, la chanson "Hallelujah" composée à l'origine par Leonard Cohen,  a sans doute une "unité idéale" que nous reconnaissons immédiatement, mais elle s'incarne différemment dans les voix de ses interprètes : Leonard Cohen, John Call, Jeff Buckley, ou Céline Dion ou les centaines de chanteurs qui l'interprètent ou l'ont interprétée. Nous retrouvons ici le vieux paradoxe platonicien du même et de l'autre.

De même, le mot, la proposition grammaticale ne peuvent exister que sous le mode d'une individuation réelle, incarnée dans un composé consubstantiel de son et de sens. 

Hegel nous a appris qu'il n'y a pas de pensée sans langage, que c'est dans les mots que nous pensons, mais il n'y a pas de langage sans un corps pour l'incarner. La pensée s'incarne dans le langage qui s'incarne dans le corps.

L'idéalité du langage ne signifie pas que le langage est une réalité purement spirituelle, mais que la dimension spirituelle du langage ne peut se manifester qu'à travers la corporéité.

Ainsi, on ne peut pas diviser la réalité du langage en deux réalités, l'une matérielle, qui serait le mot comme simple son de la voix (le signifiant), l'autre spirituelle (le signifié), qui serait le sens ; mais le corps et le sens appartiennent tous deux, en tant qu'ils sont les deux aspects du langage, au monde idéal.

La distinction entre la dimension matérielle du signe (le signifiant) et sa dimension spirituelle (le signifié) relève de la méthodologie de la linguistique, mais ne concerne pas l'Être du langage.

 

 

 

 

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