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Question sur le texte : 

1. En quoi la métaphore consistant à comparer le temps à une  rivière est-elle "très confuse" ?

2. Pourquoi la notion même d'événement n'a-t-il pas sa place dans le monde objectif ?

3. Expliquez : "Les événements sont découpés par un observateur fini dans la totalité spatio-temporelle du monde objectif".

4. Que supposent le changement et l'événement ?

5. Pourquoi le temps n'est-il pas comme un ruisseau, une "substance fluente" ?

6. Que supposons-nous quand nous disons que le temps s'écoule ?

7. Que se passe-t-il dès que j'introduis l'observateur ?

8. Expliquez "l'avenir est du côté de la source et le temps ne vient pas du passé".

9. Expliquez "mais l'avenir ce sont les paysages nouveau qui l'attendent à l'estuaire, et le cours du temps, ce n'est plus le ruisseau lui-même : c'est le déroulement des paysages pour l'observateur en mouvement". 

10. En quoi le temps naît-il de mon rapport aux choses ?

11. Pourquoi Leibniz pouvait-il définir le monde objectif comme mens momentanea ?

12. Expliquer : "Ce qui manque à l'être humain pour être temporel, c'est la non-être de l'ailleurs, de l'autrefois et du demain".   

Réponse aux questions :

La comparaison du temps avec une rivière, un fleuve qui s'écoule est, selon Maurice Merleau-Ponty "très confuse". Confuse est le contraire de claire et distincte. Elle ne permet pas de comprendre vraiment ce qu'est le temps car elle attribue à une réalité étrangère au temps (le fleuve, la rivière) les caractères et les propriétés du temps.

Poursuivant l'analyse de cette comparaison (le temps est semblable à une rivière), Maurice Merleau-Ponty explique qu'il coule du passé vers l'avenir et le présent : "l'eau que je vois passer s'est préparée, il y quelques jours, dans les montagnes, lorsque le glacier a fondu ; elle est devant moi à présent, elle va vers la mer, où elle se jettera".

Le passé correspond à la fonte du glacier, le présent à l'eau qui coule devant moi et le futur au fait que l'eau qui provient de la fonte du glacier et qui coule devant moi se jettera dans la mer.

Merleau-Ponty ajoute une notion qui n'est pas incluse dans la métaphore de la rivière, dans la comparaison du temps à une rivière qui s'écoule, la notion de conséquence : le présent serait la conséquence du passé et l'avenir la conséquence du présent.

Je parle de "conséquence" lorsque j'établis un lien de cause à effet entre deux événements. La notion de "conséquence" implique la notion de "cause". La cause est censée précéder la conséquence, la fonte du glacier, en l'occurrence, précède comme sa cause le passage de l'eau qui  précède comme sa cause le fait que l'eau se jettera dans la mer.

La comparaison du temps avec une rivière ou un fleuve, l'expression "le flux du temps" suppose donc l'existence d'une concaténation de causes et de conséquences. Les conséquences des causes étant à leur tour les causes des conséquences. On aura reconnu là le modèle du déterminisme : Il n'y a pas de conséquence sans cause et inversement. La cause vient d'abord et la conséquence ensuite, la cause détermine la conséquence. Connaître la cause, c'est connaître la conséquence.

Or, la fonte des neiges, le passage de l'eau devant moi et le fait qu'elle se jettera dans la mer ne sont pas des événements successifs ; la notion d'événement n'a pas sa place dans le monde objectif.

Autrement dit, ces notions d'avant et d'après, de cause et de conséquence, la notion d'événement, de quelque chose qui se produit, qui a des causes et des conséquences, n'a pas sa place dans le monde objectif, mais n'existe que dans le monde "subjectif", dans l'entendement.

La fonte des neiges, l'eau dans son décours, les morceaux de bois que j'ai jetés à la source et que je vois passer ne sont pas des événements en soi, la succession de ces événements suppose la présence d'un témoin, d'un observateur "assujetti à une certaine place dans le monde" qui compare ses vues successives et juge qu'un événement en précède un autre et en est la cause. 

Les événements : fonte des neiges, eau qui coule, eau qui se jettera dans la mer sont découpés par un observateur fini dans la totalité du monde objectif.

C'est l'observateur qui découpe trois séquences finies, déterminées et comme séparées dans le flux continu, dans la totalité spatio-temporelle du monde objectif.

Là où l'observateur "découpe" des événements séparés, il n'y a qu'un seul être invisible qui ne change pas, ce monde lui-même.

Il en résulte que le temps assimilé à un flux n'est pas dans les choses, dans le monde objectif, mais dans l'esprit de l'observateur.

Le temps, dit Kant, est la "forme a priori de l'aperception transcendantale", autrement dit, le temps ne dérive pas de l'expérience, il est la condition a priori de toute expérience possible. Les notions de "cause" et de "conséquence", d'avant" et "d'après", de présent, de passé et de futur, n'est pas dans les choses, mais dans l'esprit.

Le temps ne dérive pas de l'expérience. Ce n'est pas parce que je découpe dans la continuité du monde, sa "tunique sans coutures", trois événements successifs : la fonte des neiges, l'eau qui coule devant moi et l'eau qui se jette dans la mer que j'ai la notion du temps, mais c'est la notion du temps, la forme a priori du temps comme aperception transcendantale (qui ne dérive pas de l'expérience, mais qui est la condition de toute expérience possible) qui me permet de découper trois événements dans la continuité du monde.

Il en est de même de la notion de cause et de conséquence. Ce n'est pas, à proprement parler la fonte du glacier qui est la cause du fait que l'eau passe devant moi, c'est moi, c'est mon esprit, mon entendement qui établit un lien de cause à effet entre deux réalités continues et indissociables.

Pour un observateur fini dans la réalité spatio-temporelle du monde objectif, il y a des "événements", des phénomènes qui se produisent et qui paraissent "nouveaux", mais si je considère ce monde lui-même, indépendamment de l'observateur, il n'y qu'un seul être invisible et qui ne change pas. Autrement dit, c'est l'esprit, l'entendement humain qui permet la perception du changement et qui rend visible l'invisible.

"Le changement suppose un certain poste où je me place et d'où je vois défiler les choses ; il n'y a pas d'événements sans quelqu'un à qui ils adviennent et dont la perspective fonde leur individualité. Le temps suppose une vue sur le temps. Il n'est donc pas comme un ruisseau, il n'est pas une substance fluente."

Autrement dit, seul un observateur, un esprit humain peut énoncer qu'une chose a changé. Les événements n'adviennent qu'à un esprit humain susceptible de les percevoir selon une certaine perspective, par exemple celle d'un homme placé à l'embouchure de la source ou le long du cours d'eau, immobile sur la rive ou bien sur un bateau au milieu de l'eau.

Et pour percevoir le changement, pour percevoir et pour juger qu'une chose a changé, il faut que quelque chose en moi n'ait pas changé., que l'on appelle le "sujet transcendantal" (du latin "subjectum", jeté en dessous de, traduction du grec upokaïmenon, ce qui se tient au-dessous de) et "transcendantal" parce qu'il ne dérive pas de l'expérience.

Ce ne sont pas les événements en eux-mêmes, mais la perspective sur ces événements (à la source du fleuve, de la rive, au milieu du fleuve, sur un bateau...) qui fonde l'individualité des événements. Sans ces "perspectives", il n'y a pas d'événements, il n'y a qu'un flux continu, un seul être invisible qui ne change pas.

"Le temps suppose une vue sur le temps. Il n'est donc pas comme un ruisseau, il n'est pas une substance fluente." La comparaison du temps à un fleuve est trompeuse. Il n'y a pas de temps en soi, mais une vue ou plutôt des vues successives sur le temps. Le temps est intimement lié à la présence de la subjectivité d'un observateur.

C'est le philosophe grec Héraclite qui a vécu avant Socrate au VIIème siècle avant Jésus-Christ et que l'on désigne pour cette raison comme un "présocratique" qui a popularisé la métaphore du fleuve : "Le temps est comme un fleuve", "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve" car d'une part le fleuve change d'instant en instant et je ne suis pas non plus le même que celui que j'étais un instant auparavant.

Maurice Merleau-Ponty explique que si la comparaison entre le temps et un fleuve a pu se conserver depuis Héraclite, c'est que nous introduisons "subrepticement", c'est-à-dire à la dérobée, en cachette, mais sans la volonté délibérée de tromper, en nous trompant et en trompant involontairement, dans le ruisseau un témoin de sa course. Autrement dit, un observateur.

Dire que le ruisseau "s'écoule" revient à concevoir un intérieur du ruisseau qui déploie au dehors ses manifestations, alors qu'il n'y a qu'une chose hors d'elle-même, comme si nous introduisions "subrepticement" dans "l'ouverture innocente" des choses, du monde, un sujet qui rendrait compte de leur écoulement.

Mais dès que j'introduis un observateur extérieur aux choses, où qu'il soit placé, les rapports du temps se renversent. Dans le premier cas, c'est-à-dire quand j'introduis un observateur, l'a-venir est du côté de la mer et le temps vient de la source, du passé, mais dans le second cas, quand je n'introduis pas d' observateur, les masses d'eau déjà écoulées ne vont pas vers l'avenir, elles sombrent dans le passé. L'a-venir est du côté de la source et le temps ne vient pas du passé, mais du futur. 

Merleau-Ponty ne dit pas que le temps n'existe que dans mon esprit, il n'a pas une conception "solipsiste" du temps. Il dit qu'il est aussi dans les choses, mais que dans les choses, les rapports du temps se renversent.

L'avenir se prémédite au-devant de l'observateur comme l'orage à l'horizon. L'orage à l'horizon est le signe que la pluie va tomber. De même, l'a-venir du fleuve se prémédite dans sa source. 

Le temps naît de mon rapport aux choses. Il n'est pas extérieur à moi, dans les choses, il est en moi.  Dans les choses mêmes, il n'y a pas de temps. Présent, passé et futur sont dans une préexistence éternelles : l'eau qui passera demain est déjà là, à la source du fleuve et l'eau qui vient de passer est maintenant un peu plus bas dans la vallée.

Merleau-Ponty fait allusion à la définition leibnizienne du monde objectif (des corps) comme "mens momentanea". S'il n'y a que des monades, il y en a de plusieurs ordres, selon qu'elles sont ou ne sont pas capables de mémoire : les monades qu'on appelle corps sont dépourvues de mémoire : corpus est mens momentanea dit Leibniz, c'est-à-dire esprit sans mémoireainsi que les plantes, mais non les animaux, dont l'entéléchie est une âme. Le monde objectif est "sans mémoire".

Pour illustrer le paradoxe de l'inconsistance du temps dans les choses mêmes (et non dans l'esprit) qui a tendance à s'effondrer sur lui-même, Merleau-Ponty fait allusion à un texte célèbre de saint Augustin dans Les Confessions

Saint Augustin s'interroge sur la nature du temps. Chacun croit savoir ce qu'est le temps, mais quand il s'agit de le définir, les difficultés surgissent car, à proprement parler, le temps "n'est" pas. En effet, aucune des "dimensions" sous lesquelles l'expérience humaine reconnaît le temps n'existe à proprement parler : le passé n'est plus, le présent tend sans cesse à rejoindre le passé et l'avenir n'est pas encore.

Pour Augustin, la dimension essentielle du temps, celle qui permet de le "définir", c'est le présent, car seul le présent "est" ; il n'est pas absolument, mais il est relativement. Ce qui "est" vraiment dans le temps, c'est le présent, mais le présent ne peut être le présent qu'en tant qu'il se dépasse vers le futur (qu'il se "transcende"), c'est-à-dire qu'il tend à s'anéantir. Le présent est donc un être qui tend sans cesse vers la néant (qui sort du néant et qui y retourne).

Nous appréhendons le passé et le futur à partir du présent. Il n'y a pas de temps en soi, mais des points de vues sur le temps : un point de vue sur le passé : la mémoire, le regret, le remords, la nostalgie et un point de vue sur le futur : l'anticipation, le calcul, le souci ou l'angoisse.

Il y a un présent du passé et un présent du futur qui sont autant de point de vues sur le temps, mais le caractère du présent est qu'il s'abolit sans cesse dans le passé.

C'est pourquoi, explique Maurice Merleau-Ponty, saint Augustin demandait, pour constituer le temps, pour éviter qu'il ne s'effondre, outre la présence du présent, une présence du passé et une présence de l'avenir. 

Le monde objectif est incapable de porter le temps qui s'effondre perpétuellement sur lui-même. Le passé et l'avenir existent au présent dans le monde, donc rien ne manque au monde.

Mais ce qui manque à l'être humain dans le monde pour être temporel, c'est le non être de l'ailleurs, de l'autrefois et du demain, c'est-à-dire l'imagination, l'anticipation et la mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

      

 

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