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Une personnalité lumineuse rachète les quatre années de sang et de haine qui précédèrent la Libération du Cher, celle d’ Aloïs (dit Alfred) Stanke, surnommé « le Franciscain de Bourges ».


 Cet homme simple, discret et humain qui avait entrepris, à la suite de Jésus et  de Saint François, de  mettre l’amour à la place de la haine.

 Pendant l’Occupation,  la Gestapo  avait son siège rue Michel-de-Bourges, à côté de la grande poste, en plein centre-ville et il n’était pas bon de se retrouver entre ses mains…Lorsque le jeune Marc Tolédano (26 ans), venu prendre des nouvelles de son frère, arrêté peu de temps auparavant, se retrouve en face d’un auxiliaire français de la Gestapo, le sinistre Paoli, qui le laisse aux mains du « Scharfürher » Schulz et d’un nommé Ernst Basedow,  il pressent ce qui va lui arriver… Persuadés que son frère et lui font partie d’un réseau d’espionnage et de résistance, les deux brutes vont chercher à lui extorquer des aveux. Marc Tolédano sera torturé plusieurs jours de suite, puis emmené dans un cachot à la prison du Bordiot, au nord de Bourges…il est à bout…des menottes aux mâchoires acérées entrent dans sa chair…

 C’est alors que, dans un semi-coma, il voit un homme, il raconte :  « L ‘homme s’immobilise tout près de moi, me  met la main sur le front, une grosse main chaude, courte et potelée et me dit dans un souffle :  « Ne bougez pas, ne dites rien, je suis un  infirmier allemand, frère Alfred, de l’ordre de Saint François, je suis là pour vous soigner, vous réconforter, vous soulager. »

 Dans son livre intitulé "Le Franciscain de Bourges", Marc Tolédano rapporte l’ extraordinaire dialogue qu’il eut par la suite, dans sa cellule, avec frère Alfred :

« - Mais qui es-tu, frère franciscain, et pourquoi risques-tu ainsi ta vie pour des inconnus, et même pour des ennemis de ton pays?  - Tout homme qui souffre est l’ami d’Alfred, quelles que soient sa religion, son origine, sa nationalité, quoi qu’il ait fait pour mériter la prison. Plus un homme a de raisons de se trouver ici, et plus il a de chance d’être compris et aimé d’Alfred… Ceux qui sont dans la détresse comme toi, Marc, ils sont la joie d’Alfred, oui, ils sont sa joie. Ce n’est pas seulement lui qui leur apporte le réconfort, ce sont eux aussi qui aident Alfred à faire son devoir. Car c’est dur, sais-tu, d’agir dans la solitude et, le plus souvent, en cachette. En échange de ce qu’Alfred leur donne, eux lui offrent leur affection. Pour moi le chemin est tracé, et je ne fais ainsi qu’obéir aux Règles de notre saint d’Assise. »

« Moi aussi, j’ai fait de la prison  confiera-t-il un autre jour à Marc Toledano…C’était en 1936 à Coblence. Je n’étais pas le seul, ce même jour de mars 36...Les S.S. ont réquisitionné les maisons et les biens des religieux, ont arrêté les moines de mon couvent et je me suis retrouvé pendant 10 jours en cellule en compagnie d’un souteneur et d’un assassin…Personnellement, je n’ai pas été brutalisé, mais j’ai pu voir comment la Gestapo opérait avec d’autres, en un raffinement de sadisme et de violence qui m’a édifié; c’est de cette époque que date ma haine du nazisme. »

A la prison de Bourges où il a été affecté en 1942, ce « soldat de Dieu » soigne et réconforte pendant deux ans, au péril de sa vie,  les résistants torturés par la Gestapo, console les jeunes condamnés à mort et se fait le messager clandestin de la Résistance. Il conseille les détenus sur leur défense, sauvant ainsi de nombreuses vies humaines,  leur achète de la nourriture et des vêtements, fait passer des messages et des colis entre les détenus et leurs familles…Il verra passer dans les cellules du Bordiot des hommes politiques comme le sénateur Marcel Plaisant, des officiers supérieurs comme le colonel Marcel Haegelen ou  le général Challes, arrêté et emprisonné avec ses deux fils, des artisans, des juifs, des commerçants, des passeurs de la ligne de démarcation, des ecclésiastiques comme le chanoine Le Guel,  archiprêtre de la cathédrale de Bourges, l’abbé Jean Barut ou l’ abbé Moreux, des médecins, comme le docteur Mérigot de Vierzon… et fera tout pour soulager leur misère.

André Laloue raconte sa rencontre avec cet étrange infirmier, lors d’un interrogatoire où il est laissé à moitié mort : « l’infirmier sourit, j’essaie de sourire à mon tour, je grimace, je n’ai plus l’habitude. Mais ça me fait du bien, c’est quand même un brave gars. »

 La nièce de Jeannette Doireau, arrêtée avec son mari le 1er janvier 1943 témoigne en juin 2004 : «  Ma tante a passé beaucoup de temps à expliquer à tous les enfants de notre famille la différence entre un allemand et un nazi, à nous rappeler que c’était un fasciste français qui les avait dénoncés et un allemand (Alfred Stanke) qui les avait sauvés. Ce fut un privilège pour moi de ne pas grandir avec les sentiments bêtement anti-allemands qui étaient encore très en vogue dans ma jeunesse ».

 Un jour, un officier allemand  surprend Alfred Stanke dans le cimetière Saint-Lazare avec une couronne mortuaire et priant sur la tombe d’un fusillé français. L’officier l’interpelle : « Vous savez que cela est formellement interdit. Je vais être obligé de prendre des sanctions très graves contre vous. Muté à Dijon, dans une autre prison, il quittera la prison de Bourges le 4 avril 1944...Une véritable catastrophe pour les détenus de Bourges, mais un chance pour ceux de la prison de Dijon, où il poursuivra son apostolat.

 A la fin de la guerre, frère Alfred est fait prisonnier par les Américains et emmené aux Etats-Unis. Il refuse de recourir à ses amis résistants car il pense que sa place est aux côtés de ses compatriotes vaincus. Mais ses amis  s’inquiètent de son sort,  se mobilisent en sa faveur et parviennent à le faire libérer. Le 11 juin 1947, il est solennellement accueilli à l’hôtel de ville de Bourges où deux cent anciens détenus l‘attendent avec leur famille.  Il retourne ensuite en Allemagne, à Nemnied et s’emploie à la réconciliation entre Allemands et Français en organisant des rencontres entre les jeunes de ces deux pays. En 1967, le cinéaste Claude Autant-Lara réalise à partir du récit de Marc Tolédano,  un long métrage  tourné en grande partie à Bourges..

 Après avoir vécu quelque temps dans une modeste maison au milieu des vignes, à Saint-Andelain, près de Pouilly-Sur-Loire, toujours simple et joyeux et aimé de tous, Alfred Stanke a fini ses jours en Alsace, au couvent Saint-Antoine de Célestat. Il y vivait paisiblement, mais son décès fut tragique. Dans la nuit du 18 au 19 septembre 1975, le feu se déclara dans sa cellule. Transporté à l’hôpital des grands brûlés de Metz, il y mourut le 23 septembre suivant. Conformément à ses dernières volontés, son corps est ramené à Bourges. Il repose au cimetière de Saint Doulchard.

 Le 4 septembre 1977, une célébration présidée par Mgr. Weber, ancien évêque de Strasbourg, rassemblait les associations patriotiques de Sélestat, le comité de soutien à la candidature d’Alfred Stanke pour le Prix Nobel de la Paix à titre posthume - démarche qui n‘a malheureusement pas abouti -, les chevaliers du Saint-Sépulcre, les maires de Célestat et de Colmar, ainsi que Marc Tolédano, pour une célébration au couvent Saint-Antoine. A cette occasion, Marc Tolédano témoigna une fois encore de la lumineuse personnalité du franciscain de Bourges : « Rien ne prédestinait Alfred Stanke à jouer un grand rôle…Il a, par son sourire, par son regard, une furtive poignée de main, avec tact et sans jamais se laisser décourager ni par les rebuffades, ni par les insultes, redonné courage aux résistants. Toujours, lorsqu’il venait voir les prisonniers, il avait les poches remplies de fruits, de biscuits et de médicaments. Son Allemagne à lui, celle qu’il aimait, n’était pas celle de la botte, mais le pays de la chope de bière, des lieder et des grands musiciens. Ce simple homme du peuple a rendu l’honneur à son pays. »

Le 26 septembre 1982, une plaque commémorative a été apposé par d’anciens détenus sur le mur de la prison du Bordiot pour perpétrer le souvenir de celui qui sauva tant d’entre eux. Sur cette plaque sont inscrits ces mots, inspirés par une prière  de Saint-François  : « Où il a trouvé la haine, il a mis l’amour. »




                                                            



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