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Frère Roger avait choisi de donner sa vie pour la réconciliation des chrétiens. La communauté de Taizé vient de faire paraître un livre de témoignage : Choisir d’aimer, qui retrace en mots et en images la vie lumineuse et les intuitions prophétiques de son fondateur.

 

Le 8 avril 2005, frère Roger  était assassiné  au cours de la prière du soir dans l’église de la Réconciliation à Taizé, victime de cette violence aveugle et gratuite qui est l’une des tristes caractéristiques de notre époque.

 

Né à Provence, un petit village de montagne de la Suisse romande, le 12 mai 1915, d’un père suisse, pasteur,  et d’une mère française, Roger Shutz est le dernier d’une famille de neuf enfants. Après le bonheur de l’enfance, il traverse une adolescence éprouvée par une grave maladie et des périodes de « nuit intérieure ». En 1940, âgé 25 ans, il décide de partager le sort de la France occupée. C’est à Taizé, un petit village de Bourgogne, proche de la ligne de démarcation qu’il choisit de vivre. Il y accueille jusqu’en 1942, avec sa sœur Geneviève,  des réfugiés juifs. Averti que la Gestapo est sur le point de l’arrêter, il retourne en Suisse jusqu’à la fin de la guerre. Il revient alors à Taizé et s’occupe des prisonniers de guerre allemands.

 

D’origine protestante, frère Roger avait accompli une démarche qui n’a pas de précédent depuis la Réforme : entrer progressivement dans la « pleine communion » avec la foi catholique sans une « conversion » impliquant une rupture : « Dans ma jeunesse, j’étais étonné de voir des chrétiens qui, tout en se référant à un Dieu unique d’amour, perdaient tant d’énergie à justifier des oppositions. Et je me disais : pour communiquer avec le Christ, y aurait-il réalité plus transparente qu’une vie donnée, où, jour après jour, la réconciliation s’accomplit dans le concret ? Alors j’ai pensé qu’il était essentiel de créer une communauté avec des hommes décidés à donner toute leur vie et qui cherchent à se réconcilier toujours, où la bonté du cœur et la simplicité soient au centre de tout. »

 

La communauté de Taizé est composée aujourd’hui d’une centaine de frères, venant d’un grand nombre de nations et de diverses origines chrétiennes. La communauté n’accepte pour elle-même aucun don. Les frères gagnent leur vie par leur travail. Leurs héritages personnels, ils les donnent aux plus démunis.

 

Choisir d’aimer est le titre que frère Roger envisageait de donner à un livre inachevé qu’il préparait pendant les dernières semaines de sa vie. On y trouve certains textes de ses livres ou de ses lettres, ainsi que des extraits d’un long entretien enregistré en 1992, mais qui n’avait  jamais été  publié.

 

Ce livre témoigne de ses rencontres avec les grandes figures spirituelles de notre temps : Jean XXIII qui l’a aidé et encouragé depuis le début : « Je vous fais confiance parce que vous avez des yeux innocents. », Paul VI, le patriarche Athénagoras, Jean-Paul II, qui est venu en personne à Thésée, l’évêque luthérien Johannes Hempel, mère Teresa avec laquelle il était en profonde communion, comme en témoigne cette belle histoire : « Tous les jours, j’avais dans les bras une petite fille de cinq mois. Mère Teresa me dit : « Si vous l’emmenez en Europe, peut-être cette enfant pourra-t-elle survivre. » je l’ai emmenée à Taizé. Le premier mois, elle ne dormait bien que dans mes bras. Puis les forces sont revenues et cette enfant a survécu. Ma sœur, qui avait recueilli à Taizé des enfants et les avait élevés comme s’ils étaient les siens, a adopté cette petite fille qui a maintenant grandi et est devenue une adulte. »

 

Ce livre témoigne de  l’esprit de compassion, d’ouverture et de solidarité de Frère Roger, que ce soit envers « l’Eglise du silence », dans les pays de l’Est, avant la chute du mur de Berlin, ou les populations les plus pauvres, d’Afrique ou d’Asie, au milieu desquelles ont fleuri des surgeons de Taizé.

 

Le livre réserve une place importante à son apostolat en faveur des jeunes qui ont tant reçu de lui et de Taizé : sens de la louange, beauté et simplicité de la liturgie et des chants, paix, confiance, guérison, paix intérieure… « Nous souhaitons être pour eux des hommes d’écoute, et non des maîtres spirituels. Les écouter pour qu’ils puissent non seulement exprimer leurs limites, leurs blessures, mais aussi découvrir leurs dons, et surtout pressentir une voie de communion avec Dieu, avec le Christ, avec l’Esprit Saint. »

 

A chacun de ces textes font écho des témoignages choisis parmi les milliers de messages de condoléances parvenus à Taizé…Comme celui de Mgr. André Dumas, évêque auxiliaire de Port-au-Prince (Haïti) : « Face au mystère du mal, il y a le mystère du bien, et même si les forces des ténèbres semblent prévaloir, le croyant sait que le mal et la mort n’ont pas le dernier mot. Que les paroles écrites par frère Roger lors de sa visite à Haïti en décembre 1983 nous aident tous à marcher sur le chemin qu’il a ouvert pour l’humanité. Il écrivait : « Qui préparera les voies pour que soit réduite la souffrance à travers la Terre ? Qui soulèvera une espérance pour les peuples qui vivent au sombre pays où règnent la violence et la mort ? »

 

« En côtoyant frère Roger, un certain aspect de sa personnalité m’a toujours frappé, témoigne frère François de la communauté de Taizé, et je me demande si cet aspect-là n’explique pas pourquoi c’est lui qui a été visé. Frère Roger était un innocent (…) Pourtant, son innocence n’avait en général rien de naïf. Pour lui, le réel n’avait pas la même opacité que pour les autres. Il « voyait à travers»…Sa mort a mystérieusement mis un sceau sur ce qu’il avait toujours été. Car il n’a pas été tué pour une cause qu’il défendait. Il a été tué à cause de ce qu’il était. »

 

L’après-midi de sa mort, le 16 août, témoigne son successeur, frère Aloïs, frère Roger appela un frère et lui dit : « Note bien ces mots ! » Il y eut un long silence, pendant qu’il cherchait à formuler sa pensée. Puis il commença : « Dans la mesure où notre communauté crée dans la famille humaine des possibilités pour élargir… » Et il s’arrêta, la fatigue l’empêchant de terminer sa phrase. On retrouve dans ces mots la passion qui l’habitait, même dans son grand âge. Qu’entendait-il par « élargir » ? Il voulait probablement dire tout faire pour rendre plus perceptible à chacun l’amour que Dieu a pour tous les humains sans exception, pour tous les peuples. Il souhaitait que notre petite communauté mette en lumière ce mystère par sa vie, dans un humble engagement avec d’autres. Alors, nous les frères, nous voudrions relever le défi, avec tous ceux qui, à travers la Terre cherchent la paix. »

 

 

 Choisir d’aimer, frère Roger de Taizé 1915-2005, Les Presses de Taizé, distribué par les éditions du Seuil, 141 pages, 16 euros.

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