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Dans Travelling sur les années noires, paru en juillet 2004 aux éditions Alvik, l'historien Michel Jaquet met en lumière la manière dont le cinéma et la mentalité populaire ont progressivement  interprété et réécrit l’histoire réelle en fonction de leur propre contexte politique et idéologique.

Contrairement à la production romanesque, le cinéma de l’immédiate après-guerre ne s’est guère montré  critique  sur le comportement des Français pendant l‘Occupation. Le cinéma de ces années-là s’attache surtout à mettre en scène une nation unie dans la révolte et l’héroïsme. Trois  films : Boule de suif (1945) de Christian-Jaque, La Bataille du rail (1946)  et Le Père tranquille (1946) de René Clément illustrent  cette première phase, relativement courte, de reconstruction identitaire et morale.

Au début des années 50, le cinéma modifie sa perspective. L’individu prend place dans la représentation des années 40-44 avec ses névroses, ses contradictions, ses hésitations et ses revirements. Nous sommes tous des assassins (1952) d’André Cayatte, avec Mouloudji dans le rôle principal, La Traversée de Paris (1956) de Claude Autant-Lara,  avec Bourvil et Jean Gabin, le chemin des écoliers (1961) de Michel Boisrond, et surtout Léon Morin prêtre (1961) de Jean-Pierre Melville témoignent de cette nouvelle vision des choses.

Après avoir confiné l’Allemand dans un rôle de soldat occupant, obtus et cruel, les cinéastes français, à partir des années 60, se laissent peu à peu gagner par l’indulgence. Le Silence de la mer (1949) de Jean-Pierre Melville, adaptation du roman de Roger Vercors, est, à cet égard, un film précurseur. Dans Un taxi pour Tobrouk (1961), le sympathique Hardy Krüger incarne un officier allemand honorable et intègre. Le Franciscain de Bourges  de Claude Autant Lara (1968)  - avec le même acteur dans le rôle titre, conclut une période marquée par une relative réhabilitation de l’occupant sur fond de réconciliation franco-allemande.

 Il aurait été difficilement concevable que les cinéastes français ignorent ceux de leurs compatriotes qui avaient vécu ces années d’humiliation dans la captivité et dans l’exil. Cinq ans après Nuit et Brouillard (1954) d’Alain Resnais qui montrait pour la première fois, de manière explicite, la forme génocidaire de la déportation, André Cayatte entreprend avec Le Passage du Rhin (1959) une nouvelle approche de l’Occupation à travers la description de soldats français prisonniers en Allemagne. Presque simultanément, Henri Verneuil s’inspirait d’un décor identique pour tourner La vache et le prisonnier avec l‘inoubliable Fernandel. A travers les films des années 60, les portraits de prisonniers montrent la renaissance,  la revanche et  l’insoumission de l’individu face à   l’histoire et à l’idéologie.

 L’année 1968 est encadrée par deux films majeurs portant sur l’Occupation Le Vieil homme et l’enfant (1967) et L’armée des ombres  (1969). Avec Le vieil homme et l’enfant, pour la première fois, un scénario est construit autour d’un personnage juif (l’enfant) et l’Occupation est appréhendée à travers la situation que le Gouvernement de Vichy avait faite aux juifs. Dans ce film, notamment à partir du portrait d’un vieil homme tour à tour antipathique et attachant, incarné par Michel Simon, Claude Berri abordait avec finesse et objectivité le sujet délicat de l’antisémitisme français et de l’adhésion  à la personne du maréchal Pétain. Dans L’armée des ombres (1969), librement adapté d’un roman de Joseph Kessel,  qui montre les agissements ordinaires d’un petit groupe de résistants incarnés par Simone Signoret, Lino Ventura et Paul Maurisse, Jean-Pierre Melville, lui-même gaulliste combattant, démythifie la lutte clandestine et met au jour la part d’ombre qui habite chacun.

 Film documentaire et non plus film de fiction, Le chagrin et la pitié (1971) marqua un tournant décisif dans l’approche des années d’occupation : Le film s’attachait à démontrer que la majorité des français n’avait été ni maquisards, ni membres de réseaux et que même s’ils n’étaient qu’ un petit nombre à s’être laissé convaincre du bien-fondé de la politique de Collaboration,  la plupart avaient fait preuve de tiédeur et d’attentisme. Lacombe Lucien (1973) montre comment un individu quelconque peut s’engager par hasard et basculer dans l’ignominie en  s’affranchissant de toute règle. Patrick Modiano (le scénariste) se joignait à Louis Malle pour s’opposer à une vision manichéenne de l’histoire et mettre en évidence l’ambiguité fondamentale des individus. En 1975, Constantin Costa-Gavras entreprend dans Section spéciale de réveiller les consciences assoupies avec l’évocation d’un épisode particulièrement déplaisant de la politique vichyssoise. Le réquisitoire contre la Collaboration qui imprégnait l’air du temps s’en trouva renforcé. Restait encore à développer d’autres parties du dossier. Parmi celles-ci, la question longtemps délaissée des Juifs se voyait accorder une attention de plus en plus grande.

 Plusieurs films viennent ranimer les mémoires oublieuses en posant la Shoa au centre de toute évocation de l’Occupation : Dans Les guichets du Louvre (1974), Michel Mitrani donne à voir, pour la première fois dans une fiction, la rafle du Vélodrome d’Hiver, un épisode particulièrement sordide de l’Occupation avec l’arrestation massive de 12 884 personnes (dont 5 802 femmes et 4 051 enfants) rendue possible par le zèle de la police française et de son secrétaire général René Bousquet. Avec Monsieur Klein (1976), dont le rôle titre est incarné par Alain Delon, le témoignage sur la déportation et sur la complicité française débouche sur une volonté d’expiation. Magnifique documentaire d’époque, Le Dernier métro de François Truffaut, avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu et Heinz Bennent est également un hommage aux Juifs qu’une histoire distraite avait abusivement ensevelis. Dans Au revoir les enfants (1987), l’évocation par Louis Malle d’un douloureux souvenir personnel : l’arrestation et la déportation d’un camarade juif,  débouche sur une mise en cause de la responsabilité personnelle et collective.

 Les années 80 voient le triomphe de l‘économique sur le politique, celui  de « l‘argent roi » et l’affaiblissement de l’identité nationale. C’est l’époque où remontent à la surface des fantômes que l’on croyait à jamais oubliés : Touvier, Barby, Papon, Bousquet, Darquier de Pellepoix… On s’aperçoit que les bourreaux d’hier se sont transformés en personnes respectables et ont bénéfice d’étranges protections. Au temps des révélations et de la culpabilité se substitua celui de la dérision et du cynisme. Dans Papy fait de la résistance (1983), Jean-Marie Poiré et les acteurs du Splendide font voler en éclat tous les clichés accumulés sur l‘héroïsme des français pendant l‘Occupation. Derrière le comique parfois un peu lourd du film se profile l’idée d’un mensonge collectif  visant à dissimuler, derrière une imagerie de guerre, une réalité immonde.

 Claude Berry confirme cette tendance destructrice du cinéma « fin de siècle » avec Uranus, d’après un roman de Marcel Aymé, charge dévastatrice inspirée par le désolant spectacle des réglements de comptes qui accompagnèrent la Libération. Autre événement cinématographique des années 80, Le Docteur Petiot de Christian de Challonge ressuscitait un personnage maudit de l’Occupation. La reconstitution des années de guerre prenait une nouvelle fois des teintes sordides. Réalisé par Jacques Audiard en 1995, d’après un roman de Jean-François Deniau, Un héros très discret, avec Matthieu Kassovitz,  récit d’une énorme imposture individuelle (pour réussir dans la société de l’après-guerre, le « héros » s’invente un faux passé de résistant) tendait à symboliser l’imposture collective des mensonges officiels sur la Résistance.

Cette vision d’une société sans règles, sans morale, sans véritables perspectives politiques, ne pouvait déboucher que sur une impasse. Il fallut attendre l’année 2002 pour que deux films importants réveillent les mémoires et les consciences : Laissez-passer de Bertrand Tavernier, chronique de la résistance ordinaire dans les milieux cinématographiques et Monsieur Batignole, de et avec Gérard Jugnot, récit humoristique de la rédemption d’un « homme sans qualité » . Une approche dépassionnée de l’Occupation se faisait jour, plus intimiste, plus lucide et plus respectueuse des individus, quels qu’aient été leurs errements.

Docteur ès Lettres, Michel Jacquet est enseignant à Bourges. Il a déjà publié La rose plébéienne, 1858, les écrivains dans la Révolution et Une Occupation très romanesque.


Travelling sur les années noires, l’Occupation vue par le cinéma français depuis 1945, ALVIK éditions, juillet 2004, 19 eus.

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