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... Mon grand-père...

Dans les sous-bois embaumés des fées du Limousin, parmi les fraîches jaseries des geais aux livrées éclatantes, un enfant ramasse les champignons délicieux : le cèpe de Bordeaux, épais et ambré, le pied bleu, la délicate chanterelle qui porte aussi le nom de la corde la plus fine du violon, la rose des prés et le mousseron de Saint-Georges, gracile et timide.

Quand la nuit tombe, pour la première fois sur la vieille Europe, il part, à 17 ans, vers le grand casino de la mort. De la Galicie, du Chemin des Dames, des Dardanelles, il ne dit rien. Il n'est pas de ces anciens combattants qui ressassent "leur" guerre. Il ne parle que de la souffrance des chevaux. Il porte au cou la cicatrice d'un coup de baïonnette. Ses poumons lui font mal : le gaz moutarde.

Pendant les grandes grèves ouvrières de 1936, sa femme, la souris de Cendrillon, lui passe son casse-croûte à travers les grilles de l'usine. Il est mal vu quai de Javel. Il fait partie des meneurs. Il sera bientôt licencié.

Quand la nuit tombe pour la deuxième fois sur la vieille Europe, l'ange de la dignité le tient toujours par la main.

Il arpente Les falaises de marbre, il cherche dans le grand livre de Dieu le sens de tant de malheurs.

Il flâne au bord de la Seine, le long des échoppes ombragées des bouquinistes, sous la vieille horloge de Saint-Germain l'Auxerrois, sous les arcades de la rue de Rivoli, dans la cour mal pavé des rois, dans le frais silence de Saint-Eustache où repose la mère de Mozart, sous les poutrelles métalliques des Halles de Baltard, parmi les cris joyeux des marchands de légumes, rue Berger, rue du Roule, rue des Prouvaires... Sur le vieux Pont Neuf du bon roi Henri, où Molière enfant découvrit la comedia dell'arte...

J'ai dix ans. Je me promène avec lui dans le Paris d'autrefois. Il me tient par la main.

Je porte en moi sa transparence énigmatique.

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