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"Quand on a subi plusieurs années durant l'obligation de fréquenter les expositions de peinture, on ne peut qu'en venir un jour ou l'autre à inventer le mot "picturateur", qui est à peintre ce qu'est littérateur à écrivain..." (Robert Musil, Considérations désobligeantes)

Depuis qu'il a abandonné la notion du Beau pour servir la cause du Concept, l'art contemporain s'essouffle à concurrencer la philosophie. Mais sur ce terrain-là, la vieille dame aura toujours une ou deux longueurs d'avance sur le jouvenceau.

Les "picturateurs", pour reprendre le pertinent néologisme de l'auteur de L'Homme sans qualités, sont sans doute des gens sympathiques et respectables et peut-être même de véritables artistes dans l'âme. Mais ils ont rapidement compris (ces choses-là s'enseignent désormais dans les écoles de peinture) qu'ils ne feraient leur chemin dans le domaine de l'art qu'en exploitant jusqu'à la corde un concept auquel personne n'avait pensé jusqu'à eux. Par exemple que la décoration de Noël pas trop réussie d'un grand magasin était une oeuvre d'art. Ou encore que le pur et simple étalement sur un support métallique de la matière contenue dans un tube de peinture (celui par exemple que son marchand de couleurs, le Père Tanguy, donnait à Vincent Van Gogh en échange de sa dernière toile), équivalait à ce qu'en faisait ce même Van Gogh en peignant Les iris, Cézanne La montagne Sainte-Victoire ou Max Ernst La forêt enchantée.

En tant que mise en place de procédés au service d'un concept, l'art contemporain va immanquablement vers le kitsch, le stéréotype impersonnel et reproductible, c'est-à-dire le contraire d'une création authentique, celle qui faisait dire au Père Tanguy, quelque temps après la mort de Van Gogh : "Le pauvre Vincent, c'en est-il pas des chef d'oeuvres oui ou non ? Et il en a ! Et c'est si beau, voyez-vous que quand je les regarde, ça me donne un coup dans la poitrine." (A moi aussi).

De cette suprématie du concept dans l'art, évolution que prévoyait déjà avec tristesse dans ses cours d'Esthétique, un vieux philosophe allemand assommant, mais lucide, Georg Friedrich Wilhelm Hegel (1770-1831), vient le sentiment persistant que les catalogues d'exposition sont généralement plus intéressants que les oeuvres elle-mêmes, comme dans ces restaurants surfaits où la formulation du menu dissimule la médiocrité des plats et justifie le montant élevé de l'addition.

Le visiteur, hanté par l'angoisse de passer pour un béotien, mais qui, malgré tous ses efforts, ne ressent rigoureusement rien, hormis une vague sensation de nausée, se dit qu'il y a peut-être quelque chose à comprendre (et s'il fallait prendre "ça" au troisième ou au quatrième degré ?) ; c'est alors qu'il se jette sur le catalogue comme un naufragé sur une bouée de sauvetage. Mais il arrive aussi qu'il ne comprenne pas non plus les explications du catalogue, ou bien le rapport entre ce dernier et les oeuvres exposées.

Bien malin qui pourra saisir, par exemple, la relation entre du gel époxy vert pomme fixé sur une règle en aluminium avec un morceau de sparadrap transparent et La Poètique de la matière dans La terre et les rêveries de la volonté (1948) du regretté Gaston Bachelard. Le  malicieux facteur rural de Bar-sur-Aube, devenu professeur de philosophie des sciences à la Sorbonne en rit encore !

L'art contemporain, mettons-nous bien ça dans la tête, se nourrit du "refus de l'héritage" et ses adeptes, au risque de laisser les gens sur leur faim, ne cessent de célébrer la disparition de l'Art avec un grand "A".

Mais les organisateurs d'expositions devraient y réfléchir à deux fois avant de faire disparaître aussi le buffet. Car si l'on peut aisément se passer d'art contemporain, il est impossible, en revanche, de se passer de nourriture et de bon vin.

On ne soulignera donc jamais assez les vertus du traditionnel buffet de vernissage : il fixe le visiteur, le retient de s'éclipser sur le champ et l'aide à supporter l'influence déprimante de l'environnement. Il est urgent de tirer la sonnette d'alarme : la disparition du buffet, dernière tendance de l'art contemporain, pourrait bien aussi en sonner le glas.

Mais peut-être serait-ce ce qui s'appelle "échanger un mal pour un bien".

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