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Compte-rendu d'une conférence donnée à Bourges par le Père Edouard Cothenet dans le cadre de l'association "Foi et Culture".

"Faut-il réhabiliter Judas ?" L'affaire était opportunément "sortie" pendant la Semaine Sainte et avait fait la couverture d'un hebdomadaire bien connu sous ce titre accrocheur.

Elle était alimentée par la publication savamment organisée, d'abord aux Etats-Unis, puis en Europe, d'extraits d'un livre intitulé L'Evangile de Judas. Cet ouvrage qui a paru depuis lors est la restitution annotée et la traduction d'un codex (feuilles pliées en deux et cousues) découvert, il y a une trentaine d'années, dans le désert de Haute-Egypte. Rédigé en copte (la langue de l'Egypte à l'époque romaine) et datant du IIIème ou IVème siècle, le manuscrit contenait, nous disait-on, des révélations sensationnelles et secrètes sur la véritable personnalité de Judas et sur son rôle dans la Passion de Jésus.

Les tribulations d'un papyrus

Le Père Edouard Cothenet retraça tout d'abord la destinée rocambolesque et digne d'un thriller de ce manuscrit : les mystérieuses circonstances de sa découverte, son achat à prix d'or par un richissime amateur américain (l'argent joue un rôle de premier plan dans toute cette histoire), sa conservation pendant près de 20 ans dans un coffre-fort à New-York, sa désastreuse congélation (!) et son rachat en 2001 par une fondation suisse qui en confia la traduction et l'édition à un spécialiste, le professeur Rudolphe Kasser.

Le texte, très mutilé et dont le mauvais état a été aggravé par les surprenantes pratiques outre-atlantiques en matière de conservation de manuscrits anciens, présente Judas comme un initié qui aurait bénéficié de révélations particulières de la part de Jésus, le disciple le plus proche, le seul qui ait vraiment compris son message. Loin d'avoir trahi Jésus, comme l'affirme la tradition, il aurait été choisi par Jésus lui-même pour "libérer son esprit intérieur en sacrifiant l'homme qui lui servait d'enveloppe charnelle".

L'Evangile de Judas comporte des révélations sur le monde suprasensible et des spéculations cosmologiques, affirme la distance entre le monde divin inconnu et inconnaissable et le nôtre et procède à un véritable retournement du Livre de la Genèse : l'homme et la femme ne sont pas ces magnifiques créatures d'un Dieu d'Amour que Michel-Ange a peint sur le plafond de la chapelle Sixtine dans la beauté glorieuse des premiers matins, mais des êtres misérables, créées par des puissances maléfiques. Si on le compare à l'enseignement de La Bible, L'Evangile de Judas est donc plutôt une "mauvaise nouvelle".

Mais cette "mauvaise nouvelle" est loin d'être un "scoop" : saint Irénée, évêque et martyr, qui vécut à Lyon au IIème siècle, a eu entre les mains un texte grec plus ancien dont le manuscrit en langue copte est une traduction. Cet Evangile, selon saint Irénée, est l'oeuvre des Caïnites (mot dérivé du nom propre Caïn, meurtrier de son frère Abel), une secte qui réhabilitait les pécheurs de la Bible (Caïn, Esaü, Hérode...) en raison de leur hostilité au Dieu de l'Ancien Testament et prônait la transgression systématique des Lois divines.

Ces Caïnites s'apparentent aux gnostiques (du grec gnosis qui veut dire connaissance), des IIème, IIIème siècles, pour lesquels le salut dépend de l'accès à un savoir ésotérique réservé à un petit nombre d'initiés. Il y a également des affinités entre L'Evangile de Judas et les Ecrits sethiens (du nom de Seth, le troisième fils d'Adam qui fascinait les gnostiques), gnose faiblement christianisée, influencée par des spéculations d'origine platonicienne et apocalyptique.

On voit que les choses sont loin d'être simples et il n'est pas  certain que tous les lecteurs de L'Evangile de Judas soient allés jusqu'au bout de leur lecture. Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'en ce qui concerne les "révélations sensationelles", ils sont plutôt restés sur leur faim.

Evangiles canoniques et apocryphes

Le Père Cothenet traita ensuite la question des "apocryphes", ces écrits de tendances fort variées qui n'ont pas été reconnus comme faisant autorité par l'Eglise comme l'ont été les quatre Evangiles dits "canoniques" de Luc, Marc, Matthieu et Jean. Ainsi Le Protévangile de Jacques, essentiel pour comprendre l'iconographie mariale ou l'Evangile de Thomas, dont l'original était écrit en grec et dont une traduction en langue copte a été retrouvée à Nag Hammadi, en Haute-Egypte. Il comporte 114 paroles (logion) de Jésus, dont de nombreuses paraboles. On y trouve des paroles proches de la tradition canonique, d'autres surprenantes, susceptibles d'une interprétation orthodoxe, d'autres franchement gnostiques.

Jésus est-il un gnostique ?

Le Père Cothenet souligna dans sa conclusion que l'Evangile n'était pas un secret réservé à des initiés, mais la bonne nouvelle prêchée à tous vents et apportée par Jésus qui nous obtient le salut par sa mort et sa résurrection : "L''Evangile n'est pas une doctrine élitiste, mais la présentation d'une vie, incitatrice d'un "style de vie"... Jésus n'est pas un philosophe, ni même un enseignant de génie, mais quelqu'un qui met en mouvement car il est lui-même sur la route. A sa suite, la communauté des croyants, unie par l'Esprit Saint est en marche vers le Royaume de Dieu."

Le corps, la chair, la création dans son ensemble, à l'égard desquels les gnostiques manifestent un pessimisme radical, jouent un rôle essentiel pour la distinction entre christianisme et gnosticisme. Création, incarnation, résurrection, sont liées dans la foi en un Dieu bon qui se révèle dans l'Histoire et sauve par son fils Jésus-Christ.

Le vrai scoop, le voici (et il ne doit rester un secret pour personne) : "La Gloire de Dieu, c'est l'Homme vivant et la vie de l'Homme est la vision de Dieu." (Saint Irénée)

Pour approfondir le sujet :

R. Kasser, M. Meyer, G. Wurst, l'Evangile de Judas, Flammarion, 2006
Suppléments Cahiers Evangile n°58 (1987)
Nag Hammadi, Evangile selon Thomas, dossiers d'archéologie n°238 (1988)
Les manuscrits de Nag Hammadi, cahiers Evangile n°49 (1984)
L'inspiration et le canon des Ecritures (A. Paul) Ecrits apocryphes chrétiens, tome 1, F. Bovon, P. Geoltrain, éd. de la Pléiade, 1997
L'Evangile de Thomas, traduit et commenté par Jean-Yves Leloup, éd. Albin Michel





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