Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

img_166996_main.jpg

"De tous les auteurs du XIXème siècle, Alfred de Musset est le seul, sans doute, dont le théâtre reste vraiment vivant de nos jours." (Simon Jeune)

"C'est en écrivant un "théâtre impossible" qu'il l'a préservé de toutes rides."(Simon Jeune)

"Monsieur de Musset ne réussira jamais dans le genre dramatique." (Louis Maynard, dans la Revue de Paris du 28 septembre 1834)

"La muse moderne sentira que tout dans la création n'est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau."... "Tout ce qui est dans la nature est dans l'art"..."Le drame (...) confond sous un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie."... "Le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création. Car la poésie vraie,, la poésie complète, est dans l'harmonie des contraires." (Victor Hugo, Préface de Cromwell, 1827)

Sujet : "La liberté dans l'art, la liberté dans la société, n'est-ce pas le double but auquel doit tendre d'un même pas tous les esprits." En quoi cette citation de Victor Hugo dans la Préface de Cromwell rend-elle compte de notre lecture de Lorenzaccio ?

Publiée en 1834, Lorenzaccio d'Alfred de Musset fit scandale et ne fut pratiquement pas jouée jusqu'en 1903. Elle est aujourd'hui l'une des pièces les plus représentées dans le monde. Dans la préface de Cromwell, Victor Hugo, chef de file du Romantisme, définit le but auquel doit tendre d'un même pas tous les esprits : la liberté dans l'art et la liberté dans la société. Comment Alfred de Musset répond-il dans Lorenzaccio à ce double impératif ?

Nous verrons dans une première partie comment la pièce répond à l'impératif hugolien de liberté sur le plan esthétique, puis dans une deuxième partie sur le plan politique.

I/ La liberté dans l'art :

a) La conduite de la pièce : "Ce n'est pas seulement par sa longueur et sa structure - trente-huit lieux scéniques - et par le nombre de personnages et de figurants que la pièce a longtemps découragé les directeurs de théâtre, mais la liberté de Musset dans la conduite de la pièce, dans les sujets abordés, dans la conception même des personnages et dans leurs modes d'expression les détournait d'une tentative qu'ils considéraient comme d'avance vouée à l'échec." (Simon Jeune)

Tragédie en prose et non en vers, faite pour la lecture ("un spectacle dans un fauteuil"), liberté d'un théâtre qui échappe aux contraintes de la représentation, non respect des règles de la bienséance et  de la règle des trois unités  : trente-huit lieux scénique éloignés avec alternance intérieur/extérieur, 25 décors minimum, trois intrigues différentes (intrigue Cibo, intrigue Strozzi, intrigue Lorenzo),

Manque de repères temporels, plusieurs actions  simultanées représentées les unes après les autres. Liberté par rapport à l'espace et au temps : "Le théâtre de Musset est avant tout un grand dévoreur d'espace... S'il dévore l'espace, le théâtre de Musset dévore aussi le temps. Le tour de force d'une formidable concentration d'événements que la chronique des Varchi étalait sur une quinzaine d'années (Bernard Masson), mélange des registres (bouffon/tragique) : "le grotesque et le sublime", très grand nombre de personnages représentant toutes les classes de la société, un ancrage historique, mais de très nombreuses libertés : l'enjeu est politique et non historique.

Selon Florence Naugrette, Lorenzaccio rompt avec une certaine conception du théâtre comme "convention" ou comme "illusion" : "le théâtre (Lorenzaccio) ne se donne pas comme une convention, il joue à représenter une partie du monde découpée dans le vif, que le spectateur perçoit comme un voyeur à travers un quatrième mur transparent."

b) Les sujets abordés : la débauche, l'immoralité, le priapisme du duc, la métaphore filée du mariage employée par Lorenzo pour désigner le meurtre du duc. L'immoralité est d'autant plus scandaleuse que les hommes immoraux sont haut placés (le duc, le cardinal Cibo)

c) La conception des personnages : ambiguïté du héros, ambiguïté de ses relations avec le duc (homosexualité ?), complexité du personnage est accentuée par sa fragilité et sa sensibilité qui relèvent d'archétypes féminins, complexité de ses motivations.

d) Le mode d'expression : rupture avec le langage noble de la tragédie classique : "Une langue directe, simple, drue, familière, parfois vulgaire... Les principaux personnages usent d'ailleurs de la même liberté de langage, innovation qui, à elle seule, aurait rendu injouable la pièce", (Simon Jeune)

II/ La liberté dans la société :

a) La contestation du despotisme

b) La référence à la situation politique des années 1830

c) une vision pessimiste de la société et de l'Histoire (liberté par rapport au despotisme, mais aussi par rapport à l'idéal républicain), Lorenzaccio, vision sans complaisance de la "comédie humaine".

Conclusion :

Lorenzaccio témoigne de manière exemplaire du double but auquel, selon Victor Hugo, doivent tendre d'un même pas tous les esprits : la liberté dans l'art et la liberté dans la société, la liberté dans l'art par la conduite de la pièce, les sujets abordés, la conception des personnages et le mode d'expression, la liberté dans la société par la contestation du despotisme et les allusions critiques à la situation politiques des années 1830 en France.

Toutefois, cet idéal de liberté ne coïncide pas chez Musset avec une adhésion sans discernement à l'idéal républicain. Il se colore à la fin de la pièce d'un pessimisme sans illusion sur la nature humaine et les pesanteurs de la société, comme en témoigne la mort de Lorenzo, abandonné par le peuple, mis à prix par le successeur du duc, Côme de Médicis, et assassiné par ses émissaires. "Les partisans de la liberté (...) se laissent escamoter la République, à peu près aussi impudemment qu'on l'a fait en ces temps derniers (Hyppolyte Fortoul, article "Un spectacle dans un fauteuil", La revue des Deux Mondes, 1er septembre 1834)

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :