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Alain : en quoi l'artiste diffère-t-il de l'artisan ?
Alain : en quoi l'artiste diffère-t-il de l'artisan ?

Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier (Mortagne-au-Perche, Orne, 3 mars 1868 - Le Vésinet, Yvelines, 2 juin 1951), philosophe, journaliste, essayiste et professeur.

«Les idées ici proposées ne dépendent point de quelque idée supérieure d'abord posée, et ne conduisent même point à quelque notion commune qui puisse définir tous les arts en peu de mots. Au contraire je me suis attaché à marquer les différences, les séparations , les oppositions, me réglant ainsi, autant que peut faire la critique, sur les œuvres elles-mêmes, dont chacune s'affirme si bien et n'affirme qu'elle.» Alain.

Le texte : 

"Il reste à dire en quoi l'artiste diffère de l'artisan. Toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie. Et encore est-il vrai que l'oeuvre souvent, même dans l'industrie, redresse l'idée en ce sens que l'artisan trouve mieux qu'il n'avait pensé dès qu'il essaye ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d'une idée dans une chose, je dis même d'une idée bien définie comme le dessin d'une maison, est une oeuvre mécanique seulement, en ce sens qu'une machine bien réglée d'abord ferait l'oeuvre à mille exemplaires.

Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu'il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu'il emploiera à l'oeuvre qu'il commence ; l'idée lui vient à mesure qu'il fait ; il serait même rigoureux de dire que l'idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu'il est spectateur aussi de son oeuvre en train de naître. Et c'est là le propre de l'artiste. Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s'étonne lui-même. Un beau vers n'est pas d'abord un projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu'il l'a fait ; et le portrait naît sous le pinceau. (...) Ainsi la règle du beau n'apparaît que dans l'oeuvre et y reste prise, en sorte qu'elle ne peut servir jamais, d'aucune manière, à faire une autre oeuvre."

Alain, Système des beaux-arts (1920)

Questions sur le texte : 

Compréhension :

1) Expliquer l'affirmation : "toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie (l.1-2). Donnez un exemple illustrant cette affirmation d'Alain.

2) Pour quelle raison l'artisan est-il artiste seulement "par éclairs" ?

3) Qu'est-ce qui caractérise une "oeuvre mécanique" ?

4) Sur quels arguments est construite l'opposition entre l'artisan et le peintre de portrait ?

5) Expliquez la dernière phrase. Pour quelle raison "la règle du beau" ne peut-elle jamais servir "à faire une autre oeuvre" ?

Réflexion :

6) Les termes "artisan" et "artiste" ont une origine commune. Laquelle ? Quelle différence essentielle faites-vous entre un artiste et un artisan ?

7) Les règles et méthodes propres à tout art (peinture, photographie, musique, etc.) sont-elles nécessaires ? Que permettent-elles d'apprendre ? Suffit-il de les appliquer pour être un artiste ?

Eléments de réponses :

1) Alain explique dans ce texte en quoi consiste la différence entre l'art et l'artisanat. "Toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie..." : l'artiste, comme l'artisan créent tous les deux des "objets ou, comme le dit plus poétiquement Heidegger, les "portent à l'éclat du paraître". Dans La Poétique (poétique, poème, viennent d'un mot grec qui signifie "créer"), le philosophe grec Aristote distingue quatre genres de causes.

Prenons l'exemple d'une coupe en argent : la matière dont la coupe est faite, l'argent, Aristote la nomme la "cause matérielle" de la coupe, la forme que l'artisan donne à la coupe est sa "cause formelle", le travail de l'artisan est la "cause efficiente" de la coupe ; la "cause finale", enfin, désigne l'usage auquel la coupe est destinée, par exemple faire des libations.

La culture grecque, cependant ne faisait aucune distinction entre l'artiste et l'artisan. Cette distinction n'apparaît qu'au XVIIIème siècle, sous la plume de d'Alembert. Dans L'Encyclopédie, d'Alembert distingue les "beaux-arts" de l'artisanat et des techniques sous le rapport de l'utilité : les œuvres d'art, contrairement aux objets techniques n'ont aucune utilité.

Alain reprend la distinction de d'Alembert entre l'art et l'artisanat (l'industrie), mais fonde cette distinction non pas sur l'utilité, mais sur la correspondance plus ou moins grande entre l'objet et sa "cause formelle" : quand l'objet est conforme à l'idée qui lui préexiste, il relève de l'artisanat (et de l'industrie), quand le créateur ne sait pas exactement ce qu'il va faire, il s'agit d'un objet d'art.

Prenons l'exemple d'un menuisier qui construit un meuble. Le menuisier a une idée préalable du meuble qu'il veut faire. Il fait un dessin du meuble, accompagné de mesures précises qui détermineront ses dimensions, puis il se met au travail et construit un meuble en s'éloignant aussi peu que possible de son projet.

 2) L'objet que produit l'artisan correspond à un projet, il est conforme à sa "cause formelle". Il peut arriver cependant que l'artisan, au cours de la réalisation de son oeuvre change d'idée et "trouve mieux" que ce qu'il avait projeté au départ. Il va alors modifier son projet initial. Mais cette modification opérée par l'artisan est exceptionnelle. L'artisan est artiste, mais seulement "par éclairs", c'est-à-dire par moments et pas constamment.

 3) Une "oeuvre mécanique" pour Alain est la "représentation d'une idée bien définie dans une chose" ; Alain prend l'exemple d'un plan d'architecte, du dessin d'une maison. La maison est "pensée" dans ses moindres détails : le nombre d'étages, la superficie, la disposition des pièces, le style architectural... Une oeuvre mécanique est une oeuvre qui correspond totalement à sa cause formelle.

Selon Alain, "une machine bien réglée d'abord ferait l'oeuvre à mille exemplaires" ; sa caractéristique essentielle est d'être reproductible sans que l'on puisse distinguer "l'original" des "copies" qui sont absolument semblables. Un objet d'art ne peut pas être reproduit, il peut seulement être copié et dans ce cas, on distingue l'original de la copie ; l'objet d'art est unique.

Note : Andy Warhol et sa "factory" (ouverte en 1964) a changé cette vision de l'art comme production d'un objet unique. Les sérigraphies de Warhol (par exemple le portrait de Maryline Monroe) sont produites en séries et rien ne distingue la copie de "l'original".

4) L'artiste se distingue de l'artisan, selon Alain, par le fait que l'idée chez l'artisan précède l'exécution, alors qu'elle vient à l'artiste à mesure qu'il fait. Il peut arriver que l'artisan trouve mieux que ce qu'il avait prévu au départ, mais c'est par accident. L'artiste, le peintre de portrait par exemple, n'a pas le projet de toutes les couleurs qu'il emploiera quand il commence son oeuvre. Il emploie telle ou telle couleur au fur et à mesure qu'il exécute le portrait, selon "l'inspiration"... Il n'a pas d'abord l'idée de ce qu'il va faire, "il est spectateur de son oeuvre en train de naître" ; l'artiste, dit Alain "a la grâce de la nature", sa "poïésis" (sa manière de faire) est comparable à celle de la nature (Phusis en grec) qui ne fait pas de calculs.

5) La règle qui a présidé à une oeuvre d'art reste prise dans cette oeuvre et ne peut servir à faire une autre oeuvre. En d'autres termes, l'artisanat relève, en règle général, de l'application d'un "procédé", alors que l'art relève de l'invention et du génie. Selon Alain, "un beau vers se montre beau au poète", une belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu'il la fait", "le portrait naît sous le pinceau"... L'artisan est "satisfait" que son oeuvre corresponde à son projet, l'artiste est "surpris" par son oeuvre. La règle du beau qui se trouve prise dans cette oeuvre ne peut pas servir à faire une autre oeuvre, elle ne peut servir qu'une seule fois, sinon l'artiste ne serait pas "surpris", il ne serait que "satisfait".

6) Le terme art (ars - qui a donné "artifex", artisan,  en latin - traduit le mot grec techné) désigne aussi bien la technique, le savoir-faire, que la création artistique, la recherche du beau. Il s'oppose à la science, en tant que savoir théorique, à la pratique aveugle et à la routine.

L'artisanat ne doit pas être opposé de façon rigide à la création artistique car il est loin de se réduire à la répétition d'un geste sans réflexion.

L'art, cependant, s'affranchit de l'utile et d'une fin déterminée à l'avance.

7) Les règles et méthodes propres à tout art sont nécessaires. Par exemple, pour être musicien,  il vaut mieux connaître le solfège (il y a quelques exceptions notables parmi les musiciens de jazz), un photographe doit connaître les caractéristiques techniques de son appareil, apprendre à régler la vitesse et la focale, savoir développer lui-même ses clichés, un peintre doit connaître la théorie des couleurs, un poète les différentes figures de style, les possibilités musicales de l’allitération et de l'assonance et avoir lu d'autres poètes.

Ces savoirs, règles et techniques permettent d'acquérir culture et habileté ; elles sont nécessaires, mais elles ne sont pas suffisantes car l'art véritable commence là où s'arrête la technique et le savoir. L'habileté technique est la limite supérieure de l'artisanat et la limite inférieure des beaux-arts.

La beauté offre une impression de complétude, de totalité, de liberté, sans qu'une idée puisse justifier ce sentiment. L'artiste susceptible de produire cette beauté possède le génie, qui est, selon Kant, plus que le simple talent, il est ce qui donne des règles à l'art, ce qui crée des formes susceptibles d'être imitées, sans se référer, par principe, à quelque chose de réel et de déjà existant.

Une oeuvre se référant visiblement à un modèle ou faite selon des règles laborieusement appliquées, sera dite "académique" et pourra susciter de l'agrément, sans plus.

L'art véritable rivalise avec la nature ("il faut que le génie ait la grâce de la nature et s'étonne lui-même"), non seulement par son pouvoir de création, mais parce que ses créations, comme le spectacle de la nature, peuvent procurer une véritable émotion esthétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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