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Aux terminales ST2S et H :

 

Un éclairage d'un éminent médecin généticien, le professeur Axel Kahn, sur le sujet traité dans l'article précédent : "L'homme est-il un objet technique parmi d'autres ?"

 

Axel Kahn est médecin et généticien. grand spécialiste des maladies génétiques, du cancer et des biotechnologies, directeur de l'Institut Cochin, il est aussi membre du comité consultatif national d'éthique (CCNE) et a présidé, notamment, la commission du génie biomoléculaire et le groupe des experts de haut niveau en sciences de la vie auprès de la commission européenne. Il est notamment l'auteur de Et l'homme dans tout ça ? (2000), de L'avenir n'est pas écrit (2001), en collaboration avec Albert Jacquart, et de Eugénisme et Euthanasie (2003)

 

La préface de Lucien Sève, philosophe, membre du comité consultatif national d'éthique :

 

"La lecture du livre d'Axel Kahn permet au non-spécialiste d'apprendre des savoirs de première main sur la génétique et ses usages, tels qu'ils sont en train de devenir, des savoirs sur l'hérédité chromosomique aux pouvoirs d'une thérapie génique, des plantes transgéniques au clonage humain.

 

On est d'abord sensible à la place que tiennent dans la réflexion du médecin généticien Axel Kahn des références philosophiques - de Platon à Kant, de Hume à Rawls, références de tout autre sorte que la citation décorative, car le propos de l'auteur, en synthétisant un vaste savoir est essentiellement d'en penser les problèmes.

 

C'est ainsi qu'Axel Kahn met en relief la part d'illusion non scientifique dont est toujours plus ou moins porteur le savoir scientifique.

 

Axel Kahn souligne combien rapide si l'on n'y prend garde, peut-être la "filiation de la science à l'idéologie". Sans la moindre complaisance envers les réquisitoires à la mode contre "la Science", il ne se situe pas moins aux antipodes du scientisme perenne : tout ce qui s'énonce dans les formes de la science n'est pas le Vrai, comme tout ce qui s'entreprend en son nom n'est pas le Bien. La génétique fait désormais surgir des torrents de nouveaux possibles, mais "il ne revient en aucune manière au monde scientifique de déterminer s'il est licite de les utiliser et dans quelles conditions", écrit l'auteur : c'est à  "la communauté des citoyens tout entière" qu'il appartient de trancher. Prise de position bien opportune, à l'heure et en un domaine où est à son apogée la tendance à décréter tout le scientifiquement faisable à la fois socialement inévitable et humainement souhaitable, fût-ce le plus déshumanisant.

 

"Il n'est pas sain", dit sans ambages Axel Kahn, que la grande majorité des scientifiques délaisse de tels questionnements.

 

Cette vigilance à l'égard des idéologies parées des plumes de la science s'exerce en maints passages de ce livre contre une attitude d'esprit des plus gravement déformantes et pourtant des plus tenaces chez un grand nombre de généticiens de par le monde, aux Etats-Unis notamment : la réduction de tout l'humain au biologique, lui-même en grande partie rabattu sur le génétiquement programmé ou supposé tel.

 

Point crucial par ses enjeux tant pratiques que théoriques. Il peut en effet sembler très scientifique, voire terriblement "matérialiste", de proclamer : l'Homme n'est en fin de compte rien d'autre qu'un vertébré supérieur et par suite tout ce qui est humain a vocation à s'expliquer en termes de neurosciences comportementales, donc, un jour en biologie moléculaire. Or, ce disant, on commet sans le voir une colossale bévue scientifique, étrangère à un vrai matérialisme.

 

Car l'humanité est sortie de l'animalité au double sens du mot "sortie" : elle en vient - et en garde maintes traces - mais elle est ailleurs, sur une tout autre orbite : celle d'une histoire sociale qui se surimpose à l'évolution biologique.

 

Ce qu'il y a de plus humainement évolué dans l'humanité d'aujourd'hui, et qui n'a été acquis qu'au cours des tout derniers millénaires, ne s'est nullement inscrit à l'intérieur des individus, dans leur génome, mais à l'extérieur, dans leur société, sous la forme indéfiniment cumulative et complexifiée des outils et des signes, rapports et institutions, savoirs et valeurs d'essence historico-sociale.

 

Et c'est cette humanitas excentrée que chaque petit d'Homme doit s'approprier à travers une biographie inépuisablement singulière pour s'hominiser - processus développemental sans équivalent dans le monde animal.

 

Ce qui est biologiquement donné, chez l'Homme, c'est l'extraordinaire capacité cérébrale d'appropriation des savoirs et savoir-faire qui ne sont, eux, nullement innés. Il est donc absurde dans le principe même de chercher à expliquer par de présupposés gènes des attitudes et activités foncièrement psychosociales, comme le penchant à l'altruisme ou la préférence amoureuse, l'intelligence mathématique ou l'invention musicale. C'est à peu près comme si l'on cherchait à expliquer par les caractéristiques techniques d'un logiciel de traitement de textes le style romanesque qu'un écrivain y a saisi.

 

Pour comprendre l'homme, il est radicalement insuffisant de séquencer son génome ; il faut aussi, et surtout, étudier sa société, laquelle, n'en déplaise à E.O. Wilson et à la sociobiologie, diffère du tout au tout de biocénoses animales comme la ruche ou la fourmilière.

 

Vue théorique dont on comprend bien les immenses implications pratiques. Ce qui s'effondre en effet avec la mystificatrice "détermination à 80% de l'intelligence par les gènes" ou les travaux truqués à la Cyril Burt sur les jumeaux vrais, c'est la justification idéologique rituelle des politiques de discrimination raciale, de ségrégation scolaire, de restriction budgétaire redoublant les inégalités sociales sur la base desquelles tant de développements individuels sont dramatiquement atrophiés.

 

Sur ces questions de première importance, le livre d'Axel Kahn prend vigoureusement position. Rappelant que nous pensons aujourd'hui avec le même cerveau que nos ancêtres d'il y a trente mille ans, Axel Kahn nous invite à en tirer l'évidente conclusion : "C'est l'altérité, la vie sociale qui permettent d'accéder à la plénitude des possibilités du cerveau humain." Elevé sans nul contact d'ordre social, le petit d'Homme reste hors d'état de s'hominiser. C'est pourquoi l'auteur peut dire avec Marx : "L'homme, c'est le monde de l'homme."

 

Lorsqu'un généticien de haute compétence, au lieu d'un philosophe,  dénonce "l'ineptie scientifique" dans la croyance qu'on pourrait détecter des "gènes de comportements particuliers" ou porte un sévère jugement sur l'impénitente utilisation raciste et antidémocratique de mesures de Q.I. que tentait naguère encore de relancer un Herrnstein dans son livre The Bell Curve, voilà qui est potentiellement de tout autre portée nationale et internationale. Puisse-t-il être largement entendu lorsqu'il fait un véritable devoir au généticien "d'expliquer ce que dit la découverte scientifique, ce qu'elle ne dit pas et ce à quoi elle ne peut en aucun cas servir".

 

On aura compris que ce livre de biomédecine, écrit par un biologiste médecin, est en même temps de bout en bout un livre d'éthique. Et d'éthique au sens fort - au seul sens qui vaille : celui de l'inconditionnel respect de l'humanité en tous les humains et en chacun.

 

Axel Kahn n'en fait nul mystère : entre une arithmetique utilitariste des plaisirs et un universalisme kantien des obligations, son choix est fait. Evoquant ses vifs débats dans la revue Nature avec le philosophe britannique John Harris, il écrit qu'à son sens le "vice rédhibitoire" d'une éthique utilitariste est de ne pas nous préserver des "dérives vers une certaine forme de barbarie".

 

Or il y a de l'inacceptable, à ses yeux, dans les usages techniquement possibles de la biomédecine contemporaine, de la production d'embryons humains in vitro comme simple matériau de recherche au clonage reproductif appliqué à notre espèce - un inacceptable que nulle "balance des risques et des avantages" ne pèsera jamais à son terrible poids.

 

Aussi bien découvrira-t-on ici avec quelque stupéfaction consternée les propos du "bioéthicien" australien Peter Singer, récemment nommé professeur de bio-éthique à la prestigieuse université américaine de Princeton, selon qui, n'étant encore que très peu consciente, "la vie d'un nouveau-né a moins de valeur que celle d'un cochon, d'un chien ou d'un chimpanzé" - éthique de comptable dans laquelle les animaux eux-mêmes risquent d'avoir beaucoup à perdre...

 

Axel Kahn n'exagère donc pas lorsqu'il trouve "terrorisantes" certaines démarches dont les protagonistes, inspirés par l'évolutionnisme spencérien et le darwinisme social - une attitude que Darwin ne cautionnait d'aucune manière - , en viennent aujourd'hui, au nom du supposé bien-être futur du plus grand nombre, à envisager avec une extraordinaire légèreté de bouleverser de fond en comble la condition humaine.

 

On lira avec beaucoup d'intérêt, par exemple, la critique serrée à laquelle, dans le chapitre 12, Axel Kahn soumet une orientation de recherche comme celle des suposés "gènes améliorateurs" de notre espèce, ce qui le conduit à s'élever contre certains propos bien peu responsables, pour le moins, d'un Arthur Caplan aux Etats-Unis ou d'un Peter Sloterdijk en Allemagne. "Je ne considère pas, écrit-il, que la notion de dignité soit aujourd'hui une conception non opérationnelle, emphatique ou historiquement datée. Elle reste pour moi l'objectif majeur de la démarche et de la réflexion éthique, qui doit être précisée mais aussi, inlassablement, défendue."

 

 Et par là ce livre de science et d'éthique intimement croisées en vient de façon toute naturelle à acquérir une forte dimension politique, au sens non pollué du mot. Car il n'est nul besoin de solliciter les faits pour découvrir cet envers de l'utilitarisme moral qu'est de fondation le libéralisme économique : Stuart Mill est un disciple proclamé de Jeremy Bentham. Et comment une éthique de l'inconditionnel respect de la personne humaine pourrait-elle ne pas entrer en conflit avec une idéologie de l'universelle régulation par la valeur marchande ? 

 

Axel Kahn expose chemin faisant maints exemples de cet antagonisme, comme celui entre l'attachement intransigeant aux Droits de l'Homme et les pratiques discriminatoires que menace d'introduire dans les politiques d'embauche ou les contrats d'assurance le recours aux tests génétiques. A suivre l'inspiration morale de Kant, ce qui a une dignité n'a pas de prix ; à s'inscrire dans l'héritage de la pensée de Mill, l'argent est la forme princeps de toute valeur.

 

Peut-on accepter sans réagir les choix sociopolitiques qui tendent si souvent à aller dans le second sens, y compris en des domaines d'aussi haut enjeu humain que la biomédecine ?

 

Le lecteur peu versé en ces matières découvrira, non sans quelque angoisse, à lire ce livre, que le marché potentiel du seul test de prédisposition au cancer du sein pourrait atteindre quarante milliards de dollars, ou qu'une firme privée de biotechnologie a obtenu d'un pays entier - l'Islande - le droit exclusif d'accès aux dossiers génétiques de ses ressortissants...

 

Que tendent à peser les scrupules d'une éthique humaniste face à ce gigantisme des intérêts ?

 

Du reste, l'accointance entre l'idéologie du tout-génétique et la philosophie du tout-marchand fonctionne dans les deux sens. Si l'argent est plus que jamais le nerf de la ruée vers le gène, le gène en retour, passe de plus en plus pour le nerf de la preuve que l'ordre capitaliste serait dans la nature des choses.

 

Axel Kahn rappelle opportunément que, pour ses apologistes, la logique libérale ne fait que refléter des "lois biologiques impérieuses" en assurant un "équilibre naturel, voire le seul équilibre naturel possible."

 

Et, de fait, réduisons l'homme à un vertébré supérieur génétiquement déterminé en dernière analyse : nous aurons tôt fait de rendre la société à la jungle naturelle, litière faite des acquis culturels à travers lesquels s'est vaille que vaille constituée l'humanité civilisée.

 

Ne voir en l'homme qu'un animal avide d'accumuler : terrible autocritique involontaire d'une certaine vision des choses... Réduction d'ailleurs aussi sotte que meurtrière.

 

Comme Axel Kahn l'oppose avec pertinence à Francis Fukuyama, faire de la société libérale la fin de l'évolution, au double sens du mot fin (la finalité et le terme), est dénué de signification "puisque justement l'évolution n'a pas de but et n'a aucune raison d'avoir un terme !"

 

D'une conception résolument non réductrice de la biologie au plus exigeant humanisme éthique dans ses usages médicaux et plus largement dans l'approche des vives questions sociales contemporaines : tel est le trajet que nous fait parcourir ce livre, en direction d'une démocratie sans frontières, démocratie de partage critique des savoirs essentiels et des choix responsables, pour changer un monde où 80% à 85% des dépenses de santé sont réservées à 20% de la population du globe.

 

Exigence démocratique qui vaut au premier chef pour l'éthque même de la biomédecine. Car, on le voit de mieux en mieux, ce qu'il est convenu d'appeler la "bioéthique" a à faire le choix entre deux orientations bien différentes : celle qui va vers une sorte de conseil constitutionnel ou de cour suprême chargés de veiller à ce que les actions de la société, de ses chercheurs et médecins se conforment à une loi naturelle dont les comités seraient les gardiens" ; celle où des comités d'éthique, de toute facture, "contribuent au débat démocratique, le préparent et l'alimente" en exprimant ce qui n'est d'expresse manière rien d'autre que "l'opinion d'un groupe de citoyens" provisoirement commis à cette tâche.

 

Ici aussi le choix d'Axel Kahn est sans détour, et je ne saurais trop dire à quel point je le partage : A l'évidence, écrit-il, cette seconde lecture de la fonction des comités d'éthique est seule acceptable, la première revenant à installer des sages se comportant comme les grands prêtres d'une religion qui n'existe pas, à confisquer ce qui ne peut être que du débat démocratique."

 

Des très instructives remarques faites par l'auteur sur le rôle indispensable et problématique de l'expert dans la société d'aujourd'hui et de demain, l'une des conclusions est qu'en tout cas l'avenir ne doit pas être en matière biomédicale à l'ethnicist, mot utilisé aux Etats-Unis pour désigner les professionnels de l'éthique, "appointés par des structures académiques, gouvernementales ou industrielles". Il importe qu'il soit au contraire de plus en plus au débat de la cité elle-même, où la recherche d'une indispensable entente ne cesse de s'effectuer à travers "l'approche plurielle des problèmes éthiques". Puissent les pouvoirs publics et les décideurs internationaux méditer cette très salutaire mise en garde contre l'institutionalisation généralisée par en haut d'un "éthiquement correct".

 

On ne s'étonnera pas que le mot de la fin de ce livre fort soit celui de solidarité, venant après des pages émouvantes sur l'humanité vue de Bangui ou de Bogota - une solidarité de pensée "par défaut" dans les termes d'un matérialisme qui, d'aileurs, pour l'essentiel de son objet, "ne m'oppose guère, écrit l'auteur, à la plupart des croyants".

 

C'est bien cette aspiration à un nouveau "tous ensemble" éthique que dit le titre retenu par Axel Kahn pour son livre : Et l'Homme dans tout ça ? est en effet l'interpellation d'un enseignant gréviste de novembre-décembre 1995, lors de ce vaste mouvement social à haute teneur humaniste où l'on peut espérer qu'a commencé pour une part notre XXIème siècle.

 

Les choses étant ce qu'elles sont dans ce que le philosophe Jacques Bouveresse appelle "l'organisation de type tribal" (Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l'analogie, Raisons d'agir, 1999, p. 123) à quoi ressemblent trop souvent aujourd'hui la république des Lettres et nombre de ses supports médiatiques, disons qu'une telle référence politique ne va pas sans courage. Mais avancerons-nous jamais vers une société mieux civilisée sans que chacun (e) de nous fasse preuve de courage ?

 

Parlant récemment des "applications non médicales" des recherches actuelles sur les implants cérébraux, un professeur de neurologie à l'université d'Atlanta disait : "Je préfère ne pas y penser, ça me fait un peu peur." (cité par Yves Eudes dans "Des surhommes au banc d'essai", in Le Monde, 5-6 décembre 1999, p. 12). Axel Kahn, quant à lui, préfère y penser, nous y faire penser, nous aider à y penser. C'est pourquoi son livre suscite chez son lecteur non seulement beaucoup d'intérêt, mais une authentique gratitude."

 


 


 


 


 


 


 


 


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