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Charles Baudelaire, "Petits poèmes en Prose", "Déjà !", éditions de la Pléiade, XXIV, page 337-338


" Cent fois déjà le soleil avait jailli, radieux ou attristé, de cette cuve immense de la mer dont les bords ne se laissent qu'à peine apercevoir; cent fois il s'était replongé, étincelant ou morose, dans son immense bain du soir. Depuis nombre de jours, nous pouvions contempler l'autre côté du firmament et déchiffrer l'alphabet céleste des antipodes. Et chacun des passagers gémissait et grognait. On eût dit que l'approche de la terre exaspérait leur souffrance. "Quand donc, disaient-ils, cesserons-nous de dormir un sommeil secoué par la lame, troublé par un vent qui ronfle plus haut que nous ? Quand pourrons-nous manger de la viande qui ne soit pas salée comme l'élément infâme qui nous porte? Quand pourrons-nous digérer dans un fauteuil immobile? "


Il y en avait qui pensaient à leur foyer, qui regrettaient leurs femmes infidèles et maussades, et leur progéniture criarde. Tous étaient si affolés par l'image de la terre absente, qu'ils auraient, je crois, mangé de l'herbe avec plus d'enthousiasme que les bêtes.


 Enfin un rivage fut signalé ; et nous vîmes, en approchant, que c'était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s'en détachaient en un vague murmure, et que de ces côtes, riches en verdures de toute sorte, s'exhalait, jusqu'à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits.


Aussitôt chacun fut joyeux, chacun abdiqua sa mauvaise humeur. Toutes les querelles furent oubliées, tous les torts réciproques pardonnés; les duels convenus furent rayés de la mémoire, et les rancunes s'envolèrent comme des fumées.


 Moi seul j'étais triste, inconcevablement triste. Semblable à un prêtre à qui on arracherait sa divinité, je ne pouvais, sans une navrante amertume, me détacher de cette mer si monstrueusement séduisante, de cette mer si infiniment variée dans son effrayante simplicité, et qui semble contenir en elle et représenter par ses jeux, ses allures, ses colères et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront !


En disant adieu à cette incomparable beauté, je me sentais abattu jusqu'à la mort; et c'est pourquoi, quand chacun de mes compagnons dit: "Enfin!" je ne pus crier que: "Déjà!"


Cependant c'était la terre, la terre avec ses bruits, ses passions, ses commodités, ses fêtes; c'était une terre riche et magnifique, pleine de promesses, qui nous envoyait un mystérieux parfum de rose et de musc, et d'où les musiques de la vie nous arrivaient en un amoureux murmure."


Travail préparatoire :

 

1) Etudiez la construction du poème

2) Etudiez le contraste entre l'état d'esprit du poète et celui des passagers.

3) Comment se traduit le mépris du poète pour les passagers et l'affirmation de sa "différence" ?

 

Construction du poème :

 

1) du début ("Cent fois") à "des antipodes" : l'évocation du voyage en mer, la durée du voyage, l'immensité de la mer.

 

2) depuis "Et chacun des passagers" jusqu'à "les bêtes" : les réactions des passagers :

 

a) de "et chacun des passagers" jusqu'à "fauteuil immobile" : l'espérance

b) de "Il y en avait jusqu'à "les bêtes" : la nostalgie

 

3) depuis "Enfin un rivage fut signalé" jusqu'à "fruits" : la terre est en vue


4) depuis "Aussitôt" jusqu'à "comme des fumées" : joie et oubli


5) depuis "Moi seul" jusqu'à "Déjà !" : les sentiments du poète (tristesse et déception)


6) depuis "Cependant" jusqu'à la fin du texte : évocation de la terre

 

Le poème commence donc par l'évocation de la mer et se termine par celle de la terre.

 

1) Le caractère interminable du voyage (le temps) et l'immensité de la mer (l'espace) ; idée de durée et d'immensité ; la mer est un élément qui dépasse l'homme, sentiment de dépaysement, d'étrangeté , "cent fois déjà" = cent jours, cent levers et cent couchers de soleil ; ces cent jours correspondent à trois ou quatre jours près à la durée du voyage qu'entreprit Baudelaire de Bordeaux à l'île de la Réunion, sans compter une escale à l'île Maurice "déchiffrer l'alphabet céleste des antipodes" : il s'agit des constellations de l'hémisphère sud (la croix du sud par exemple) que les passagers venus d'Europe et qui voyagent pour la première fois aux antipodes ne connaissent pas : les étoiles sont comparées à des lettres et les constellations à des phrases incompréhensibles.

 

2) Les réactions des passagers :

 

Champ lexical de la souffrance : "gémir", "grogner", "exaspérer", "souffrance" : "On eût dit que l'approche de la terre exaspérait leur souffrance." Action négative de la terre qui affaiblit la volonté humaine. Baudelaire rapporte au style direct les paroles ou les pensées des passagers , champ lexical de la passivité : "dormir", "sommeil", "ronfler", "manger", "digérer, "fauteuil", "immobile" annonce "ils auraient mangé de l'herbe avec plus d'enthousiasme que les bêtes." Vie végétative, animale ; haine de Baudelaire pour le monde végétal. Herbe s'oppose à sel (le sel était le seul moyen de conserver la viande à bord).

 

La nostalgie des passagers est paradoxale, incompréhensible : ils regrettent des situations et des êtres désagréables (ils les idéalisent ?) ; les mots marquent le mépris du poète envers les passagers : "femmes infidèles et maussades", "progéniture criarde". Le poète les présente comme des êtres lâches, peu exigeants, abrutis. Dimension satirique, caricaturale.


"affolés par l'image" : ils sont incapables de se contrôler, ils sont dominés par leur imagination.


Le "dandy" doit toujours rester serein (ataraxie, sagesse, domination des passions, de l'imagination)

 

3) La terre est en vue :

 

un rivage ; "un" : déterminant indéfini ; champ lexical de la luxuriance et du plaisir , tous les sens sont comblés : la vue : "éblouissante", "magnifique", "riches en verdures", "de toutes sortes" - l'ouïe : "musiques", "vagues murmures" - l'odorat : "délicieuse odeur de fruits et de fleurs"

 

Le poète ressent, lui aussi, cette luxuriance, cette beauté et n'y est pas insensible (exotisme).

 

4) "Aussitôt chacun fut joyeux...." :

 

Les sentiments des passagers : joie et oubli. Description péjorative dans laquelle s'exprime à nouveau le mépris de Baudelaire pour les passagers, qu'il décrit comme des êtres vindicatifs qui pardonnent, oublient par lâcheté, sont animés de petites passions ("lâche soulagement"), c'est la traversée qui est la cause de leurs dissensions, ils sont incapables de se contrôler, manque de maîtrise de soi.

 

5) "Moi seul..." sentiments du poète : tristesse, déception ; il affirme orgueilleusement sa "différence" ; noter les deux oxymores pour désigner la mer : "monstrueusement séduisante" et "effrayante simplicité. Ce sont des mots abstraits, contrairement au vocabulaire employé pour désigner la terre. La mer évoque l'homme, l'âme humaine, la condition humaine, les passions, les sentiments de l'humanité éternelle. Cf. "Mon coeur mis à nu" : "Douze à quatorze lieues de liquide en mouvement suffisent  pour donner la plus haute idée qui soit offerte à l'homme sur son habitacle terrestre." "Enfin!"/"Déjà!"  (interjections adverbiales de sens contraire), opposition entre le soulagement des passagers et la nostalgie du poète. "Déjà!" = titre du poème.

 

6) "Cependant..." :


Nouvelle invocation de la terre qui fait du poème lui-même une image du voyage ("mise en abyme")

 

La terre invite les passagers, séduction, promesse de plaisirs, de confort ("fêtes", "commodités", "passions") "mystérieux parfum de rose et de musc ": sensualité ; amoureux murmure : assonnance sur la consonne "m" (on parle "d'harmonie imitative" car il y a un rapport entre le signifiant et le signifié)  ;   la terre est personnifiée, elle est comparée à une femme, à une courtisane. La fin du poème est ouverte. Le poète n'est finalement pas si différent des autres passagers, il est séduit lui aussi par la terre, même si la nature de cette séduction est plus "cérébrale". La beauté exotique de la terre est-elle "satisfaisante" ?

 

On peut terminer l'explication du poème en lisant "L'homme et la mer" et "La mer et la musique" ("Les Fleurs du Mal"). Baudelaire, poète de la mer.

 


 

 

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