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"Petits Poèmes en Prose", "Le Port", éditions de La Pléiade, page 344 :

 

 "Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L'ampleur du ciel, l'architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l'âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir."

 

Honfleur ? Les tableaux de Jongking qui avait une maison à Honfleur comme la mère de Baudelaire.

 

"Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie." Idée de lassitide (cf. la fin du poème), remarquer les articles indéfinis "un", "une : généralisation. Le port représente une idée de paix, de repos pour l'âme.

 

En quoi consistent les charmes du port ?

 

- l'ampleur du ciel

- l'architecture mobile des vagues (cf. "L'Etranger")

- les colorations changeantes de la mer

- le scintillement des phares

 

Le charme du port réside dans une impression d'infini  jointe à une impression de formes et de couleurs en mouvement.

 

Prisme : polyèdre ayant deux bases égales et parallèles et dont les faces latérales sont des parallélogrammes,forme d'un cristal qui a plusieurs faces parallèles à une même droite, "les prismes irisés de la neige" (G. de Nerval), prisme à section triangulaire, quadrangulaire, etc., en matière transparente, qui a la propriété de dévier et de décomposer les radiations, "les nuances du prisme, du mauve bleu de l'ombre, au rose soufre du soleil." (M. Genevoix), voir la réalité déformée : "Elle voyait les objets extérieurs à travers le prisme de la passion." (T. Gautier)... Idée donc d'une réalité idéalisée, déformée, sublimée, cf. le kaléidoscope.

 

"Amuser les yeux sans jamais les lasser, idée de jeu, antidote à l'ennui (le contraire de l'immobilité, de l'uniformité, de la répétition), esprit d'enfance. Le poète "s'amuse" de ce que dédaignent  "les gens sérieux".

 

"les formes élancées des navires, au gréement compliqué" : élégance des navires ; "Fusées" : "ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés sur les eaux tranquilles, ces robustes navires, à l'air désoeuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette : quand partons-nous pour le bonheur?"

 

"oscillations" : "l'idée poétique qui se dégage de cette opération de mouvement dans les lignes (du navire) est l'hypothèse d'un être vaste, immense, compliqué, mais eurythmique, d'un animal plein de génie, souffrant et soupirant tous les soupirs et toutes les ambitions humaines." (cf. la houle dans "Le Confiteor de l'artiste")

 

"servent" : connotation "utilitaire" (paradoxe) l'âme fatiguée des luttes de la vie/le goût du rythme et de la beauté. Idée d'une beauté mobile qui s'oppose à "Je hais le mouvement qui déplace les lignes", "rythme" : notion musicale, bercement.

 

Les charmes du port consistent, pour résumer :

 

a) à amuser les yeux sans jamais les lasser

b) à entretenir dans l'âme le goût du rythme et de la beauté

c) à susciter le plaisir "mystérieux et aristocratique" de contempler sans rien faire le mouvement des voyageurs


a) dans le mouvement des nuages, de la mer, la scintillation des phares

b) dans le mouvement des bateaux

c) dans le mouvement des hommes

 

"plaisir mystérieux" : caché, inexplicable.

"aristocratique" : (du grec "aristos", le meilleur), l'aristocrate ne travaille pas (il "dérogerait"), il appartient à une humanité supérieure, il fait partie d'une élite qui n'est pas, pour Baudelaire, l'élite "sociale".

 

"contempler" s'oppose à partir, revenir, mouvement, force, vouloir, désirer, voyager, s'enrichir. Deux champs lexicaux s'opposent, celui de l'activité et celui du repos, de l'immobilité ("contempler", "couché", "accoudé").


Réminiscence du "De natura rerum" de Lucrèce, épicurisme, idéal de sagesse, "d'ataraxie" :

 

 

Lucrèce, de la Nature, liv. II :


 

 

" Suave mari magno, turbantibus æquora ventis,

E terra magnum alterius spectare laborem,

Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas.

Sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est.


Quand l'Océan s'irrite, agité par l'orage,

Il est doux, sans péril, d'observer du rivage

Les efforts douloureux des tremblants matelots

Luttant contre la mort sur le gouffre des flots ;

Et quoique à la pitié leur destin nous invite,

On jouit en secret des malheurs qu'on évite."


(traduit par Pontmartin)

 

Terminer l'étude du texte en étudiant le rythme de la phrase :

 

"Et puis, surtout (adverbe), il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique (deux adjectifs qualificatifs épithètes liées), pour celui qui na plus ni curiosité, ni ambition (enchâssement + deux substantifs), à contempler (infinitif en rejet), couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle (deux compléments circonstanciels de lieu antéposés aux compléments d'objet directs), tous les mouvements (complément d'objet direct) de ceux qui partent et de ceux qui restent (deux complément de détermination antithétiques, de ceux (anaphore) qui ont encore la force (complément d'objet direct, opposition à "qui n'a plus ni curiosité, ni ambition") de vouloir (un  infinitif complément de détermination), le désir de voyager ou de s'enrichir (asyndète : absence de mot de liaison, un complément d'objet direct et deux  infinitifs compléments de détermination).

 

Le style est ici très proche de celui de la rhétorique classique avec des effets de symétrie, de répétition, d'enchâssement, d'anaphores, d'antithèses  et de cadence rythmique ;  classicisme dans l'expression de Baudelaire qui est ici plus proche de Chateaubriand que de Verlaine ou de Rimbaud.

 

Idée de lassitude : "à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante ?" ("Les Projets", page 314) L'idée sera reprise et développée par J.K. Huysmans dans "A Rebours".

 

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