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Blaise Pascal, né le 19 juin 1623 à Clairmont (aujourd'hui Clermont-Ferrand), en Auvergne et mort le 19 août 1662 à Paris, est un mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien français.

 

 

298

 

"Justice, force. Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante: la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste.


La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

 

299

 

Les seules règles universelles sont les lois du pays aux (pour les) choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D'où vient cela ? de la force qui y est. Et de là vient que les rois, qui ont la force d'ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.

 

Sans doute, l'égalité des biens est juste ; mais, ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble et que la paix fût, qui est le souverain bien."

 

Blaise Pascal, Pensées, 298, 299, Justice, force.


 

Dans ce texte célèbre, extrait des Pensées, Pascal médite sur les relations  entre la justice et la force.

 

La justice n'est pas nécessaire : l'effet ne s'ensuit pas nécessairement de la cause, alors que l'effet s'ensuit nécessairement de la force, c'est toute la différence entre une loi sociale et une loi naturelle. La justice, en tant qu'institution sociale est contingente, la force en tant que loi de la nature, est nécessaire.

 

Dans la société, les lois qui régissent les rapports entre les hommes ont ou n'ont pas d'effets, tandis que dans la nature, les lois étant nécessaires, la loi du plus fort est contraignante.

 

Point de vue paradoxal : nous aurions plutôt tendance à penser que là où règne la force, règne l'arbitraire, tandis que là où règne la justice, les rapports entre les hommes sont réglés par des lois nécessaires. Mais Pascal isole volontairement les deux concepts comme des corps chimiques purs : justice d'une part, force d'autre part : la force pure est contraignante, la justice pure est inopérante.

 

La justice sans la force est un simple concept qui ne peut à lui seul susciter l'assentiment. Cette conception s'oppose à la théorie intellectualiste de Socrate ("Nul n'est méchant volontairement") : je ne fais pas le bien parce que je ne le vois pas et je ne peux pas voir le bien sans le faire.

 

Pour Pascal et pour saint Augustin ("Video meliora proboque, sed deteriora sequor"),  je peux voir le bien et ne pas le faire, soit parce que je n'en ai pas la volonté, soit parce que je n'en ai pas la force. 

 

Ce qui est vrai individuellement, est également vrai au niveau des lois qui règlent les rapports entre les hommes. Il ne suffit pas que la loi existe, il faut encore qu'elle s'applique. La justice sans la force, c'est la justice sans la puissance d'appliquer les lois.

 

Le voleur peut trouver qu'il est injuste de s'emparer des biens d'autrui (il trouverait injuste que l'on s'empare des siens !), et ne pas respecter la loi. La simple existence d'une loi interdiant de voler ne peut empêcher qu'il se commette des vols. La justice seule est donc impuissante. C'est un concept auquel je suis libre de me conformer, selon mon bon plaisir, mon humeur ou mon intérêt ; je puis avoir intérêt à ne pas user de la force, cependant, ce n'est pas la justice que je respecte, mais mon intérêt que j'écoute.

 

Je puis aussi respecter la justice parce que c'est la justice et non parce que c'est mon intérêt, mais la justice pure ne peut exercer son influence en dehors de la sphère de la moralité privée.

 

Il y a des limites naturelles à l'exercice de la force. "Le soleil, dit Héraclite d'Ephèse, ne franchit pas les limites de sa course, l'animal repu n'attaque pas.

 

Mais Pascal a en vue la réalité humaine, l'homme "animal social" capable de "démesure". En tant qu'animal, l'homme n'est pas un tyran, mais dans la mesure où il est à la fois un être de désir et un être de raison, ni ses désirs (la force), ni sa raison (la justice) ne parlent en lui de façon décisive. L'homme est libre, aussi bien par rapport à la force que par rapport à la justice.

 

La justice sans la force est donc contredite parce qu'il est impossible qu'une loi s'impose nécessairement comme critère d'une action. Il faut pour cela :

 

1) Soit que ma volonté s'accorde avec la loi

2) Soit que la loi force ma volonté à s'accorder avec elle

 

La possibilité pour la justice de s'appliquer est liée à la sanction, dans sa double fonction réparatrice et dissuasive. La sanction est nécessaire "parce qu'il y a toujours des méchants" : Pascal entend par "méchant" celui qui n'est susceptible de se déterminer que par la contrainte ou par l'intérêt, non celui qui ignore la loi ou dont la volonté est absolument mauvaise. En effet, celui ignore la loi n'est pas "méchant", mais ignorant (sur ce point, Pascal se rapproche de la conception socratique) et celui qui ne peut s'empêcher d'agit contre la loi ne l'est pas non plus puisque la loi n'est rien en lui, mais que la force est tout. L'animal et l'insensé sont "innocents" ; la "méchanceté" est l'attribut de l'homme raisonnable... Nouveau paradoxe !

 

Est "méchant" celui qui voit la loi et qui refuse de s'y conformer ou qui s'y conforme par crainte du châtiment, mais non parce qu'il respecte la loi en tant qu'elle est juste. La méchanceté réside dans la volonté, non dans la force. Si l'homme était un être purement raisonnable (sans passions), il n'y aurait pas besoin de lois et de sanctions.

 

Pascal esquisse ensuite une sorte de "généalogie de la morale" ; la première partie du texte suggérait l'existence de "critères objectifs" du juste et de l'injuste "Il est juste que ce qui est juste soit suivi.", tandis que dans la deuxième partie, la pensée de Pascal s'infléchit vers un certain scepticisme. Pascal ne se réfère pas à la moralité privée, mais aux lois qui règlent les rapports à l'intérieur d'une société donnée, les deux sphères n'étant pas nécessairement secantes.

 

Pascal prend acte de la variété et de la relativité des coutumes et des opinions, mais ne considère pas pour autant qu'il n'y a pas de justice universelle. Il y a forcément un bien, une vérité, autrement, les casuistes auraient raison contre lui et toute l'entreprise des Provinciales serait vaine, mais il s'agit alors d'une vérité (et d'une justice) fondées en Dieu.

 

Les coutumes et les conventions sociales sont relatives ("Vérité en-deça des Pyrénées, erreur au-delà") et, dans la mesure où elles ne sont pas fondées en Dieu, elles sont indifférentes. Il importe peu de les observer ou de les enfreindre. La vraie justice n'est pas contraignante parce que Dieu a crée l'homme en tant qu'animal libre et raisonnable. Cette liberté s'est manifestée dans le péché originel parce que Dieu n'a pas voulu joindre la force à la justice.

 

Dès lors, l'homme a été plongé dans le relatif et soumis à la loi. Il ne s'est plus trouvé en relation qu'avec des justices particulières, des vérités de temps et de lieu, et non avec la justice éternelle. Une seule réalité absolue subsistait cependant : Dieu et le lien que chaque homme choisit d'établir avec le créateur. Le pacte originel ayant été rompu, il est possible et même probable que la justice humaine ne soit pas juste au regard de Dieu. D'où l'idée que l'homme ne peut rien par ses propres moyens, qu'il lui faut une Grâce particulière qui harmonise la volonté humaine et la volonté divine, ainsi que l'idée de prédestination.

 

Nous sommes justes dans la mesure où nous vivons dans la justice divine qui est la seule justice. La justice sujette à dispute est la justice humaine. On ne discute pas en effet de la justice de Dieu, on s'y conforme ou on lui désobéit, en sachant que l'on choisit d'agir injustement. La volonté divine peut sembler injuste en regard de la raison humaine, ou du moins difficile à comprendre (le sacrifice d'Abraham, par exemple), en revanche, une loi humaine peut être indifférente ou impie au regard de Dieu.

 

Il y a donc deux degrés de justice :

 

a) la justice divine qui est le pur concept du juste et avec laquelle nous communiquons, indépendamment de nos mérites par une Grâce particulière.

 

b) la justice humaine qui peut ou non coïncider avec la justice divine. La justice humaine a besoin de s'adjoindre la force (ce que ne fait pas la justice divine).

 

C'est la raison qui me montre la justice et non la force, car comment la force pourrait-elle se borner elle-même ? Lorsque l'élément rationnel prédomine, il y a plus de justice, mais moins de force et le fort l'emporte sur le juste... "Le juste ne pouvant acroître sa force aux dépens de sa justice, il a fait en sorte de régler la force et de la rendre juste..." : on n'a pu faire respecter le pur concept du juste, car la force contredisait la justice, il ne restait plus qu'à accepter le fait accompli de la nature humaine "empirique" en bornant la force.

 

Prenons l'exemple de la monarchie absolue "de droit divin" à laquelle songe peut-être Pascal. Ce concept comporte une contradiction flagrante. Si le royaume de Dieu "n'est pas de ce monde", comment le monarque peut-il prétendre détenir sa souveraineté légitime de la justice de Dieu ? Il faut donc penser que ce sont les hommes eux-mêmes qui ont placé la justice divine au-dessus du monarque, que cette justice ne vient peut-être pas de Dieu (comme l'affirmait Bossuet), mais qu'elle est simplement la somme des forces de tous les autres qui ont renoncé à exercer leurs forces les uns contre les autres pour remettre à un seul l'usage légitime de la force.

 

Scepticisme de Pascal, mais le doute pascalien n'est pas celui de Pyrrhon. Le pyrrhonien croit que rien n'est vrai, que tout se vaut, que tout est indifférent, que la dimension fondamentale de l'existence est l'apparence et qu'elle ne laisse rien subsister en dehors d'elle. Nous vivons dans le temps et dans l'espace, ici et maintenant et l'être se confond avec le cours éphémère du temps. Nous absolutisons, nous transformons en "vérités absolues" des opinions subjectives. "L'homme est la mesure de toute chose, du juste et de l'injuste, du vrai et du faux.", disait Protagoras, très proche en cela des pyrrhoniens.

 

Il y a un scepticisme païen, mais il y a  aussi un "scepticisme chrétien" : Si l'homme est devenu "la mesure de toute chose", s'il est tributaire de l'espace et du temps, c'est là une conséquence de sa chute. Que l'homme vive dans l'éphémère, dans le relatif, ne signifie pas qu'il n'existe ni justice, ni vérité en soi. En tant que "mesure de toute chose", l'homme est petit, "un géant par rapport au ciron (insecte microscopique), un ciron dans l'univers. En tant que créature éphémère, il est faible : "il s'en faut que l'univers entier ait besoin de joindre ses forces pour l'écraser, une goutte d'eau suffit...", en tant qu'être de raison, ses vérités sont mouvantes, sa justice peut être injuste... Pascal va même jusqu'à dire qu'il vaut peut-être mieux au fond qu'il érige l'injustice en justice, puisqu'il est un être relatif, il vaut mieux que sa justice porte la marque du compromis, plutôt qu'il n'érige en justice absolue l'idée relative et limitée qu'il peut avoir de ce qui est juste.

 

En réalité, Pascal, à propos de la justice, comme dans d'autres passages des Pensées, nous "enfonce" dans le scepticisme, dans l'éphémère et le relatif pour mieux nous faire entrevoir la vérité éternelle.

 

La Terre est le lieu des compromis : la justice se compromet  avec la force parce qu'elle n'est pas la véritable justice. "Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fut, qui est le souverain bien...." Quelle ironie dans cette phrase et quelle amertume ! Jetez les yeux sur la justice humaine, dit Pascal... Voyez les pauvres effets de ce que nous appelons la justice, son impuissance quand elle n'est pas alliée à la force et qui ne doit sa puissance qu'à la peur de la sanction. La justice humaine n'est rien. En tant que force, elle n'est pas la justice ; elle n'est capable de devenir juste qu'en s'alliant à son contraire. La force est tout et la justice n'est rien. 

 


 


 

 

 

 


 


 

 


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