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Clément Rosset, La Philosophie tragique, 1960, Presses universitaires de France, collection Quadrige

"C'est en ce sens que j'ai le droit de me considérer moi-même comme le premier philosophe tragique, c'est-à-dire le contraire et l'antipode d'un philosophe pessimiste." (Friedrich Nietzsche, Ecce Homo)

Résumé de la philosophie tragique : "Je ne peux pas continuer, je vais continuer." (Samuel Beckett) 

Entré à l’École normale supérieure en 1961, Clément Rosset devient agrégé de philosophie en 1965. Il enseigne la philosophie à Montréal de 1965 à 1967, puis à Nice jusqu’en 1998. Retraité depuis cette date, il vit à Paris et se consacre à son œuvre.

Rosset développe une philosophie de l'approbation au réel : par la joie, je prends plaisir au réel tout entier, sans avoir à m'en masquer aucun aspect, si horrible soit-il. Le paradoxe de la joie est ainsi que rien dans la réalité ne me porte à l'approuver et que pourtant, je puisse l'aimer inconditionnellement. Cette vision est dite « tragique » au sens conféré par Nietzsche à ce terme : est tragique l'amour de la vie jusque dans le déchirement et la douleur extrêmes. Être heureux, c'est être heureux malgré tout.

Dès son premier livre, La philosophie tragique, Rosset oppose cette vision tragique et joyeuse à la recherche d'un double qui puisse protéger du réel. Le réel étant à la fois cruel et indicible, les hommes ont tendance à lui préférer un double de substitution, une image illusoire et adoucie qui les en détourne. En particulier, la vision morale du monde repose sur l'illusion de ce double.

 "Malgré tous ses défauts, explique Clément Rosset, ce livre reste à mes yeux intéressant pour avoir énoncé vigoureusement deux thèmes dont je n'ai pas cessé, par la suite, d'éprouver la vérité et d'explorer la profondeur (je parle évidemment pour moi) :

I / Le paradoxe de la joie, qui est de faire face à la tragédie, c'est-à-dire d'admettre sans dommage psychologique toute espèce de réalité, si peu désirable qu'elle puisse être.

II / Le paradoxe de la morale, qui est de célébrer comme valeur suprême - qu'elle qualifie de noms divers, tels le bien, le juste, l'honnête, ou encore, comme Kant, la volonté absolument bonne - une " vertu " exactement contraire à la joie, c'est-à-dire une simple incapacité à affronter le tragique et à admettre la réalité."

"Si l'on ne commence à penser, comme l'ont affirmé tous les philosophes, qu'après s'être défait de toutes les idoles qui interdisent une pensée lucide, il faut avouer que sur ce point presque tous les philosophes en sont restés à leur principe et qu'ils n'ont pas eu le courage de le mettre totalement à exécution, de sorte qu'à les prendre à la lettre, on n'aurait encore jamais véritablement pensé.

Il est très remarquable que l'on ne se soit pas encore avisé que nombre de philosophies dites critiques, dont par conséquent le point de départ consistait à faire table rase de toutes les croyances, sacrifiaient en fait à une idole, à une croyance inavouée, sur laquelle elles se gardaient d'attirer l'attention : si bien qu'il faut une grande acuité critique pour déceler l'unique mais mortel préjugé qui ruine le criticisme de la philosophie de Platon comme celle de Descartes et de Kant dans ce qu'il voudrait avoir d'absolu. Ce préjugé étant dénoncé ici pour la première fois, on ne s'étonnera pas que je le désigne par une expression peu commune, que ce livre a pour tâche d'expliquer : je l'appelle l'instinct "anti-tragique" ou, de qui revient au même, instinct moral..."

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Un autre lui-même

Une des histoires les plus subtiles du très illustre Nasreddin Hodja raconte que celui-ci se rendait un jour au marché, portant une grosse pastèque sous chaque bras.

Devant lui, marchant au même pas, il vit un homme qui allait dans la même direction, tenant lui aussi deux pastèques.

L'homme portait les mêmes vêtements que Nasressin et affichait la même corpulence, la même allure.

- Qui cela peut-il être ? se demanda Nasreddin. Il accéléra sa marche, mais l'autre, qui avançait devant lui et dont il ne voyait que le dos, en fit autant.

- Et si c'était moi ? se demanda Nasreddin, de plus en plus étonné. Car, si ce n'est pas moi, qui cela peut-il être ?

Il accéléra encore, vainement. Alors, il s'arrêta, renonçant à identifier l'inconnu et se disant à lui-même :

- Après tout, si c'est moi qui marche devant moi, à quoi cela me servirait-il de me rattraper ?

(Jean-Claude Carrière, contes philosophiques du monde entier, Le cercle des menteurs 2, Relevée par le philosophe Clément Rosset, Loin de moi, Editions de Minuit, 1999)

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