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René Magritte, La Mémoire, 1948, huile sur toile 60 x 50 cm; (Musée d'Ixelles, Bruxelles)

L'existence des individus et des Peuples n'est pas toujours "un long fleuve tranquille". Il arrive que les hommes soient confrontés à des situations extrêmes qui engagent leur liberté, leur survie, leur honneur. Ils sont alors amenés à prendre une décision : se "révolter" ou se "résigner"... L'homme révolté ne se contente pas d'agir et/ou d'exprimer sa révolte dans un cri inarticulé. Nous vivons dans un monde humain tissé de mémoire, de mots et de symboles. L'homme révolté ne se contente pas de crier sa révolte ; il cherche, comme le poète Aragon, à la "chanter" :

Trouver des mots forts comme la folie

Trouver des mots couleur de tous les jours

Trouver des mots que personne n'oublie

(Louis Aragon, "Je ne connais pas cet hommme" (extrait, La Diane française, Editions Seghers, 1944)

1) Victor Hugo, Les Misérables (1862)

2) Jean-Baptiste Clément, "Le Temps des cerises", (1866-1868)

3) Louis Aragon, "C", (1942)

4) Jean Cassou, "La plaie que, depuis le temps des cerises...", (1944)

5) René Magritte, La Mémoire, (1948)

Questions sur le corpus :

1) De quelles images, de quels messages les chansons anciennes sont-elles les gardiennes ? Pourquoi les poésies nouvelles s'en souviennent-elles en temps de guerre ?

2) Pourquoi ces quatre textes, faits de chansons et de poèmes, sont-ils des chants de révoltés et de résistants ? Vous serez sensible au lexique de la blessure, notamment quand les mots sont allusifs ou ont un double sens.

3) En prison, Jean Cassou s'est récité les poésies et chansons qu'il savait par coeur. dans quelle mesure son poème est-il une variation sur "Le Temps des cerises" ? Quel est l'enjeu d'une telle réécriture, composée au secret sans papier, ni crayon ?

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Détail du tableau d'Eugène Delacroix, La Liberté guidant le Peuple, inspirée de la Révolution des "Trois Glorieuses" (1830)

L’insurrection républicaine à Paris en juin 1832 a pour origine une tentative des Républicains de renverser la monarchie de Juillet (Louis-Philippe), deux semaines après le décès du président du Conseil, l'énergique Casimir Perier, emporté par l'épidémie de choléra le 16 mai 1832.

L’insurrection de 1832 joue un rôle majeur dans le roman Les Misérables de Victor Hugo. C’est en effet à la barricade de la rue Saint-Denis que l’on voit converger la plupart des personnages principaux du roman ; plusieurs y laisseront leur vie.

Gavroche, l'enfant des rues, participe à la barriace du 6 juin 1832 aux côtés des révolutionnaires : il se faufile jusqu'aux cadavres et récupère leurs munitions. La Garde Nationale le prend pour cible...

La mort de Gavroche

Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à l'autre, et vidait la giberne ou a cartouchière comme un singe ouvre une voix.

De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.

Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.

- Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.

À force d'aller en avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait transparent. (...)

Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d'une borne, une balle frappa le cadavre.

- Fichtre! dit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.

Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier. Gavroche regarda et vit que cela venait de la banlieue.

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'oeil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :

On est laid à Nanterre,
C'est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C'est la faute à Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta:

Je ne suis pas notaire,

C'est la faute à Voltaire,
Je suis un oiseau,
C'est la faute à Rousseau.

Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet :

Joie est mon caractère,
C'est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,
C'est la faute à Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps. Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup.

C'était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. (...)

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s'affaisa. Toute la barricade poussa un cri; assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter :

Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à ...

Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s'envoler.

Victor Hugo, Les Misérables, Cinquième partie, Livre I, "La guerre entre quatre murs", chapitre XV, "Gavroche dehors", 1862

Inspirée de Béranger, la chanson que chante Gavroche sur la barricade ("On est laid à Nanterre,/C'est la faute à Voltaire/Et bête à Palaiseau,/C'est la faute à Rousseau...") rappelle les précurseurs de la Révolution française de 1789, Voltaire et Rousseau. La chanson a un double sens : les Français (en particulier la bourgeoisie) se sont détournés des idéaux de la Révolution, puisqu'ils ont rétabli la monarchie ; elle rappelle donc l'esprit (sinon la lettre) des précurseurs de la grande Révolution qui a chassé les rois, aboli les privilèges et décrété l'Egalité, la Liberté et la Fraternité. La chanson exprime par ailleurs la condition des misérables "qui ne sont pas notaires" et reproche aux "notaires" et aux bourgeois de la Garde Nationale qui lisent Voltaire et Rousseau d'avoir trahi leurs idées. A travers l'image de l'enfant mort en chantant, Hugo dénonce une société injuste qui préfère tuer ses enfants que de partager ses richesses.

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La Commune est une période insurrectionnelle de l'histoire de Paris qui dura un peu plus de deux mois, du 18 mars 1871 à la « Semaine sanglante » du 21 au 28 mai 1871. Cette insurrection contre le gouvernement, issu de l'Assemblée nationale, qui venait d'être élue au suffrage universel masculin, établit pour la ville une organisation proche de l'autogestion. Elle est une réaction à la défaite française de la guerre franco-prussienne de 1870 et à la capitulation de Paris.

Quand nous chanterons le temps des cerises,
Et gai rossignol, et merle moqueur
Seront tous en fête !

Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœoeur !
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur !
 

Mais il est bien court, le temps des cerises
Où l'on s'en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d'oreilles...

Cerises d'amour aux robes pareilles,
Tombant sous la feuille en gouttes de sang...


Mais il est bien court, le temps des cerises,
Pendants de corail qu'on cueille en rêvant !

Quand vous en serez au temps des cerises,
Si vous avez peur des chagrins d'amour,
Evitez les belles !


Moi qui ne crains pas les peines cruelles
Je ne vivrai point sans souffrir un jour...


Quand vous en serez au temps des cerises
Vous aurez aussi des chagrins d'amour !

J'aimerai toujours le temps des cerises,
C'est de ce temps-là que je garde au cœoeur
Une plaie ouverte !

Et dame Fortune, en m'étant offerte
Ne saurait jamais calmer ma douleur...

J'aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœoeur !

"Le temps des cerises, paroles et musique de Jean-Baptiste Clément et Antoine Renart (1866-1868), n'est pas, à l'origine, une chanson engagée. Mais après le massacre, en 1871, des révoltés de la Commune, ses paroles sentimentales et populaires prennent un double sens tragique et révolutionnaire. Le rouge des cerises rappelle le sang des morts et des blessés ("tombant sous les feuilles en gouttes de sang"), les peines d'amour symbolisent la répression et les souffrances des combattants et le souvenir inguérissable de la défaite ("C'est de ce temps-là que je garde au coeur/Une plaie ouverte"), le chant du merle symbolise l'espoir.

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Louis Aragon (1897-1982)

"C" d'Aragon convoque lui aussi les chansons anciennes pour se remémorer la liberté d'avant la seconde guerre mondiale et l'Occupation.

C

"J'ai traversé les ponts de Cé (1)

C'est là que tout a commencé

 

Une chanson des temps passés

parle d'un chevalier blessé

 

D'une rose sur la chaussée

Et d'un corsage délacé

 

Du château d'un duc insensé

Et des cygnes dans les fossés

 

de la prairie où vient danser

Une éternelle fiancée

 

Et j'ai bu comme un lait glacé

le long lai (2) des gloires faussés

 

La Loire emporte mes pensée

Avec les voitures versées

 

Et les armes désamorcées

Et les larmes mal effacées

 

Ô ma France, ô ma délaissée

J'ai traversé les ponts de Cé

 

Louis Aragon, "C", Les Yeux d'Elsa, 1942, editions Seghers

 

(1) Petite ville d'Anjou, situé à une vingtaine de kilomètres de la Loire

(2) Poème en octosyllabes en rimes suivies, évoquant une aventure merveilleuse, inspirée généralement de légendes arthuriennes ou de la Table ronde.

Le poème d'Aragon évoque la France médiévale, du temps des rois et des chevaliers. Il comporte des allusions cryptées à l'actualité.

La ville de Cé, située près de la Loire, où se trouve la ligne de démarcation, en Anjou, berceau de la langue française ("C'est là que tout a commencé") et dont le poète traverse les ponts, symbolise la volonté de reprendre le combat, aussi bien avec les armes qu'avec les lettres de l'alphabet (jeu de sonorités sur la ville de Cé et la lettre "C"), en composant des poèmes simples, accessibles à tous qui invitent à l'engagement et à l'espoir.

C'est la fin du poème : "Ô ma france, ô ma délaissée" qui permet de comprendre la signification de la rose et de l'éternelle fiancée. Les images médiévales symbolisent la France éternelle, plutôt "historiale" qu'historique, la patrie spirituelle qui même vaincue, continue d'exister dans le coeur de ses enfants. Elles permettent au poète de déjouer la censure, mais aussi de convoquer la mémoire du lecteur et d'exprimer la légitimité de la révolte.

Rompant avec les recherches surréalistes qui ne sont plus de mise, Aragon revient  à la rime, à une poésie simple, accessible à tous.

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Jean Cassou(1897-1986)

Poète, romancier, critique et historien d’art, Jean Cassou s’inscrit dans une grande lignée d’humanistes. Son engagement politique lui vaut de connaître les prisons et les camps de la France de Vichy. Son parcours de « prisonnier gaulliste » le conduit de la prison Furgole au camp de Saint-Sulpice la Pointe, en passant par la prison militaire de Lodève puis celle de Mauzac, où il reste détenu du 18 novembre 1942 au 13 mai 1943…

Emprisonné, le résistant Jean Cassou se souvient de la chanson des cerises...

La plaie que, depuis le temps des cerises

 

La plaie que, depuis le temps des cerises,

je garde en mon coeur s'ouvre chaque jour.

En vain les lilas, les soleils, les brises

viennent caresser les murs des faubourgs.

 

Pays des toits bleus et des chansons grises,

qui saignes sans cesse en robe d'amour,

explique pourquoi ma vie s'est éprise

du sanglot rouillé de tes vieilles cours.

 

Aux fées rencontrées le long du chemin

je vais racontant Fantine et Cosette

L'arbre de l'école, à son tour, répète

 

une belle histoire où l'on dit : demain...

Ah ! jaillisse enfin le matin de fête

où sur les fusils s'abattront les poings !

Jean Cassou, publié sous le pseudonyme de Jean Noir in Trente-trois sonnets composés au secret, Editions Gallimard, 1944

La plaie que depuis le temps des cerises a été composé dans des circonstances particulièrement émouvantes et dramatiques : Jean Cassou est prisonnnier des Allemands pour faits de résistance politique. Le poète  n'a ni papier, ni crayon pour écrire ; il compose ce poème dans sa tête. Il n'a pas de livres à sa disposition, mais seulement sa mémoire (Mnémosumè, la Mémoire était dans la mythologie gréco-romaine la mère des neuf muses, en particulier Caliope,  la muse de la poésie lyrique)

Dans cette mémoire  surgit une vieille chanson qu'il connaît par coeur (dans les deux sens du terme) : "Le Temps des cerises", composée en 1866-1868 par Jean-Baptiste Clément et Antoine Renart qui deviendra le symbole de la Commune de Paris.

La plaie que depuis le temps des cerises est construit en décasyllabes, comme les paroles de la chanson et peut se chanter sur la même musique.

La Commune de Paris fut une réaction à la défaite française durant la guerre franco-prussienne et un refus de la capitulation de Paris. Composée avant la Commune,  la chanson d'amour revêtit après la répression une signification politique. Elle prend dans l'esprit du poète, après la défaite française de juin 40, une signification comparable dans le contexte de l'occupation de la France par l'Allemagne nazie.

"La plaie" dont parle Cassou est la douleur provoquée par l'invasion et l'occupation de la France et le sabordage de la République, une majorité de députés, réunis à Bordeaux ayant voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain pour négocier l'armistice.

Cette plaie se ferme dans le sommeil et se rouvre "chaque jour" ; toute la beauté du monde ne peut la guérir ("en vain les lilas, les soleils, les brises/viennent caresser les murs des faubourgs") ; le poète s'adresse à la France meurtrie, "pays des toits bleus qui fait penser aux "ardoises" fines du poème de du Bellay, "Heureux qui comme Ulysse" et des chansons grises/qui saignes sans cesse en robe d'amour" et ses souvenirs d'écolier de l'école républicaine resurgissent sur le mode d'une nostalgie poignante ("explique pourquoi mon coeur s'est épris/du sanglot rouillé de tes vieilles cours") ; le poète se souvient de ses lectures de jeunesse et évoque Cosette et sa mère Fantine, deux femmes misérables (pauvres et dignes de compassion) du roman de Victor Hugo, Les Misérables qui sont comme des figures de la misère de la France. Le poème se termine sur une note d'espoir ("L'arbre de l'école à son tour répète/une belle histoire où l'on dit : demain") et de révolte : "Ah ! jaillisse enfin le matin de fête/où sur les fusils s'abattront les poings".

Conclusion :

L'extrait des Misérables de Hugo, Le temps des cerises de Jean-Baptiste Clément, le poème de Louis Aragon et celui de Jean Cassou évoquent les thèmes de la mémoire et de la révolte. La révolte contre l'injustice et l'oppression puise sa force et son sens dans la mémoire du passé : les idéaux de la Révolution de 89, une vieille chanson d'amour un peu oubliée évoquant la Commune de Paris, les chansons des trouvères et des troubadours, les romans de chevalerie, les souvenirs d'écoliers...

Cette mémoire, comme dans la toile de Magritte intitulé La Mémoire et où l'on voit la sculpture allégorique d'une tête de femme dont la tempe saigne est une mémoire nostalgique, douloureuse et blessée.

Les chansons anciennes sont les gardiennes de l'histoire vivante, de l'âme de la France éternelle, des valeurs et des idéaux qu'elle place au-dessus de tout, même quand certains de ses enfants les trahissent et qu'ils cèdent aux attraits de la médiocrité. Les poésies nouvelles se souviennent des chansons anciennes dans lesquelles elles puisent l'inspiration : le poème de Cassou est une "réécriture" du Temps des cerises  - mais le poète résistant y puise aussi et surtout la force et le désir de continuer à vivre et de lutter et de  communiquer cette force et ce désir aux autres hommes.

 

 

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