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 La Petite Marchande de prose est un roman de Daniel Pennac publié le 23 janvier 1990 aux éditions Gallimard, qui a obtenu le prix du Livre Inter la même année. Il constitue le troisième tome de La Saga Malaussène.

 

"C'est d'abord une phrase qui m'a traversé la tête : "La mort est un processus rectiligne." Le genre de déclaration à l'emporte-pièce qu'on s'attend plutôt à trouver en anglais : "death is a straigh on process."... quelque chose comme ça.

 

J'étais en train de me demander où j'avais lu ça quand le géant a fait irruption dans mon bureau. La porte n'avait pas encore claqué derrière lui qu'il était déjà penché sur moi :

 

- C'est vous, Malaussène ?

 

Un squelette immense avec une forme approximative autour. Des os comme des massues et le taillis des cheveux plantés au ras du pif.

 

- Benjamin Mallaussène, c'est vous ?

 

Courbé comme un arc par-dessus ma table de travail, il me maintenait prisonnier dans mon fauteuil, ses mains énormes étranglant les accoudoirs. La préhistoire en personne. J'étais plaqué à mon dossier, ma tête s'enlisait dans mes épaules et j'étais incapable de dire si j'étais moi. Je me demandais seulement où j'avais lu cette phrase : "La mort est un processus rectiligne.", si c'était de l'anglais, du français, une traduction...

 

C'est alors qu'il a décidé de nous mettre à niveau : d'un coup de reins, il nous a arrachés au sol, mon fauteuil et moi, pour nous poser en face de lui, sur le bureau. Même dans cette position, il continuait à dominer la situation d'une bonne tête. A travers le roncier de ses sourcils, son oeil de sanglier fouillait ma conscience comme s'il avait perdu ses clefs.

 

- Ca vous amuse de torturer les gens ?

 

Il avait une voix bizarrement enfantine, avec un accent de douleur qui se voulait terrorisant.

 

- C'est ça ?

 

Et moi, là-haut, sur mon trône, incapable de penser à autre chose qu'à cette foutue phrase. Pas même belle. Du toc. Un Français qui veut faire l'Amerloque, peut-être. Où est-ce que j'ai lu ça ?

 

- Vous n'avez jamais peur qu'on vienne vous casser la gueule ?

 

Ses bras s'étaient mis à trembler. Ils communiquaient aux accoudoirs de mon fauteuil une vibration profonde de tout son corps, façon roulement de tambour avant-coureur des tremblements de terre.

 

C'est la sonnerie du téléphone qui a déclenché la catastrophe. Le téléphone a sonné. Les jolies modulations liquides des téléphones d'aujoud'hui, les téléphones-mémoires, les téléphones-programmes, les distingués téléphones, directoriaux pour tous...

 

Le téléphone a explosé sous le poing du géant.

 

-Ta gueule, toi !

 

J'eus la vision de ma patronne, la reine Zabo, là-haut, à l'autre bout du fil, plantée jusqu'à la taille dans la moquette par ce coup de massue.

 

Sur quoi, le géant s'est emparé de ma belle lampe semi-directoriale et en pété le bois exotique sur son genou avant de demander :

 

- Qu'un type se pointe et réduise tout en miettes dans votre bureau, ça ne vous est jamais venu à l'idée ?

 

C'était le genre de furieux chez qui le geste précède toujours la parole. Avant que j'aie pu répondre, le pied de la lampe, retrouvant sa fonction originelle de massue tropicale, s'était abattu sur l'ordinateur dont l'écran s'éparpilla en éclats pâles. Un trou dans la mémoire du monde. Comme ça ne suffisait pas, mon géant a martelé la console jusqu'à ce que l'air soit saturé de symboles rendus à l'anarchie première des choses.

 

Nom de Dieu, si je le laissais faire, on allait bel et bien retomber dans la préhistoire."

 

(Daniel Pennac, La petite marchande de prose, Folio, incipit)

 

 

 Daniel Pennac, né Daniel Pennachioni, le 1er décembre 1944 à Casablanca au Maroc, est un écrivain français. Il a reçu le prix Renaudot en 2007 pour son essai Chagrin d'école.

 

Sujet : Vous ferez le commentaire littéraire de cet extrait à partir du plan suivant :

 

I/ Un personnage singulier :

 

1) hors du commun

2) d'un autre temps

3) agressif

 

II/ Un retour au chaos :

 

1) un crescendo

2) vers le désordre et la destruction

 

III/ Un humour décalé

 

1) dans les attitudes, les paroles ou les pensées

2) dans le choix des figures de style ou le vocabulaire

 

 

Questions sur le texte :

 

1) Qui est l'auteur de ce texte ?

2) Que savez-vous à son sujet ?

3) D'où ce texte provient-il ?

4) Précisez le point de vue narratif.

5) Délimitez les différentes parties du texte.

6) Quelle phrase traverse la tête du narrateur ? Que signifie-t-elle ?

Quel rôle joue-t-elle ?

7) En quoi la description du géant au début du texte est-elle inquiétante ? Montrez comment elle s'enrichit et se nuance progressivement.

8) Cherchez le champ lexical de la nature sauvage

9) "Ca vous amuse de torturer les gens ?" Qui parle ? A qui ? Pourquoi ? Quelle hypothèse de lecture peut-on faire ?

10) En quoi réside l'humour de ce texte ?

 

Proposition d'introduction :

 

Ce texte est extrait du roman de Daniel Pennac, La petite marchande de prose. Il est écrit à la première personne du singulier et les choses sont vues du point de vue du narrateur (focalisation interne). Le narrateur, Benjamin Mallaussène, est un personnage du roman. Situé au début du roman, le passage évoque l'irruption dans le bureau du narrateur d'un personnage singulier. Comment le narrateur évoque-t-il ce personnage ? Nous étudierons dans une première partie le portrait physique et psychologique du personnage, puis le désordre et le retour au chaos qu'il provoque et enfin la dimension humoristique du passage.

 

I/ Un personnage hors du commun, agressif et d'un autre temps :

 

Le narrateur nous donne tout au long du texte des informations sur le personnage, un "géant" dont il souligne la dangerosité agressive, le caractère primaire qui l'apparente à un homme "tout droit sorti de la préhistoire".

 

a) hors du commun :

 

"un squelette immense avec une forme approximative autour", "des os comme des massues", "le taillis de ses sourcils plantés au ras du pif", "le roncier de ses sourcils", "son oeil de sanglier"

 

b) agressif :

 

"ses mains énormes étranglant les accoudoirs", "d'un coup de rein, il nous a arrachés au sol mon fauteuil et moi", "il continuait à dominer la situation d'une bonne tête", "coup de massue", "le téléphone a explosé sous son poing de géant"

 

c) d'un autre temps :

 

"la préhistoire en personne"

 

II/ Le retour au chaos

 

1) Un crescendo :

 

Les manifestations de violence du géant sont de plus en plus marquées, on peut parler de "crescendo", terme musical qui désigne l'augmentation de l'intensité sonore et par analogie, l'intensification d'un phénomène quelconque. Le crescendo commence par des paroles ("C'est vous Malaussène ?") et se poursuit par l'intimidation du narrateur, puis par la destruction des objets qui l'entourent : son téléphone, sa lampe de bureau et son ordinateur qu'il réduit en miettes.

 

2) Vers le désordre et la destruction :

 

C'est la sonnerie du téléphone, symbole de modernité, qui déclenche le chaos : le géant s'en prend aux objets de la vie moderne qu'il anéantit les uns après les autres, comme s'il cherchait à réduire à son image ce monde qui lui est totalement étranger, transformant l'univers ordonné, rationnel, civilisé du bureau en un univers désordonné, sauvage et chaotique.

 

III/ Un humour décalé :

 

1) Dans les attitudes, les paroles et les pensées

 

a) dans la description du géant

b) dans le flegme avec lequel le narrateur évoque la précarité de sa situation

c) dans la réaction qu'il prête à "la reine Zabo" 

 

Malgré le caractère effrayant du comportement du géant, le texte produit un effet humoristique : l'humour réside dans le décalage entre les actes du géant et les attitudes, les paroles et les pensées de Malaussène et dans l'autodérision dont il fait preuve, si bien que malgré la petite phrase qui lui trotte dans la tête ("death is a straight on process"), le lecteur n'a pas vraiment le sentiment qu'il va y laisser la vie. Par ailleurs, la petite phrase est démentie par les événements : le géant détruit les objets qui l'entourent au lieu de s'en prendre directement à Malaussène.

 

 

2) Dans le choix des figures de style et le vocabulaire :

 

a) comparaisons : 

 

b) métaphores :

 

c) allégories (personnification d'une idée) : 

 

d) hyperboles : 

 

e) litotes (dire moins pour suggérer plus) : 

 

f) périphrases savantes : 

 

g) registre familier : 

 

Cherchez des exemples.

 

Le vocabulaire et la syntaxe sont de plus en plus soutenus à mesure que le géant bascule dans la préhistoire, comme si le narrateur compensait le chaos grandissant par le raffinement du langage et l'abstraction des idées, ce qui contribue à renforcer l'effet humoristique ("avant que j'aie pu répondre, le pied de la lampe, retrouvant sa fonction originelle de massue tropicale s'était abattu sur l'ordinateur dont l'écran s'éparpilla en éclats pâles. Un trou dans la mémoire du monde.")

 

Conclusion :

 

Le narrateur donne au géant l'aspect d'un personnage singulier, hors du commun, comme surgi de la préhistoire, en insistant sur son agressivité vis-à-vis de lui et des objets qui l'entourent. La situation évolue vers un retour au chaos, à travers des manifestations de violence de plus en plus spectaculaires.

 

Bien que la situation ne prête pas particulièrement à rire, le narrateur, par son flegme, son détachement, sa capacité d'autodérision et sa façon d'évoquer les événements, introduit une dimension humoristique. Le lecteur ne s'en interroge pas moins sur l'identité du géant, sur la raison de sa colère contre Malaussène et enfin sur la stratégie que ce dernier compte employer pour calmer le géant.

 

 

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