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Les Yeux d’Elsa est un recueil de 21 poèmes qui a été publié en 1942. Il rassemble des poèmes parus en revues entre juin 1941 et février 1942.  Aragon a indiqué les avoir publiés « dans l’ordre suivant lequel ils ont été écrits ».  


Ce recueil inaugure le long cycle consacré par l'auteur à sa compagne Elsa Triolet, avec qui il formera jusqu'à la mort de celle-ci, en 1970, un couple mythique. Aragon  poursuit inlassablement sa création poétique, à partir de la femme qui lui donne "tous les pouvoirs". Suivront notamment Les yeux et la mémoire (1954), Le Roman inachevé (1956), Elsa (1959), Le Fou d'Elsa (1963), Il ne m'est Paris que d'Elsa (1964).


À la différence d'un René Char, qui prend le maquis et ne publiera qu'après la guerre ses Feuillets d'Hypnos, Aragon croit possible de mener le combat avec ses propres armes : la poésie.   Ce recueil évoque aussi  les malheurs de la guerre et se veut une contribution poétique à la Résistance  : l'hymne à l'amour est aussi hymne à la France , à travers sa poésie. (souce : à la lettre.com)

 

 

 

 



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Louis Aragon (1897-1982)

 

Louis Aragon est un poète, romancier et journaliste, né le 3 octobre 1897 à Neuilly-sur-Seine et mort le 24 décembre 1982 à Paris. Il est également connu pour son engagement et son soutien au Parti communiste français de 1930 jusqu'à sa mort. Avec André Breton, Paul Éluard, Philippe Soupault, il fut l'un des animateurs du dadaïsme parisien et du surréalisme. À partir de la fin des années 1950, nombre de ses poèmes ont été mis en musique et chantés (Jean Ferrat, Léo Ferré, etc.), contribuant à faire connaître son œuvre poétique. La première chanson tirée d'une œuvre d'Aragon date de 1953 : elle est composée et chantée par Georges Brassens et a pour paroles le poème paru dans La Diane française en 1944, "Il n'y a pas d'amour heureux".

 

 

"C" d'Aragon évoque les chansons anciennes pour se remémorer la liberté d'avant la seconde guerre mondiale et l'Occupation.

 

C

 

"J'ai traversé les ponts de Cé (1)

C'est là que tout a commencé

 

Une chanson des temps passés

parle d'un chevalier blessé

 

D'une rose sur la chaussée

Et d'un corsage délacé

 

Du château d'un duc insensé

Et des cygnes dans les fossés

 

de la prairie où vient danser

Une éternelle fiancée

 

Et j'ai bu comme un lait glacé

le long lai (2) des gloires faussées

 

La Loire emporte mes pensées

Avec les voitures versées

 

Et les armes désamorcées

Et les larmes mal effacées

 

Ô ma France, ô ma délaissée

J'ai traversé les ponts de Cé

 

Louis Aragon, "C", Les Yeux d'Elsa, 1942, éditions Seghers

 

(1) Les Ponts-de-Cé est une petite ville d'Anjou, situé à une vingtaine de kilomètres de la Loire.

 

(2) Poème en octosyllabes en rimes suivies, évoquant une aventure merveilleuse, inspirée généralement de légendes arthuriennes ou de la Table ronde.

 

 

 

Les Ponts-de-Cé est une commune française, située dans la première couronne Sud de l'agglomération d'Angers dans le département du Maine-et-Loire et la région Pays de la Loire. C'est aussi le titre d'un poème de Louis Aragon, poème mis en musique par Francis Poulenc.

 

 

Ce poème est extrait du recueil Les Yeux d’Elsa composé de 21 poèmes et publié en 1942. Il rassemble des poèmes parus en revues entre juin 1941 et février 1942.  Aragon a indiqué les avoir publiés « dans l’ordre suivant lequel ils ont été écrits ».  

 

Il a pour thème la guerre, la poésie et son amour pour Elsa Triolet, la belle-soeur de Vladimir Maïakovski, rencontrée à la Coupole à Paris, le 5 novembre1928.

 

Elsa « entre dans le poème » et deviendra sa muse pour la vie, formant avec le poète un couple mythique dont la célébration mêlera, à partir des années quarante, amour courtois et engagement pour une cause (la Résistance, le communisme, la décolonisation, le féminisme, la littérature).

 

Elle se marie avec Aragon le 28 février 1939. Elle entre avec lui dans la Résistance, dans la zone Sud (à Lyon et dans la Drôme notamment) et contribue à faire paraître et à diffuser les journaux La Drôme en armes et Les Étoiles.


Le poème "J'ai traversé les ponts de Cé" se situe dans la partie "les nuits" qui se déroule en 1940 et se compose de 9 distiques (strophes de 2 vers) en octosyllabes, d'après la tradition du "lai".

 

Problématique et annonce du plan : "Trouver des mots forts comme la folie/Trouver des mots couleur de tous les jours/Trouver des mots que personne n'oublie" ("Je ne connais pas cet homme" (extrait), La Diane française, éditions Seghers, 1944)... Comment le poète trouve-t-il les mots pour chanter la déploration et la révolte ? Nous verrons dans un premier temps comment l'une et l'autre s'enracinent dans la mémoire, en l'occurrence la symbolique de l'imaginaire médiéval, puis la manière dont le poète joue des possibilités stylistiques de la prosodie française, tout en employant des mots simples, faciles à comprendre.

 

Aragon évoque la France médiévale, du temps des rois et des chevaliers. Le poème comporte des allusions cryptées à l'actualité : le chevalier blessé symbolise un soldat de l'armée française, le duc insensé Adolf Hitler, (le mot "duc", du latin ducere a la même signification que le mot "Führer" qui signifie "le guide"), "le long lai des gloires faussées" que le poète boit "comme un lait glacé" est un poème du cycle arthurien  ; après l'avoir bu comme un "lait glacé" (jeu de mot sur l'homophonie lait/lai), Aragon en reprend le rythme octosyllabique et les images médiévales : le chevalier, sa dame, le duc, la rose, "l'éternelle fiancée" évoque la dame de la poésie courtoise, "l'amour de loin" des trouvères et des troubadours. C'est Elsa qui, à cette époque-là, est la femme de Louis Aragon, mais aussi la France (allégorie) qui vient danser  sur la prairie pour célébrer la liberté retrouvée. Les "corsages délacés" est une allusion à l'invasion de la France assimilée à une femme violée, les "voitures versées" évoquent la débâcle et l'exode, les bombardement aériens, les souffrances des civils, les "fusils désamorcés" l'armistice.

 

"J'ai traversé les ponts de Cé" est une allusion à un épisode d'un roman de Chrétien de Troyes ("Le Pont de l'épée"), dans lequel Lancelot, amoureux de la reine Guenièvre, l'épouse du roi Arthur, affronte des épreuves pour se montrer digne d'elle. Au cours de l'une d'elles, il traverse un fleuve en furie sur la lame d'une  épée. Le poète s'identifie à Lancelot et identifie Elsa à la reine Guenièvre.
 

La ville des Ponts de Cé, où se trouve la ligne de démarcation, en Anjou, berceau de la langue française ("C'est là que tout a commencé") et dont le poète traverse les ponts sur la Loire, symbolise la volonté de reprendre le combat en zone libre, aussi bien avec les armes qu'avec les lettres de l'alphabet (jeu de sonorités sur la ville des Ponts-de-Cé et la lettre "C"), en composant des poèmes simples, faciles à retenir et accessibles à tous qui invitent à l'engagement et à l'espoir.

 

Le nom de la ville des Ponts de Cé a une signification particulière. Elle devait s'appeler "Les Ponts de César". la légende raconte que le chef gaulois Dumnacus tua l'ouvrier romain qui en gravait le nom dans la pierre. Il n'eut pas le temps d'écrire la fin du nom de l'envahisseur. Le vers "C'est là que tout a commencé" peut s'interpréter historiquement : c'est en ce lieu lieu qu'a commencé la résistance, et depuis longtemps.

 

La lettre "C" est le début du mot combat... "La rime est l'élément caractéristique qui libère notre poésie de l'emprise romaine." (la prosodie latine - issue de la prosodie grecque - n'est pas fondée sur la rime, mais sur l'alternance de syllabes courtes et de syllabes longues), écrit Aragon dans la préface aux Yeux d'Elsa.

 

Dès lors, Aragon va jouer de toutes les possibilités de la prosodie française : il fait rimer le nom d'une ville française située au sud de la Loire avec les souffrances de la guerre (blessé, insensé, délacé, glacé, etc.) La ville devient ainsi le symbole de la France blessée par la défaite... les jeux sur les sonorités : lai et laie (homophones)... les allitérations en "s" : traversé, chanson, sur, corsage, les mots placés à la rime... une assonance en "a", renforcée par une paronomase (larmes/armes). "Tout le poème devient une pâte sonore et sa cohérence est renforcée par cette homogénéité phonique".

 

La technique du "lai", poèmes en octosyllabes et avec une rime unique (ici en "é"), était très en vogue au Moyen-Age. Ce sont le plus souvent des chansons d’amour et des histoires de chevalerie. Le thème conventionnel est l’amour impossible. Le principal auteur de lai, au Moyen-Age, est la princesse Marie de France. Aragon a choisi une technique qui met en valeur le patriotisme à travers le nom de sa principale représentante.

 

C'est la fin du poème : "Ô ma France, ô ma délaissée" qui permet de comprendre la signification de la rose et de l'éternelle fiancée. Les images médiévales symbolisent la France éternelle, plutôt "historiale" qu'historique, la patrie spirituelle qui, même vaincue, continue d'exister dans le coeur de ses enfants. Elles permettent au poète de déjouer la censure, mais aussi de convoquer la mémoire du lecteur et d'exprimer la légitimité de la révolte.

 

Le poète en appelle implicitement aux valeurs de la chevalerie : le sens de l'honneur, le courage, le respect de la parole donnée et du serment, la défense "de la veuve et l'orphelin", c'est-à-dire des faibles et des opprimés (en particulier les Juifs) et à "réincarner" ces valeurs dans l'actualité immédiate. Bien que communiste, Aragon reproche implicitement aux dirigeants français (le Gouvernement de Vichy) de trahir les valeurs chrétiennes dont ils se réclament.

 

Rompant avec les recherches surréalistes qui ne sont plus de mise, Aragon revient  à la rime, à une poésie simple, accessible à tous.

 

Le poème s'achève sur une apostrophe lyrique et pathétique, une déploration. La seule virgule du texte isole et met en valeur le mot France et l'adjectif possessif "ma" marque l'implication affective du poète : "Ô ma France, ô ma délaissée...", tandis que  le dernier vers (la clausule) " J'ai traversé le pont de Cé" reprend le premier vers du poème dans un mouvement circulaire.

 

Conclusion :

 

Déclaration d'amour et de fidélité à la France vaincue et occupée, Le pont de Cé convoque l'imaginaire médiéval, la mémoire de la "France éternelle" pour y puiser des raisons de s'engager. Abandonnant les recherches surréalistes d'avant-garde, Aragon revient à la prosodie traditionnelle et en particulier à la technique du "lai" en vogue au Moyen-Âge. Contrairement à un René Char qui s'engage dans la résistance armée et attendra la Libération pour publier Sommeil d'Hypnos ou à un Pierre Reverdy qui fait pendant l'Occupation "un pacte avec le silence", Aragon choisit de se battre avec des mots simples, immédiatement compréhensibles et faciles à retenir. Tout en sachant "qu'il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer" (devise de Guillaume d'Orange et de la Résistance française), il poursuit le combat en zone libre, en traversant Les Ponts de Cé.

 

 

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