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Gradiva2.jpg

 

 

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas

Car j’ai vécu  de vous attendre,
Et mon cœur n'était que vos pas.


Paul Valery (Charmes, 1922)

A la mémoire de mon père qui m'a fait connaître Paul Valéry.

Ce poème est extrait du recueil Charmes qui en comporte vingt et un. "Charmes" vient de "carmina", qui étaient, dans l'Antiquité romaine, des formules incantatoires rythmées.

Après le succès remporté par La Jeune Parque (1917), Paul Valéry, plébiscité en 1921 comme le plus grand poète français contemporain, publie Charmes le 25 juin 1922.

Après remaniement de l'ordre des 21 poèmes, une nouvelle édition paraît en 1926. Chaque poème illustre une idée et dépend des autres. L'influence d'Edgar Poe et de Stéphane Mallarmé se fait sentir dans la conscience du poète, artisan inspiré, de ses moyens et de ses effets : " Les dieux, gracieusement nous donnent pour rien le premier vers, mais c'est à nous de façonner le second."

D’apparence très simple, Les Pas est composé de quatre strophes de quatre octosyllabes chacune en rimes croisées, alternativement féminines et masculines.

Il faut prononcer : "len/te/ment", "sain/te/ment", "re/te/nus", "de/vine",  "per/son/ne/ pur(e) om/bre/ di/vi/ne", "pré/pa/res", "nour/ritu/re" et non : lent'ment, "saint'ment", "ret'nus", d'vine, person'pur, prépar', nourritur'). Bien prononcer "mu-ets" (diérèse, comme s'il y avait deux syllabes) ; la dernière syllabe comportant  un "e" muet en fin de vers (rimes féminines) ne se prononce pas.

Tes/pas,/en/fants/de/mon/si/lence

Sain/te/ment/len/te/ment,/pla/cés

Vers/le/lit/de/ma/vi/gi/lance

Pro/cè/dent/ mu/ets/et/gla/cés

 

Per/son/ne/ pur(e) om/bre/di/vine,

Qu'ils/sont/doux/tes/pas/re/te/nus !

Dieux/tous/les/dons/que/je/de/vine

Vien/nent/à/moi/sur/ces/pieds/nus !

 

Si,/de/tes/lè/vres/a/van/cées

Tu/ pré/pa/res/pour/l'a/pai/ser

A/l'ha/bi/tant/de/mes/pen/sées

La/nour/ri/tu/re/d'un/bai/ser,

 

Ne/hâ/te/pas/cet/acte/ten/dre,

Dou/ceur/d'ê/tr(e) ou/de/n'ê/tre/pas

Car/j'ai/vé/cu/de/vous/at/tendre

Et/mon/coeur/n'é/tait/que/vos/pas.

Son thème principal est l'attente, mais son interprétation soulève des difficultés, notamment l'identité de "celle qui s'avance" : est-ce une femme, ou bien un ange, une allégorie de l'inspiration poétique ou bien la mort ? Nous verrons que ces interprétations ne s'excluent pas les unes les autres. Valéry disait qu'il est impossible de "résumer" un poème et l'essence du symbolisme réside précisément dans la pluralité des interprétations : "Or est poème ce qui ne peut se résumer. Rien de beau ne peut se résumer. Les barbares pédagogues résument et font résumer les oeuvres dont l'absurdité de les résumer est l'essence même." (Tel quel, "Rhumbs", Oeuvres, Ed. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome II, page 638)

La première strophe épouse, par sa syntaxe, le mouvement d'un être qui  s’avance vers le lit du poète éveillé (« le lit de ma vigilance ») ; le poète emploie un mot abstrait « vigilance » en position de complément de détermination d’un mot concret (« lit ») ; « vigilance » vient du latin « vigilare » qui signifie « veiller » - le lit où je veille - mais "vigilance" dit autre chose et plus que le fait de ne pas dormir : se tenir en éveil, attendre l'inespéré, attendre la rencontre, et implique un état de conscience actif,  auquel fait écho un autre mot calqué sur le latin « procèdent » (« procedere ») qui appartient au champ sémantique de « procession » et confère au poème une connotation antique, religieuse et sacrée (« ombre divine », « saintement ») ; on ne sait pas exactement à quel monde appartient l’être qui s’approche du poète. Est-ce une femme ? Est-ce un ange ? Une allégorie de l’inspiration poétique (la Muse Erato, "l'aimable", inspiratrice de  l'élégie, de la poésie amoureuse, lyrique, érotique et anacréontique) ? La mort (une Parque) ? Peut-être tout cela à la fois.

"Tes pas, enfant de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

S’avancent, muets et glacés."

On notera l’organisation syntaxique de ces quatre vers qui forment une seule phrase par enjambement : « Tes pas », le sujet, est séparé du verbe (« s’avancent ») par une apposition (« enfant de mon silence »), deux adverbes de manière longs ("saintement", "lentement ") et un complément circonstanciel de lieu (« vers le lit de ma vigilance ») ; les deux adjectifs qualificatifs épithètes détachées qualifient le mot « pas » et en sont séparés par une quinzaine de mots. La syntaxe « mime » le mouvement d’une personne qui s'avance avec lenteur mais aussi la dimension de l’attente… « Muets et glacés » : elle ne parle pas et se déplace sans bruit sur ses pieds nus.

La première strophe, au présent de l’indicatif, s’adresse à elle mais en même temps au lecteur : ils évoquent un mouvement, une silhouette imprécise, une idée davantage qu’une personne réelle. La poésie de Paul Valéry se caractérise par une degré d’abstraction, proche de la pensée philosophique, un certain « hermétisme » (le sens n’est pas immédiatement compréhensible), un vocabulaire abstrait et savant, mais elle demeure compréhensible (au prix d’un certain effort), sa simplicité translucide témoigne d'un équilibre miraculeux entre l’intelligence abstraite, l'imagination et la sensibilité.

"Tes pas, enfants de mon silence..."  Le poète énonce ici une vérité profonde : c'est le silence intérieur, la disponibilité qui rend possible la rencontre avec la "personne pure", l'inspiration poétique, la relation amoureuse et le contact avec le monde spirituel. Les réalités spirituelles et charnelles transfigurées par l'esprit ne peuvent advenir que dans le silence et à partir du silence ; le silence est le contraire du bavardage, le silence n'est pas l'absence de sons, mais la musique de l'esprit, la source bleue du coeur profond. C'est un silence riche, dense et peuplé de présences. La poésie prend sa source dans le silence et retourne au silence.

Les "pieds", dans la prosodie grecque et latine sont l'équivalent des syllabes dans la prosodie française. La polysémie du mot "pied" incite à faire de la "visiteuse" une allégorie de l'inspiration poétique... "enfants de mon silence" : le poète joue, là encore, sur l'étymologie latine, l'enfant ("in-fans") est celui qui ne parle pas. La poésie est issue du silence, du "recueillement", la Muse ne "meuble pas le silence" (Euripide : "Parle si tu as des mots plus forts que le silence ou garde le silence")

Valéry se souvient des origines religieuses, cultuelles de la poésie : selon Pausanias, les Muses, à l'origine, étaient au nombre de trois : "Aédé" (le chant, la voix qui a donné le mot "aède" = poète), "Mélété", la Méditation et "Mnémé", la Mémoire. Le poème est "l'enfant" de l'inspiratrice et de l'inspiré. Les Muses sont des classifications allégoriques des différents arts (éloquence, poésie épique, art lyrique, musique, tragédie, rhétorique, danse, poésie pastorale et astronomie),  alors que les trois Muses originelles symbolisent plutôt les facultés créatrices : la mémoire, la méditation et le chant (ou le rythme).

ronde-2.jpg Baldassare Peruzzi (1481-1536), Apollon dansant avec les Muses, Florence, Palais Pitti.

Dans la mesure où la personne qui s'avance est l'inspiration poétique, la Muse, on peut parler de "mise en abyme" : le poème évoque la conception d'un poème, peut-être celui-là même que nous lisons.

La deuxième strophe s’adresse à l'être qui s'avance "personne pure", "ombre divine", en des termes qui défient  l’interprétation. Le poète affirme la douceur de l’attente et de la lenteur ("qu’ils sont doux, tes pas retenus") et exprime l’intensité de ce moment délicieux où un être aimé s’apprête à se donner, « dons » tout à la fois poétiques, spirituels et charnels. Une faculté est ici mise en valeur qui n’est ni l’entendement abstrait, ni la sensibilité pure, mais l’imagination ; l'essence visée par l'imagination créatrice, poétique et spirituelle, n'est pas "imaginaire", elle est le réel absolu. Les deux phrases exclamatives ("qu'ils sont doux tes pas retenus !", "Tous les dons que je devine viennent à moi sur ces pieds nus !") et l'interjection archaïque latine "Dieux!" ("Dii !") expriment l'émotion du poète. Les Dii Consentes ou Dii complices sont les douze grands dieux du panthéon classique gréco-romain. Ils étaient regardés comme le conseil céleste présidé par Zeus (Jupiter). Leurs noms avaient été groupés par Ennius dans deux vers célèbres :

"Juno, Vesta, Minerva, Ceres, Diana, Mars

Mercurus, Jovi, Neptunu, Volcanus, Apollo."

dieux.jpg

Leur nom de consentes ("ceux qui sont ensemble", consens devant être rapproché de absens et de praesens), indique bien que le culte qu'ils reçoivent s'adresse, non pas à chaque divinité séparément, mais au groupe, au conseil tout entier, considéré comme une sorte d'individualité céleste.

hesiode.jpg                                           

Gustave Moreau, Hésiode et la Muse (1891)

"Personne pure" : la personne totalement réalisée, unifiée et unifiante est l'Ange, le double céleste. "Dieux !" : Henry Corbin a parlé du "paradoxe du monothéïsme" : la Déité unique et inconnaissable se  manifeste de façon différenciée et plurielle à la pluralité des personnes (on parle de "kathénothéisme" comme synthèse du monothéisme et du polythéisme).

L'érotisme n'est pas absent de ce poème ("lèvres avancées", "nourriture d'un baiser") ; l'union mystique et l'union charnelle procèdent d'une seule et même "énergie sainte" et c'est à tort qu'on les distingue quant à leur origine, dans le soufisme (Hallaj) et  la spiritualité baroque (l'extase de sainte Thérèse d'Avila par Le Bernin), l'union charnelle est une métaphore de l'union mystique et non l'inverse (voir aussi Le Cantique des Cantiques).

Les deux dernières strophes forment une unique phrase par enjambement : le poète emploie la même structure syntaxique pour retarder le thème ("le baiser") par rapport au propos ; on remarque le passage dans les deux derniers vers  du tutoiement au vouvoiement, qui, paradoxalement, énonce un  plus grand degré d’intimité et de proximité, tout en affirmant une distance. « L’habitant de mes pensées » désigne par une périphrase métonymique raffinée, voire précieuse - l'image d'une abeille ou d'un oiseau du paradis qui féconde une fleur, le poète lui-même ; Paul Valéry, lecteur de Descartes, reprend ici la distinction entre l'âme et le corps : "Je pense donc je suis", je suis en tant que pensée", le "je" habite la pensée.  

Le mot « apaiser » suggère la satisfaction du désir et l'idée (antique) que tout désir est, d'une certaine façon douleur.

Mais le poète demande à l’être aimé de retarder ce don (« la nourriture d’un baiser ») afin de maintenir le plus longtemps possible la "douceur de n’être et de n’être pas", ce moment suspendu où l’être n’est qu’attente, imagination anticipatrice, lourde de tous les possibles, le moment du désir. Il fait ainsi retour aux Présocratiques et à la dialectique de l'Etre et du Néant, dont la synthèse ici n'est pas le devenir héraclitéen, mais le désir (eros), fils de Poros (la richesse, la satiété) et de Pénia (la pauvreté, le manque), comme le rappelle Platon dans Le Banquet. Le poème implique une conception philosophique de l'amour comme "énergie sainte", comme érotisation du sacré et/ou sacralisation de l'eros et une dimension "cérémoniale".

le-banquet.jpg

"Glacé", "lit", "ombre divine", "n'être pas" et tout le dernier quatrain peuvent aussi  inciter à voir en "celle qui s'avance", une Parque, une allégorie de la mort. "Douceur d'être et de n'être pas" évoquerait donc la douceur de vivre qui est un "entre deux" entre la naissance et la mort, ou, dans une perspective platonicienne, l'incarnation et la mort comme (re) naissance à l'immortalité dans le monde supra-sensible, le monde des Idées. La mort n'est pas une réalité terrifiante ("acte tendre"), mais il la conjure de ne pas se hâter car il lui (nous) faut vivre pleinement la dimension initiatique de la vie terrestre. "Mon coeur n'était que vos pas" :  on peut comprendre deux choses : l'évocation de l'émoi amoureux (avoir le coeur qui bat) et le fait que chaque battement de coeur nous rapproche de la mort ou la rapproche de nous. "J'ai vécu de vous attendre" : la vie humaine se déroule "sous l'horizon de la mort". La conscience du temps (et donc l'attente qui est le thème principal de ce poème) et de la mort sont, avec le désir un des traits fondamentaux de la réalité humaine. "Attends, mon âme le vêtement de gloire, nul ne le passe en ce désert du temps." (Angelus Silesius). Le poème se termine, significativement sur le mot "pas" ("Etre ou ne pas être ?", se demande Hamlet).

Le poète ne désire pas l'anéantissement, il conçoit la mort comme celle qui apporte la plénitude des "dons", au-delà des limitations de la condition terrestre.

Valéry souligne une dimension essentielle de "l'être pour la mort" : le désir, sans lequel il n'y aurait ni savoir, ni amour, ni révélation, ni rencontre. Parmi les devises qu'il a imaginées pour le Palais de Chaillot, figure celle-ci (côté Musée de l'Homme, face à la Tour Eiffel) :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu'à toi

Ami n'entre pas sans désir »

Le Musée de l'Homme abrite des oeuvres d'art et l'art  (notamment la poésie) est la manifestation de la fine pointe du désir humain.

Il-depend-de-celui-qui-passe.jpg

On remarque l’emploi de la conjonction « car » au début de l’avant dernier vers qui, contrairement à « parce que » justifie ce qui vient d’être dit, une injonction  paradoxale (« ne hâte pas cet acte tendre ») ; remarquer également les dentales ("ne hâte pas cet acte tendre") et les plosives ("tu prépares pour l'apaiser") : "le poème est une hésitation prolongé entre le son et le sens."

"Car j'ai vécu de vous attendre

Et mon coeur n'était que vos pas."

Remarquer le passage du présent au passé ("j'ai vécu", "n'était") ; le passé composé évoque, dans le système du présent (discours) une action révolue, mais qui fait sentir son influence, sur le moment présent, contrairement au passé simple (on dit que l'énoncé est "ancré dans la situation d'énonciation") ; l'imparfait évoque une action à durée indéterminée, de second plan, en insistant  sur l'aspect duratif. On retrouve cet opposition du passé composé et de l'imparfait chez Gérard de Nerval (Dans une allée du Luxembourg) :

"Le bonheur passait, Il a fui."

Il y a ici un emploi subtil des temps verbaux. Le passé composé ("j'ai vécu") peut s'entendre à la fois comme un futur antérieur ("j'aurai vécu") inaccompli et comme un accompli.

L'emploi du passé implique que dans l'axe chronologique, "l'autre" a rejoint le poète, mais, quelle que soit l'interprétation, "rejoindre" ne signifie pas, dans les caresses et les baisers, la fusion amoureuse ou spirituelle, l'abolition de la "distance".

La rencontre avec l'autre est toujours un événement unique, un "hapax" et n'a rien de banal comme la satisfaction de la faim et de la soif (ou seulement de manière métaphorique : "la nourriture d'un baiser"). Valéry nous met  en garde contre la tentation de la "possession". "Dieux ! Tous les dons que je devine..." La rencontre amoureuse et/ou spirituelle implique le don réciproque des amants.

Remarquer également la polysémie de « pas » (« n’être pas », vos « pas ») qui forment une rime parfaite et la clausule « vos pas », derniers mots du dernier vers, reprenant, dans une composition circulaire, le premier mot du premier vers « tes pas ».

Dans une civilisation avide de satisfactions immédiates et qui a tendance à court-circuiter l'intervalle entre le désir et sa réalisation et à rabattre le désir sur le besoin, le poème de Paul Valéry rappelle l'importance du silence, de la vie intérieure, de l'imagination et la dimension du "coeur" comme organe de perception privilégié des réalités spirituelles (connaissance d'amour) qu'Henry Corbin appelle, de son côté,  le "mundus imaginalis" (le monde imaginal). "L'éclat de la splendeur resplendit dans la nuit. Qui peut la voir ? Un coeur qui a des yeux et qui veille." (Angelus Silesius)

paul_valery.thumbnail.jpg

"Car j'ai vécu de vous attendre

Et mon coeur n'était que vos pas."

"L'imagination active, créatrice, est à la fois faculté de perception et de création (...) Son organe est le coeur et son action est la pensée du coeur. Dans la doctrine d'Ibn 'Arabi et dans le soufisme en général, le pouvoir du coeur est appelé "himma", un terme dont le mot grec "enthymesis" suggère peut-être le mieux le contenu, mot qui signifie méditation, conception, imagination, anticipation, désir ardent - le fait d'avoir une chose présente dans le "thymos" qui est force vitale, âme, coeur, intention, pensée, désir... est la force d'une intention assez puissante pour projeter et pour réaliser une réalité extérieure à l'être qui la conçoit.."

Tom Cheetham, Henri Corbin : Ta'wil et l'Exégèse de l'âme.

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