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Portrait de Michel de Montaigne

 

"Celui qui ne sait pas tirer les leçons de trois mille ans vit seulement au jour le jour." (Goethe)

 

"Si j'avais à imaginer une devise pour la jeunesse, je choisirais celle-ci : Culture et Courage". (André Malraux)

 

La notion de "culture" apparaît aux alentours du XIXème siècle. Elle est l'héritière des Humanistes de la Renaissance (Montaigne, Rabelais, Erasme...), de la pensée des Lumières, des Révolutions de 1789 et de 1848, de Condorcet, de la Troisième République et de la volonté de ses fondateurs de former des citoyens éclairés et responsables (des électeurs d'un suffrage désormais universel durement conquis), à travers l'Ecole laïque, gratuite et obligatoire (Jules Ferry), en concurrence avec l'Eglise ; les "hussards noirs de la République", glorifiés par Charles Péguy sont une sorte de clergé combattant, à la manière des Ordres religieux et militaires du Moyen-Âge.

 

La culture fut d'abord l'apanage de la bourgeoisie (après avoir été celle de l'aristocratie), avant de se répandre peu à peu dans le Peuple, à travers l'Ecole.

 

Elle n'est pas un simple vernis, mais un ensemble de savoirs et de comportements, liés à une certaine vision de l'Homme, à un "modèle humain" ; dans l'esprit des fondateurs de l'école républicaine, le savoir est étroitement lié à la "morale" qui a disparu des programmes dans les années 60.

 

Héritière de la tradition judéo-chrétienne, cette morale, (ou plutôt cette "éthique"), inspirée du "Fondement de la métaphysique des moeurs" d'Emmanuel Kant, était acceptable aussi bien par les croyants que par les agnostiques :

 

1) Agis comme si la maxime de ton action pouvait être érigée par ta volonté en Loi universelle de la nature."

 

2) Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen."

 

3) Agis de telle sorte que tu puisses toujours te considérer en même temps comme législateur et comme sujet dans le règne des fins."

 

Chaque grande époque de l'Humanité a eu ses modèles humains : "l'aner kalos ka'gathos" des Grecs, le "vir probus" empreint "d'urbanitas" des Romains, le chevalier guerrier, le chevalier courtois et le chevalier en quête spirituelle du Moyen-Âge, l'humaniste de la Renaissance, "l'honnête homme" du XVIIème siècle, l'homme des Lumières...

 

Figures partielles et partiales, socialement délimitées, dont sociologues et historiens ont beau jeu de démontrer l'appartenance à telle classe sociale déterminée et le caractère restrictif (les femmes et les enfants, les esclaves et les "métèques" par exemple ne sont pas citoyens à part entière dans la démocratie athénienne).

 

Mais ces modèles n'excluent pas l'existence d'une "contre-culture" populaire (paysanne, artisanale, ouvrière...) avec des interactions réciproques avec la culture dominante.

 

Qu'en est-il aujourd'hui ? Ce n'est pas un hasard si la notion de "culture" est remplacée dans les nouvelles directives officielles par un "socle commun des compétences" : maîtrise des nouvelles technologies de l'information, du code de la route, "savoir nager" (sic !), éducation à la citoyenneté côtoient la maîtrise de la langue française et ce que l'on appelait, jadis la "culture", mais réduite à sa plus simple expression ; on a renoncé à hiérarchiser ces savoirs et à les intégrer dans une vision d'ensemble de la formation de la personne humaine.

 

Le passé et les "modèles humains antérieurs" ne sont plus vraiment transmis, en particulier la tradition humaniste, constitutive de l'Europe moderne et qui plonge ses racines dans le monde gréco-romain ; l'enseignement du grec a presque disparu, au grand désespoir de Jacqueline de Romilly (cf. "L'enseignement en détresse") et celui du latin se borne à une vague "initiation" où il est davantage question de "civilisation" (ce qui est , je le reconnais, mieux que rien) que d'étude de la langue.

 

Dans le meilleur des cas, les élèves apprennent les déclinaisons, mais ils n'apprennent pas à s'en servir en faisant des versions (et encore moins des thèmes) parce que l'enseignement de la grammaire a disparu à l'école primaire au profit de l'observation raisonnée de la langue (la fameuse ORL) et qu'ils n'ont plus les bases grammaticales nécessaires. Et puis il faut éviter de décourager le peu d'élèves qui choisissent encore de faire du latin.

 

Quand Jean Jaurès se demandait si la suprématie du latin et du grec dans l'enseignement supérieur à son époque, apanage d'une bourgeoisie cultivée était adaptée à la montée en puissance d'une classe ouvrière consciente et organisée, il ne pouvait prévoir la situation actuelle : la disparition de cette "bourgeoisie cultivée" (l'actuel président de la République est parfaitement représentatif de ce que sont devenues les "classes dirigeantes") et celle de la classe ouvrière dans les années 60 et la constitution d'une gigantesque "classe moyenne" qui tend à imposer partout (sous le nom "d'opinion publique") ses "valeurs".

 

La France a eu la Monarchie, puis la République, puis l'Empire, puis à nouveau la République. A présent, elle a la "Démocratie" et le système éducatif qui va avec et si Luc Chatel, l'actuel ministre de l'Education national, a pu si facilement faire passer sa réforme du lycée, c'est qu'il y a finalement un large consensus en faveur d'une baisse des exigences et du niveau.

 

On peut évidemment se dire qu'une société fait fausse route lorsqu'elle élève les valeurs matérielles au-dessus des autres, mais un tel argument est peu susceptible de toucher ceux qui nous gouvernent (et ceux qui les ont élus).

 

Même si elle choque l'opinion, la multiplication des actes de violence au sein des établissements scolaires et les incivilités permanentes entre élèves et vis-à-vis des enseignants ne constituent pas vraiment des arguments en faveur d'un changement profond du système, la rupture avec le "collège unique", le rétablissement de la sélection et d'un minimum de discipline.

 

L'opinion, là encore, ne fait pas le lien entre les deux réalités (la violence et le système scolaire) et tend à imputer la responsabilité de ces actes à "l'environnement", moyen commode de "noyer le poisson" qui convient parfaitement aux responsables et aux organisateurs du système.

 

Seule une déliquescence totale du système éducatif (vers lequel tous les enseignants lucides savent que nous allons, du moins dans l'enseignement public) et son impuissance à dégager une élite capable de faire fonctionner l'économie et les services (médecins, ingénieurs...), mais aussi de techniciens, d'ouvriers, d'artisans, de commerçants compétents pourrait faire pencher la balance.

 

La prise de conscience a eu lieu aux Etats-Unis depuis Ronald Reagan et son fameux discours "A Nation at Risk" dans les années 80 et  le président Obama semble agir en faveur d'un enseignement public de qualité, notamment pour les classes les plus défavorisées.

 

Il faudra peut-être attendre vingt ans pour que la France en fasse autant, à moins qu'elle ne le fasse jamais et qu'elle se résigne à rester ce qu'elle est devenue, une nation de second plan.

 

 Le "socle commun" qui remplace la culture générale (et la culture tout court) semble viser principalement l'adaptation des individus à la société de consommation qui est, pour reprendre la maxime de Goethe, une société  amnésique, "sans mémoire" qui vit "au jour le jour" - nous avons un semblant d'Europe économique et financière qui donne des signes inquiétants d'essoufflement, mais l'Europe n'a pas vraiment d'existence politique et culturelle -  la dimension de l'avenir et du passé qui caractérise tout véritable projet de société en paraissent singulièrement absents. Mais peut-il y a voir un "avenir" sans une connaissance du passé, sans ce "retour amont" dont parlait René Char ?

 

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  Hannah Arendt

 

Dans son célèbre essai sur la crise de l'Education aux Etats-Unis dans les années 60 (qui est la situation actuelle de la France et de la plupart des pays d'Europe), Hannah Arendt a bien montré le caractère paradoxal des idées des tenants de la "progressive education" : en laissant les "apprenants" construire leur propre savoir, en renonçant à leur transmettre des connaissances, le "pédagogue" moderne pense ainsi les rendre plus heureux et plus libres.

 

Il ne fait en réalité que les river aux limites étroites de leur milieu, et de leurs préjugés. L'éducateur, explique Hannah Arendt doit avoir le courage de dire aux élèves : "Voici notre monde" et de leur transmettre explicitement l'héritage du passé. Ce n'est qu'ainsi qu'ils pourront en faire leur miel, (comme disait Montaigne), exercer leur esprit critique et faire surgir, à leur tour, "du nouveau".

 

Ceux qui sont nés, comme moi, dans les années 50, qui ont un pied dans le passé où la notion de culture générale avait encore un sens et un autre dans un présent où le sens de cette notion tend à disparaître, savent bien qu'elle est la seule "armature" (au sens musical du terme) qui permette de s'adapter intelligemment au présent et de construire un avenir viable.

 

"La véritable école du commandement est la culture générale. Au fond des victoires d'Alexandre, il y a l'enseignement d'Aristote." (Charles de Gaulle)

 

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