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Cet ouvrage, qui est aussi un témoignage "de première main" est l'une des introductions les plus solides, les plus claires et les plus "engagées" à la phénoménologie de Husserl et à la pensée du "premier"  Martin Heidegger, celui d'Etre et Temps, avant le tournant des années 30 et l'abandon provisoire de la problématique du "Dasein" pour la pensée de l'Etre.

 

Philppe Némo : Avez-vous connu Husserl ?


Emmanuel Lévinas : J'ai été pendant un ans son auditeur à Fribourg. Il venait de prendre sa retraite, mais il enseignait encore. J'ai pu l'approcher et il me recevait aimablement. A cette époque la conversation avec lui, après quelques questions ou répliques de l'étudiant, était le monologue du maître soucieux de rappeler les éléments fondamentaux de sa pensée. Mais il se laissait parfois aller aussi à des analyses phénoménologiques particulières inédites, référées aux nombreux manuscrits non publiés. Les Archives Husserl de Louvain, organisées et dirigées par mon regretté et éminent ami, le Père Van Breda, en ont rendu lisibles et accessibles de nombreuses pages. Les cours que j'ai suivis portaient en 1928 sur la notion de psychologie phénoménologique, et en hiver 1928-1929 sur la constitution de l'intersubjectivité."

 

Philippe Némo : Quand vous êtes venu à Fribourg pour suivre l'enseignement de Husserl, vous avez découvert là un philosophe que vous ne connaissiez pas auparavant, mais qui aura une importance capitale dans l'élaboration de votre pensée : Martin Heidegger.

 

Emmanuel Lévinas : J'ai découvert en effet Sein un Zeit (Etre et Temps) qu'on lisait autour de moi. J'ai eu très tôt pour ce livre une grande admiration. C'est un des plus beaux livres de l'histoire de la philosophie - Je le dis après plusieurs années de réflexion. Un des plus beaux livres parmi quatre ou cinq autres...


Emmanuel Lévinas, Ethique et Infini, dialogues avec Philippe Nemo (L'Espace intérieur, Fayard/France-Culture)


" Avec le recul du temps, l'oeuvre d'Edmund Husserl, aussi révolutionnaire par son contenu que par les influences qu'elle a exercées, apparaît cependant et par les thèmes qu'elle aborde et par la manière dont elle les traite, comme fidèle aux enseignements essentiels de la civilisation européenne.

 

Convaincu de l'excellence de la tradition intellectuelle de l'occident, de la dignité suprême de l'esprit scientifique, Husserl s'inquiète des bases incertaines sur lesquelles repose l'édifice du savoir. Son besoin de fonder les sciences sur une doctrine universelle et absolue le rattache à Descartes. Sa philosophie prétendra nous conduire vers les premières évidences sans lesquelles la science ne serait pas digne de son nom. La logique, "la science de la science", où il apercevra de bonne heure avec Leibniz le germe d'une mathesis universalis, restera la grande préoccupation de sa vie. La phénoménologie transcendantale sera une mathesis universalis pensée jusqu'au bout. De là cette conception du travail philosophique exposée dans le fameux article sur la "philosophie en tant que science rigoureuse" et appelée à un si grand retentissement. La vaine succession des systèmes constitue un spectacle désolant, indigne du philosophe. La philosophie véritable et vraie ne sort pas toute armée de la tête d'un seul penseur. Elle est, comme la science, l'oeuvre des équipes et des générations de philosophes..."

 

"La remise en question de la notion d'être et de son rapport avec le temps est le problème fondamental de la philosophie heideggerienne - le problème ontologique. La manière dont l'homme se trouve amené au centre de la recherche est entièrement commandée par la préoccupation fondamentale qui consiste à répondre à la question : "qu'est-ce qu'être ?" Le privilège du problème concernant l'homme ne répond donc pas à un souci d'inspiration critique, cherchant à établir préalablement la validité de l'instrument qu'est la connaissance. C'est pourquoi, après avoir montré la place essentielle de l'homme dans la recherche philosophique, Heidegger rappelle d'une manière qui, d'abord, surprend la conscience moderne, non pas la riche éclosion des études de la conscience qui date de Descartes, mais la phrase d'Aristote qui affirme la place privilégiée de l'âme dans la totalité de l'être : "é psuché ta onta pôs estin." (Sein und Zeit, p. 14 ; Aristote, De anima, livre Gamma. 8, 431 b 21)"

 

" Les études réunies sous le titre de "En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger" reflètent la première rencontre avec la phénoménologie et attestent les espoirs des premières découvertes. Nous n'avons pas cru devoir les retoucher en les réimprimant. Même les pages qui y concernent Heidegger, relatives à Sein und Zeit - et où rien de la dernière philosophie de Heidegger n'est encore pris en considération - ont été laissées sans changement.

 

Mais nous avons ajouté à la présente réédition quelques études récentes consacrées à Husserl sous le titre "Commentaires nouveaux". Elles traduisent une réflexion retournant fréquemment à l'oeuvre husserlienne pour y chercher des inspirations, même quand elle s'en sépare. Les notions husserliennes d'intentionalité et de sensibilité - nullement simples, ni même dépourvues d'équivoque, ni même de mystère, susceptibles d'accréditer jusqu'à l'idée d'une intentionalité sans thématisation - nous semblent offrir des possibilités encore irréalisées. L'idée d'un conditionnement transcendantal selon lequel s'échelonnent entités et choses au delà (dans le culturel) et en deçà (dans le sensible) de l'acte strictement intellectuel - promet, en guise d'analyse intentionelle, une nouvelle façon de passer d'une idée à l'autre. Ces recherches ont enfin rendu possibles quelques autres essais sur lesquels se termine le présent récueil. ce sont les "Raccourcis", projets de cheminement plus sinueux." (Emmanuel Lévinas)

 

Emmanuel Lévinas, En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, Paris, Librairie philosophique J. Vrin)

 


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