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Traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat

"Que signifie "enseigner" ?

C'est dévoiler un Logos révélé, diront les uns, tel le maître qui enseigne la Torah, explique le Coran ou commente le Nouveau Testament. Au contraire, argueront d'autres, l'enseignement passe par la seule vertu de l'exemple, tels Socrate et les saints qui enseignent en existant.L'enseignement est un rapport de force, une forme de violence, protesteront les troisièmes.

C'est compter sans les refus d'enseigner, faute de destinataire jugé digne de son héritage par le maître. Les exemples abondent dans l'histoire de la tradition alchimique et kabbalistique, ou bien de la philosophie.

Par-delà toutes ces réponses, la question qui vaille n'est-elle pas de savoir s'il existe quelque chose à transmettre, sinon un premier éveil, une aurore de l'intelligence ? "

"Au terme d'un demi-siècle d'enseignement, dans maints pays et systèmes d'enseignement supérieur, témoigne George Steiner, je me suis trouvé de plus en plus incertain de la légitimité, des vérités sous-jacentes de cette "profession".

Je mets ce mot entre guillemets pour signaler la complexité de ses racines dans des antécédents religieux et idéologiques. La "profession" du professeur - mot lui-même un peu opaque - recouvre toutes les nuances concevables, du gagne-pain routinier et désenchanté au sentiment exalté de sa vocation. Elle comprend maintes typologies, du pédagogue qui détruit l'âme au maître charismatique. Immergés que nous sommes dans des formes d'enseignement presque innombrables (enseignement élémentaire, technique, scientifique, humaniste, moral et philosophique), il est rare que, pour les considérer, nous mettions à distance les merveilles de la transmission, les ressources du faux et ce que j’appellerais, en attendant une définition plus précise et plus matérielle, le mystère de la chose.

Qu'est-ce qui habilite un homme ou une femme à "enseigner" à un autre être humain ? Où réside la source de l'autorité ? Et quels sont les grands ordres de réponses des enseignés ? La question a contrarié saint Augustin ; dans le climat libertaire d'aujourd'hui, elle est devenue grossière."

George Steiner distingue plusieurs formes de relation maître-élève : le maître qui "vampirise" ses disciples, le disciple qui trahit son maître, l'échange "admirable" entre le maître et le disciple : "la troisième catégorie est celle de l'échange, d'un éros fait de confiance réciproque et, en vérité, d'amour (...) Par un processus d'interaction, d'osmose, le maître apprend de son disciple lors même qu'il enseigne.

L'intensité du dialogue, explique George Steiner, engendre l'amitié au sens le plus haut du terme. Il peut engager et la clairvoyance et la déraison de l'amour. Songez à Alcibiade et Socrate, Héloïse et Abélard, Arendt et Heidegger. Il est des disciples qui se sont sentis incapables de survivre à leurs maîtres.

Chacune de ces formes de relation a inspiré des témoignages religieux, philosophiques, littéraires, sociologiques et scientifiques. Par sa dimension réellement planétaire, le matériau défie toute étude d'ensemble.

C'est ce défi que cherche à relever George Steiner dans ce livre.

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 Né à Paris en 1929, George Steiner a reçu une éducation française et anglo-saxonne. Il enseigne la littérature comparée à l'université de Genève et est professeur honoraire au Churchill College de l'université de Cambridge. Philosophe du langage, critique littéraire et romancier, il a publié, entre autres, Langage et silence, Après Babel, Martin Heidegger, Le transport de A.H., Les Antigones, La mort de la tragédie, Epreuves, Passions impunies et Errata.

 

 

 

 

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