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1003952-René Char

 

 "Audace d'avoir été un instant soi-même la forme accomplie du poème." (René Char)

 

Georges Mounin, Avez-vous lu Char ? Editions Gallimard, 1947

 

 

Char est-il un poète hermétique ?

 

"Pour écarter tout malentendu, déclare d'emblée Georges Mounin, je me hâte de dire que si j'aime l'oeuvre de René Char, ce n'est pas parce qu'elle est difficile." La poésie de Char, peut paraître hermétique,  mais elle ne relève pas, pour Mounin, de l'hermétisme traditionnel (Paracelse) : "véritable cryptographie, dans laquelle l'usage d'une symbolique ou la transposition des vocabulaires amène de saisissantes rencontres verbales, quelquefois."

 

Elle ne cherche pas, comme chez Mallarmé, à 'interdire à la foule l'accès du poème. Elle ne relève pas non plus de l'hermétisme valérien : "jouant sur la confusion qui s'opère entre l'attention réclamée par le texte et l'intérêt qu'il n'offre pas forcément, cet hermétisme risque toujours d'escamoter la poésie, de lui substituer toutes sortes de rébus.".

 

"Un texte portant sa charge poétique vraie n'a nul besoin du maquillage hermétique pour racoler son lecteur. L'énoncé le plus nu suffit à occuper l'esprit : "on tuait de si près que le monde s'est voulu meilleur. (Seuls demeurent, Gallimard 1945).

 

René Char s'est également prononcé contre une dernière forme d'hermétisme : l'hermétisme "métaphysique", que Mounin appelle "le parti pris du mystère à tout prix". "Le merveilleux aime à s'enfermer. de toute évidence pour que le poète écoute aux portes, fait-il dire au faux poète." Pour Mounin, si Char est "hermétique, c'est  "à son corps défendant".

 

Bien entendu, reconnaît Georges Mounin, de nombreux vers de Mallarmé et de Valéry abolissent la rhétorique et échappent à l'hermétisme fabriqué  au profit de l'expression nue :

 

"La chair est triste, hélàs ! et j'ai lu tous les livres. (Mallarmé)

 

"Le vent se lève, il faut tenter de vivre" (Valéry)

 

Mounin imagine une page du Journal intime de Char (que nous ne possédons pas, qu'il n'a jamais écrit, mais qu'il aurait pu écrire), datée du 3 septembre 1939 où il explicite en une vingtaine de lignes le poème "Le Loriot" (trois vers) : les circonstances, la déclaration de guerre, un loriot qui chante dans un cerisier, la lumière, le lit "monde à jamais révolu", le désespoir d'un homme qui sait qu'il va mourir.

 

Le Loriot (3 septembre 1939)

 

"Le loriot entra dans la capitale de l'aube,

L'épée de son chant ferma le lit triste,

Tout à jamais prit fin."

 

"Le problème ne se pose pas au poète de choisir entre le premier (le Journal intime) et le second texte (le poème). Il est poète, il écrit le second. Mais quel lecteur soutiendrait encore que, pour demeurer accessible, il fallait n'écrire que le premier ? Il faut ou transmettre physiquement, par n'importe quel moyen, l'émotion que le premier texte analyse et décrit seulement, ou se taire."

 

Ou le poème contient cet intransmissible autrement, et alors il finira bien par rencontrer son lecteur ; ou bien il ne contient pas cet intransmissible, il ne saurait par conséquent le transmetttre et tous les commentaires du monde ne sauraient l'y faire trouver.

 

Tel est le risque de la poésie, que le lecteur doit accepter comme une garantie même d'authenticité. Le poème quelquefois est hermétique, parce que la poésie est ce qui serait autrement ineffable."


 

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Lire Char, c'est se perdre dans la pureté d'une poésie élémentaire.

 

 

"A flanc de coteau du village bivouaquent des champs fournis de mimosas. A l'époque de la cueillette, il arrive que, loin de leur endroit, on fasse la rencontre extrêmement odorante d'une fille dont les bras se sont occupés durant la journée aux fragiles branches. Pareille à une lampe dont l'auréole de clarté serait de parfum, elle s'en va, le dos au soleil couchant.

 

Il serait sacrilège de lui adresser la parole.

 

L'espadrille foulant l'herbe, cédez-lui le pas du chemin. Peut-être aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l'humidité de la nuit.

 

(René Char, Seuls demeurent)

 

"On vient de lire un des poèmes les plus nus qui puissent être. Je veux dire un de ces textes dans lesquels la beauté paraît, presque sans rapports visibles avec les moyens de l'obtenir. Tous ceux pour qui le secret d'une esthétique est la stricte application d'une poétique formellement définie, iront se perdre dans la pureté de cette poésie élémentaire.

 

Si j'espérais définir l'impression née pour moi de ce poème, je dirais qu'il apparut à mes yeux comme l'allégorie la plus charnelle qui soit du monde méditerranéen."

 

"Comme "la rencontre extrêmement odorante" menait l'esprit d'onde en onde à l'auréole de parfum", la lampe et l'auréole, - la phrase qui les porte recolore ces images qui sont à tous - la lampe et l'auréole donc, confèrent une gravité solennelle à la femme qui s'avance. Un trait s'ajoute et lui donne sa grandeur définitive : "il serait sacrilège de lui adresser la parole." On a croisé quelque chose de beau comme un dieu : la Femme des bords de la Mer Intérieure, la choéphore, la canéphore, la porteuse de tout ce que le monde méditerranéen peut offrir. Le poète a souhaité qu'avec cette noblesse, cette lenteur et cette dignité sculpturales, cette porteuse apporte aussi gravement le Désir et l'Amour : "Peut-être, dit-il, aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l'humidité de la Nuit."

 

(George Mounin, Avez-vous lu Char ?, p. 37-38)


 

La poésie n'est pas une déformation consolante du monde.

 

"Char opte pour la santé, pour les yeux grands ouverts, l'acceptation du réel ; et quand ce réel est inacceptable, il opte pour la transformation réelle de ce réel, et non pour des tours de passe-passe propres à n'altérer que la perception du réel (l'autruche qui ferme les yeux pour anéantir le chasseur est surréaliste). La poésie crée derrière nos paupières ou les os de notre front un autre univers, mais celui-ci est la représentation réelle de l'univers réel (...) La poésie ne doit pas être une déformation du monde, aussi belle, aussi consolante soit-elle, mais l'information la plus immédiate, la plus fraîche et la plus exacte qui soit."

 

(Georges Mounin, Avez-vous lu Char ? p. 82-83)

 

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Gorges Mounin est né en 1910 en Normandie. Docteur ès Lettres, il a enseigné de 1961 à 1976 la linguistique générale et la stylistique française à la faculté des Lettres d'Aix-en-Provence.

 

Les circonstances

 

 

"Cet essai publié en 1946, a été écrit entre avril 1943 et décembre 1944. C'était mon premier ouvrage. Il était le résultat tout à fait inattendu de ma rencontre avec la poésie de René Char, puis avec le poète lui-même à l'automne 1938 et au printemps 1939.

 

(...) Ma rencontre avec la poésie vivante d'un poète vivant, plus âgé que moi de trois ans, fut un choc, une révélation, voire une initiation. Je sus brusquement que la poésie ne faisait pas seulement partie de la culture mais aussi de la vie, directement, qu'elle pouvait être plus vécue et vécue autrement que je ne l'avais fait jusque là. La dimension de la poésie de René Char, en 1938, dans Le Visage nuptial, y était naturellement pour beaucoup.

 

Le premier chapitre d'Avez-vous lu Char ? est intitulé : "Le poète et son lecteur". Et ce dernier mot court à travers tout l'essai. J'écrivais alors : "La création du poème par le lecteur est une opération parallèle à celle du poème par le poète."

 

Le cheminement existentiel du sens 

 

"J'ai lié les unes aux autres mes convictions et agrandi ta présence. J'ai octroyé un cours nouveau à mes jours en les adossant à cette force spacieuse. J'ai congédié la violence qui limitait mon ascendant. J'ai pris sans éclat le poignet de l'équinoxe. L'oracle ne vassalise plus. J'entre : j'éprouve ou non la  grâce." (René Char, Seuls demeurent, "Calendrier")

 

"J'ai pris sans éclat le poignet de l'équinoxe."

 

Un jour ce vers vint à ma rencontre. Saurais-je dire pourquoi ? C'était tôt le matin, c'était la campagne, j'allais par de petits chemins. J'allais sans y penser à quelque humble besogne. La veille avait été une journée splendide et cela peut-être avait compté. J'étais allègre, et je marchais bon pas, certainement j'étais sans y songer tout près de mon poème. Mais rien de tout ceci n'explique entièrement pourquoi je vis dans ce vers ce que je n'y avais jamais encore aperçu. J'y vis soudain la douceur du geste, l'autre membre de la phrase éclipsé par l'éclat du mot équinoxe : j'ai pris sans éclat le poignet de l'équinoxe. Je vois ce geste, je me souviens maintenant de cette nuance qu'il y  a dans la tendresse chaque fois que l'on prend - ou plutôt les rares fois - qu'on a pris, non la main, mais le poignet d'une femme. Ce trouble, cet espoir de plus, cette confiance déjà. Il a fallu, venus je ne sais d'où je ne sais pourquoi vers ma joie de ce matin-là, des souvenirs d'amour et de femme, pour qu'un vers - un vaste poème, - naquît en moi. L'équinoxe a pris le visage des femmes auxquelles un jour j'ai pris le poignet, le visage qu'elles avaient quand je leur ai pris le poignet. Cette gravité. cette sérénité. Cette tendresse. J'ai reconnu l'équinoxe, le plus beau visage du temps : arrêté dans sa trajectoire par l'émotion, par l'amour, par la poésie. Je vérifie maintenant l'exactitude émotionnelle de "l'équinoxe" ; de cette image d'égalité des temps sidéraux, qui me suggérait à mon insu dans le tissu d'une phrase toute douceur, la paix dans l'écoulement du temps.

 

J'ai pris sans éclat le poignet de l'équinoxe, a dit le poète. C'est-à-dire : touché par la grâce poétique, par l'émotion salubre, je me sens accordé au temps au cours d'une opération ineffable et pourtant exprimée. C'est-à-dire : je suis heureux." (Georges Mounin, Avez-vous lu Char ?, p. 48-49)

 

 

 

 

 

 


 


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