Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Alcools.gif

   

"Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages..."

 

 

                                     Zone

 

 

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventure policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thieville et l'avenue des Ternes

[...]

Extrait de Zone - Apollinaire, Alcools (1912)

 

Zone est le poème d'ouverture du recueil Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire. Ce poème appartient au cycle de Marie, en référence au peintre Marie Laurencin, rencontrée par Guillaume Apollinaire en 1907.

 

Après avoir changé le titre initialement prévu du recueil : Eau de vie en Alcools, Apollinaire décida de placer Zone en tête de l'ouvrage, lui donnant ainsi la valeur d'un Manifeste.

 

Le poème étonne tout d'abord par sa longueur (6 pages dans l'édition de la Pléiade) et sa disposition typographique : aux deux vers isolés du début succède une strophe de trois vers, une autre de huit vers, puis de dix, sans ponctuation, comme tous les autres poèmes du recueil. Le poète a conservé la structure du vers (majuscule/blanc), mais ces derniers ne comportent pas de rimes (vers libres) et sont de longueurs variées, généralement de plus de 12 syllabes, ce qui est totalement révolutionnaire à l'époque, bien que l'on trouve, ça et là, des alexandrins ("Une cloche rageuse y aboie vers midi").

 

Zone évoque un homme qui marche dans Paris en regardant la ville qui l'entoure, tout en réfléchissant à sa vie, en évoquant son passé, des choses vues ailleurs qui l'ont frappé.

 

C'est un poème circulaire qui s'étend sur 24 heures. Le mot "zone" vient d'un mot grec (dzonè) qui signifie "ceinture" : "Le troupeau des ponts bêle ce matin..." / "Tu es seul le matin va venir..." Le poète y mélange le présent et le passé, employant des verbes au présent se rapportant à des souvenirs d'enfance et de jeunesse, comme s'ils étaient actuels :

 

"Maintenant tu es au bord de la Méditerranée

Tu es dans le jardin d'une auberge aux environ de Prague..."

 

Zone a un aspect autobiographique, Apollinaire y fait allusion à la fin de sa liaison amoureuse avec Marie Laurencin :

 

"Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont

ensanglantées

C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au

déclin de la beauté (...)

 

Où l'on remarque le jeu sur les pronoms personnels "je", "tu" qui revient souvent dans le poème, symbole de dédoublement et de division du "moi".

 

L'amour dont je souffre est une maladie honteuse

Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie

et dans l'angoisse

C'est toujours près de toi cette image qui passe..."

 

Le poète évoque plus explicitement une autre expérience douloureuse qui le marqua profondément, son emprisonnement à la prison de la Santé en septembre 1911, accusé de complicité de vol parce qu'une de ses relations avait dérobé des statuettes au Louvre :

 

"Tu es à Paris chez le juge d'instruction

Comme un criminel on te met en état d'arrestation..."

 

En tant que  dissection, transformation, reconstruction du monde quotidien, par l'insertion dans une phrase complexe ou une suite de strophes d'un vers isolé qui semble ne pas avoir de rapport avec le contexte ou même le contredire, Zone est une transposition littéraire et syntaxique des formes discontinues et juxtaposées du cubisme analytique.

 

Organisation du poème :

 

Adieu au monde ancien

Salutation à la Tour Eiffel

Modernité du christianisme

Nostalgie de la foi

Poésie de la vie quotidienne :

 - Poésie des journaux et des affiches

  - Poésie des usines et des bureaux

Elan de ferveur mystique

Poétique de la verticalité

Voyage imaginaire

Compassion pour les déracinés

Le poète rentre chez lui


Le poète s'adresse pour commencer au symbole du modernisme et des prouesses de la technique, devenu également celui de la ville de Paris, la Tour Eiffel. Construite pour l'exposition universelle de 1889, cette structure en fer puddlé qui fut, pendant une trentaine d'années le plus haut monument du monde, (324 mètres), est le symbole même du cosmopolitisme, de l'ouverture au monde et de la modernité triomphante.  

 

En s'adressant à elle et en la comparant à une "bergère" gardant le troupeau de ses ponts - la Tour Eiffel est construite au bord de la Seine - le poète transforme ce symbole en une allégorie qui condense à la fois l'audace et l'élégance du monument ; le poète s'est amusé à commencer le poème par un jeu de mots, un double calembour : "bergère"/ "berge-erre" ; "bêle"/"belle", figure "vulgaire", abandonnée depuis les "grands rhétoriqueurs" du XVème siècle et pourchassée par les classiques et même par les Romantiques (Victor Hugo : "le calembour est la fiente de l'esprit qui vole.") On ne trouve pas moins de onze calembours, homophones  ou paragrammes dans Zone : "La jeune fille laide qui veut de marier avec un enseignant de Leyde", "Les émigrants qui espèrent gagner de l'argent en Argentine", "soleil cou coupé".

 

La Tour Eiffel fut loin de faire l'unanimité et fut décriée par de nombreux artistes, comme en témoigne cette Lettre ouverte du 14 février 1887 à M. Alphand, commissaire de l'exposition universelle  :  

 

"Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu'ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l’histoire français menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel" (...) Parmi les signataires se trouvait les noms de Meissonnier, Gounod, Garnier, Sardou, Boullat, Coppée, Leconte de Lisle, Huysmans, Maupassant et Zola.

 

la-tour-eiffel.jpg                                                  Robert Delaunay, La Tour Eiffel

 

Guillaume Apollinaire inscrit d'emblée son recueil dans un contexte polémique, celui de la querelle des anciens et des modernes. La tour, alliance de la hardiesse et de l'art est l'image même de la poésie nouvelle. En prenant parti pour elle, Apollinaire plaide en faveur de l'innovation et oppose le monde futur au monde ancien (l'antiquité grecque et romaine), dont il est "las" (le "tu" représentant le poète qui s'adresse à lui-même).

 

Tel le dieu Janus aux deux visages, le dieu des carrefours que l'on célébrait, dans l'antiquité, le regard du poète n'est pas entièrement tourné vers l'avenir - on retrouve la même ambiguïté dans Le Pont Mirabeau qui succède à Zone dans le recueil : le poète aspire à concilier en lui-même et dans son art le passé et l'avenir, comme il cherche à se réconcilier avec la femme aimée et avec lui-même.

 

 L'antiquité grecque et romaine est la référence suprême de l'art classique, le passé culturel et artistique de l'occident ; Apollinaire ne rejette pas cet héritage, mais l'imitation servile des anciens, le néo-classicisme, la peur d'inventer des formes nouvelles. L'antiquité grecque et romaine, c'est aussi le paganisme, opposé au christianisme qui fut, en son temps, une religion nouvelle et dans laquelle, le poète voit une forme de nouveauté éternelle : "La religion seule est restée toute neuve." "Seul en Europe, tu n'es pas antique, ô christianisme..."

 

"L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X" : éloge paradoxal d'un pape qui avait précisément condamné le "modernisme", mais cet éloge d'un pape "conservateur" montre bien l'ambiguïté et la complexité de l'attitude de Guillaume Apollinaire vis-à-vis de la "modernité".

 

Apollinaire s'est certainement souvenu de saint Augustin : "Gardez-vous de vous attacher à ce monde qui est vieux et de refuser la nouvelle jeunesse que vous offre le Christ."

 

Le modernisme est à l'époque une tendance théologique considérée par les courants intransigeants, dominant les autorités catholiques d'alors, comme déviante et menant à l'hérésie. S'appuyant sur une nouvelle lecture de la Bible, les modernistes acceptent l'idée d'une évolution dynamique de la doctrine de l'Église par opposition à un ensemble de dogmes fixes.


Dans la constitution apostolique Lamentabili sane exitu (1907), Pie X condamne formellement 65 propositions dites « modernistes », rappelées dans l'encyclique Pascendi

 

Apollinaire a bien perçu la dimension de "démesure" de la modernité, à l'opposé de la sagesse antique  ; Apollinaire n'est pas "futuriste" comme Marinetti, il n'aime pas les objets modernes pour eux-mêmes, mais pour la part de rêve qu'ils permettent de libérer ; "même les automobiles ont l'air d'être anciennes...." : l'automobile n'est qu'un moyen de transport, elle appartient au monde des objets utilitaires, au monde horizontal. La Tour Eiffel, au contraire, appartient au monde vertical ;  pointée vers le ciel, elle relève, comme les avions, d'une poétique du vol, de l'imagination ailée et se rattache au thème de l'Ascension, des anges et des oiseaux :

 

"C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

Il détient le record du monde pour la hauteur..."

 

Né en Italie autour du poète Filippo Tommaso Marinetti (Manifeste du futurisme, 1909), le futurisme est un mouvement littéraire et artistique européen du début du XXe siècle (de 1904 à 1920), qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, la machine, la vitesse.

 

Le poète est le témoin de la fin d'une certaine culture européenne et de phénomènes nouveaux : le développent de la société industrielle, l'exode rural,  le nivellement des modes vie, la perte de la conscience individuelle (la société de masse et l'avénement de la figure du "travailleur"), l'essor et la domination de la science et de la technique, le règne de la bureaucratie, la disparition du sentiment religieux...

 

"La modernolâtrie et la machinolâtrie futuriste, écrit D. Oster, peuvent apparaître comme des efforts dérisoires pour récupérer une dimension épique que le stade industriel, par nature anticommunautaire, isolateur, schizoïde, ne saurait assumer concrètement."

 

On peut donc parler, à propos de ce poème, de "lyrisme paradoxal".

 

"La honte te retient d'entrer dans une église et de t'y confesser" : le poète exprime la nostalgie de l'innocence, de la pureté, de la grâce, mais la honte du jugement d'autrui l'emporte. Comment être chrétien dans une société qui ne l'est plus ?

 

Le poète les voit les "prospectus", les "affiches", les "catalogues" comme des "objets qui chantent" ; il n'en retient que la gaité et la couleur, il n'en voit pas l'aspect mercantile, comme si l'affiche vivait d'une existence autonome par rapport à la société marchande qui l'a engendrée. Pablo Picasso et Georges Braque intégreront dans leurs tableaux, comme Apollinaire le fait dans Zone, des morceaux d'affiches et de journaux, détournés de leur fonction informative et publicitaire.

 

Gris.jpg                                                        Juan Gris, Le petit déjeuner

 

Cette allègement, cette réconciliation qu'il n'ose chercher dans la confession, le poète les trouve dans la poésie chantante des affiches, des prospectus et des catalogues. Faute de se réconcilier avec Dieu, il cherche à se réconcilier avec son temps.

 

Les journaux, la presse : le poète retient de ces autres symboles du monde moderne la diversité ("mille titres divers"), le cosmopolitisme, la simultanéité, la dimension planétaire ; la quatrième dimension de "l'ici-partout" figure l'immensité de l'espace s'éternisant dans un lieu donné, à un moment donné. 

 

Apollinaire prend le contre-pied de Baudelaire qui s'était élevé contre le projet de la Tour Eiffel et  parlait des journaux et des murs "qui suintent le crime". Mais Apollinaire, comme son ami Blaise Cendrars ("Fantômas, c'est l'Enéide des temps modernes") est sensible à la poésie du mystère.

 

250px-Fantomas1911.jpg

Le poème est structuré par des couples d'oppositions : opposition entre le réel et l'imaginaire, ici et partout, la terre et le ciel, la honte et la grâce, l'ancien et le nouveau, l'antique et le moderne, le paganisme et le christianisme, le Paris nocturne et le Paris diurne, la descente aux enfers et l'ascension vers la lumière.

 

Démentant "l'optimisme" du début, le poème se clôt sur l'évocation du déracinement ("Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants..."), de l'amour blessé, de la souffrance et de la solitude. Le poète montre l'envers du cosmopolitisme : la misère et les souffrances des déracinés.

 

"Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied

Dormir parmi tes tétiches d'Océanie et de Guinée..."

 

Apollinaire empruntait le Pont Mirabeau pour se rendre de chez Marie Laurencin à son domicile d'Auteuil, sur la rive droite. Le poème se termine par "Adieu Adieu" - c'est l'avant dernier vers -  (l'adieu à la femme aimée ?, l'adieu au lecteur ?)

 

Le sang de la décapitation ("soleil cou coupé") est le signe de la disparition du christianisme dans le monde moderne. Le soleil du monde est tranché ; ce soleil tranché n'est pas le dieu soleil des païens, mais le Christ, soleil spirituel, préfiguré par Jean le Baptiste qui eut la tête tranchée à la demande de deux "femmes fatales" : Hérodiade et sa fille Salomé. Thème sacrificiel, lié à la destruction du passé et à la renaissance que l'on trouve aussi dans le mythe d'Orphée dont la tête tranchée continue à chanter. Le poète s'efforce de naître à un monde nouveau en recherchant l'ivresse de l'élévation solaire, en absorbant l'alcool, l'eau de vie : l'eau, symbole de mort et le feu, symbole de vie.

 

"Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau de vie..."

 

On a souvent comparé Zone de Guillaume Apollinaire à Pâques à New-York de Blaise Cendrars :

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 


 


Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :