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Boule de Suif est un chef-d'oeuvre." (Gustave Flaubert)

Boule de Suif est une nouvelle de Guy de Maupassant, écrite dans le courant de l'année 1879, rendue publique en 1880, d'abord par une lecture faite en janvier par l'auteur devant ses amis du « groupe de Médan », puis par la publication, au sein d'un recueil collectif de nouvelles titré les Soirées de Médan, le 15 avril 1880.

Nous sommes au début du mois de décembre 1870, l'armée française a été vaincue à Sedan et à Metz. Au milieu de l'hiver, une diligence s'achemine de Rouen vers Le Havre.

A son bord, M. Loiseau, marchand de vins en gros et son épouse, M. et Mme. Carré-Lamadon, le comte et la comtesse de Bréville, deux religieuses, le Républicain Cornudet, et une "femme galante", Elisabeth Rousset, surnommée "Boule de suif".

Le voyage s'annonce difficile, la diligence n'avance pas. Les voyageurs ont faim et seule "Boule de suif" a pensé à emporter des provisions, qu'elle partage généreusement.

Les voyageurs font étape dans une auberge à Tôtes, occupée par les Prussiens, mais l'officier prussien qui dirige la garnison refuse de les laisser repartir tant que Boule de Suif n'aura pas accepté de partager son lit...

Elle finit par céder, pressée par les autres voyageurs et  ils sont finalement libérés.  Mais ils ne lui savent aucun gré de son dévouement et lui  témoignent  leur mépris.

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Questions sur la nouvelle 

I) compréhension

La fuite :

1) Précisez le point de vue narratif (auteur, narrateur, point de vue : externe, interne, omniscient ?)

2) Précisez le contexte historique.

3) Comment le narrateur évoque-t-il la déroute de l'armée française ? Relevez des mots et des expressions à l'appui de votre réponse.

4) En quelle saison se déroule le récit ? 

5) Où les voyageurs se rendent-ils ?

6) Combien sont-ils ? Qui sont-ils ? Appartiennent-ils au même milieu social ?

 7) Comment les trois femmes mariées considèrent-elles "Boule de suif" ? Pourquoi ?

8) Qu'est ce qui rapproche le comte Hubert de Bréville, M. Carré-Lamadon et Loiseau ?

9) Pourquoi "Boule de suif" est-elle gênée de partager ses victuailles avec les autres passagers ? Est-ce par égoïsme ?

10) Pourquoi les autres passagers hésitent-ils à accepter ?

11) Dans quel ordre les passagers cèdent-ils finalement ?

12) "Une fois le Rubicon passé" Expliquer cette expression. A quel événement historique fait-elle allusion ?

13) Pourquoi "Boule de suif" a-t-elle quitté Rouen ?

14) De quelles qualités "Boule de suif" fait-elle preuve ?

15) Quelles sont ses opinions politiques ?

Prisonniers des Prussiens :

16) A quel moment apprend-on son vrai nom ?

17) Quelles hypothèses les voyageurs font-ils sur les raisons de l'officier prussien de ne pas les laisser partir ?

18) "Boule de suif" accepte-elle de se rendre à l'invitation de l'officier prussien ? Pourquoi ?

19) Pourquoi finit-elle par céder ?

20) Quelle image le narrateur donne-t-il des compagnons et des compagnes de voyage de "Boule de suif" ? A qui va sa sympathie ?

Un dévouement mal récompensé :

21) Que pensez-vous de l'attitude des autres personnages vis-à-vis de "Boule de suif" à la fin de la nouvelle ?

22) Expliquez le comportement de Cornudet. Comment les autres personnages réagissent-ils ? Pourquoi ? Que veut exprimer le narrateur ?

23) Relevez, tout au long de la nouvelle, les détails "réalistes" ; le réalisme est-il un "reflet fidèle" du réel ?

II/ Vocabulaire/Grammaire/Stylistique :

1) Expliquez les mots et les expressions : "célérité, "fanfaron", "gens de sac et de corde", "braves à outrance", "uhlans", "gutturale", "cataclysme", "de taille exiguë", "démoc".

2) Expliquez "condescendance aimable", "gredins honnêtes" (comment s'appelle cette figure de style)?

3) Le portrait de "Boule de suif" : "La femme, une des celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de "Boule de suif". Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés au phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses, avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était comme une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir, et là dedans s'ouvraient, en haut, des yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques. Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables."

Dans quel ordre est-il construit ? Sur quels détails le narrateur insiste-t-il ? Etudiez les comparaisons. Quelle impression générale se dégage de ce portrait ? Que signifie le surnom "Boule de suif" ; qu'est-ce que le suif ?

4) Expliquez : "Car les démocrates à longues barbes ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion. Expliquez l'emploi de "car".

5) La dimension satirique : comment l'ironie (expliquez précisément ce terme) à l'égard des personnages s'exprime-t-elle dans cette nouvelle ? Relevez des mots et des expressions à double sens, des modalisateurs (par exemple dans la présentation des voyageurs).

6) "Puisque c'est son métier à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus qu'un autre ?" Faites l'analyse grammaticale de cette phrase ; expliquez l'emploi de "puisque".

7) Faites l'analyse stylistique de cette phrase: "On prépara le blocus, comme pour une forteresse investie. Chacun convint du rôle qu'il jouerait, des arguments dont il s'appuierait, des manoeuvres qu'il devrait exécuter. On régla les plans des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l'assaut, pour forcer cette citadelle vivante à recevoir l'ennemi dans la place."

Eléments de réponse : 

Maupassant a installé dès l'incipit du récit une situation improbable où des personnages qui ne se connaissent  que de loin et ne se seraient pas fréquentés dans "la vie réelle" sont obligés de cohabiter : chaque couple et chaque individu est un "échantillon représentatif" (comme on dirait aujourd'hui) de la société de l'époque : l'aristocratie, la bourgeoisie de province, deux représentantes du clergé, le Républicain et la prostituée.

Le huis clos de la diligence permet au narrateur de mettre en lumière la générosité et l'héroïsme mal récompensés de Boule de suif et l'hypocrisie et la  mesquinerie des autres voyageurs, y compris du Républicain Cornudet.

A la scène du début, dans la diligence, où Boule de suif partage généreusement son repas,  répond la scène finale  dans cette même diligence, où les autres voyageurs la regardent  avec mépris en ripaillant.

Entretemps, on assiste, dans l'auberge de Tôtes, à leurs manoeuvres pour convaincre Boule de suif de sacrifier son patriotisme à leur liberté en acceptant de partager le lit de l'officier prussien.

Les dernières lignes (excipit) où l'on voit Boule de suif sanglotant de détresse, tandis que Cornudet chantonne ironiquement La Marseillaise est particulièrement pathétique, le drame se mêlant alors à la satire sociale.

Cet excipit est particulièrement révélateur du pessimisme de Maupassant : la chute de l'Empire et l'avènement problable de la République que salue Cornudet, au grand effroi des aristocrates et des bourgeois, ne changera rien à la disparité des conditions, aux préjugés sociaux et à méchanceté de la "nature humaine".

I/ 1) Le récit est raconté à la 3ème personne, le narrateur est extérieur (hétérodiégétique), le point de vue est omniscient (le narrateur sait tout des personnages).

I/ 2) Le récit se déroule pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871, après la défaite de l'armée française, à Sedan, le 2 septembre et à Metz le 29 octobre 1870. Les Prussiens entrèrent dans Rouen le 5 décembre 1870. Abandonnée par l'armée française au début du mois, la ville se livra sans combat et resta occupée jusqu'au 21 juillet 1871.

La guerre franco-allemande (19 juillet 1870 - 29 janvier 1871) opposa le Second Empire français et les royaumes allemands unis derrière le royaume de Prusse (aussi est-elle parfois appelée guerre franco-prussienne). Le conflit marqua le point culminant de la tension entre les deux puissances, résultant de la volonté prussienne de dominer toute l'Allemagne, qui était alors une fédération d'États indépendants. La défaite entraîna la chute de l'Empire français et la perte pour le territoire français d'une partie de l'Alsace-Lorraine.

I/ 3) Le début du récit est une saisissante évocation de la débâcle de l'armée française ("lambeaux d'armée en déroute", "hordes débandées"...) de l'épuisement des survivants ("accablés", "éreintés", marchant par habitude et tombant de fatigue sitôt qu'ils s'arrêtaient"), de la disparition du commandement militaire et de la désorganisation générale qui en résulte.

I/ 4) Le récit se déroule en hiver : "Depuis quelque temps déjà la gelée avait durci la terre, et le lundi, vers trois heures, de gros nuages noirs venant du nord apportèrent la neige qui tomba sans interruption pendant toute la soirée et toute la nuit."

I/ 5) Les voyageurs se rendent au Havre, pour des raisons différentes : Cornudet prétend y construire de vagues ouvrages de défense, les trois couples mariés pour s'enfuir en Angleterre, les deux religieuses pour soigner des soldats dans un hôpital ; il s'agit là d'une noble cause, mais elles l'accomplissent mécaniquement, sans amour, comme tout ce qu'elles font et elles ne voient pas le drame qui se déroule sous leurs yeux, pire même, la plus âgée des deux se fait la complice des autres voyageurs en jouant sur la fibre religieuse de Boule de Suif.

Quant à Boule de Suif, elle a quitté Rouen car sa vie était en danger  : elle a molesté un soldat prussien.

I/ 6) Les voyageurs n'appartiennent pas au même milieu social et n'auraient pas "cohabité" en d'autres circonstances. Ils représentent la société de l'époque : l'aristocratie, la bourgeoisie de province, le clergé et les personnes "en marge", l'un par ses idées politiques (Cornudet), l'autre par son genre de vie (Boule de Suif).

I/ 7) Les trois femmes mariées n'ont aucune considération pour Boule de Suif parce qu'elle est une prostituée et la considèrent avec mépris ou avec condescendance. Mais Boule de Suif a de la fierté et sait se faire respecter. On remarque que, dans la diligence, les femmes sont assises d'un côte et les hommes de l'autre, sauf Boule de Suif, qui est assise du côté des hommes, victime d'une double ségrégation.

I/ 8) Bréville, Carré-Lamadon et Loiseau n'appartiennent pas au même milieu social ; Bréville fait partie de la vieille aristocratie rouennaise, Carré-Lamadon de la bourgeoisie et Loiseau est un commerçant enrichi qui a une réputation de filou. Ce qui les rapproche, c'est évidemment l'argent ; ils sont riches. Maupassant montre ici, comme Balzac, l'importance de l'argent qui transcende tous les clivages sociaux.

I/ 9) Boule de suif est gênée de partager ses victuailles car elle a conscience de sa position "marginale" par rapport aux autres passagers. Aux yeux de cette société de "gens comme il faut", elle sait qu'elle n'est qu'une prostituée. ce n'est donc pas par égoïsme, mais par timidité, voire par humilité.

I/ 10) et 11) Les autres passagers hésitent à accepter le repas de Boule de Suif justement parce que Boule de Suif est une "fille", une prostituée et le narrateur (Maupassant) s'amuse à montrer que la satisfaction de leur estomac finit par l'emporter sur toute autre considération, les passagers surmontent leurs préjugés les uns après les autres, d'abord les hommes, puis les femmes et en dernier lieu  Mme. Carré-Lamadon qui feint de s'évanouir pour qu'on l'oblige à prendre quelque chose et qu'il ne soit pas dit que c'est de son plein gré qu'elle a accepté de partager les victuailles de Boule de Suif.

I/ 12) "Une fois le Rubicon passé" : allusion à un épidode célèbre de l'histoire romaine ; le Rubicon était un fleuve qui passait près de Rome.

Le cours d'eau avait une résonance toute particulière dans le droit romain car aucun général n'avait l'autorisation de le franchir avec une armée. À partir de 59 av. J.-C, il servit de frontière entre l'Italie romaine et la province de Gaule cisalpine ; la loi protégeait ainsi Rome de menaces militaires internes.

Il devint célèbre quand Jules César le traversa avec ses légions en armes le 12 janvier 49 av. J.-C.. sur les traces de Pompée. Il viola la loi du Sénat romain. Si l'on en croit Suétone, il lança en franchissant la rivière la célèbre formule :  « Alea jacta est » ("Le sort en est jeté").

De cet épisode est née l'expression « franchir le Rubicon » qui a survécu jusqu'à nos jours. Elle évoque une personne se lançant irrévocablement dans une entreprise aux conséquences risquées.

I/ 13) Boule de suif a quitté Rouen car elle a molesté un soldat prussien et sa vie était menacée : "Puis il en est venu pour loger chez moi ; alors j'ai sauté à la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles à étrangler que d'autres ! Et je l'aurais terminé, celui-là, si l'on ne m'avait pas tirée par les cheveux. Il a fallu me cacher après ça. Enfin, quand j'ai trouvé une occasion, je suis partie, et me voici."

I/ 14) Boule de Suif fait preuve de courage, de générosité et d'absence de calcul.

I/ 15) Elle est bonapartiste, elle est choquée par les propos de Cornudet à l'encontre de Napoléon III.

I/ 16)  On apprend sa véritable identité au moment où les voyageurs sont obligés de montrer leurs papiers aux Prussiens dans l'auberge de Tôt. C'est probablement ainsi que l'officier prussien apprend que Boule de Suif est une femme célibataire et "sans profession".

I/ 17) Les voyageurs (en particulier les hommes) sont d'abord persuadés que les Prussiens en veulent à leur argent.

I/ 18) Boule de Suif est viscéralement patriote et anti-prussienne. Elle ne supporte pas que la France soit envahie et occupée. Accepter de partager le lit d'un prussien est pour elle le comble du déshonneur et de la trahison.

I/ 19) Elle finit par céder parce qu'elle est l'objet d'un véritable "siège" de la part des autres voyageurs.

I/ 20) Le narrateur donne des autres voyageurs l'image de personnes lâches, mesquines et égoïstes, incapables de compréhension et de compassion, uniquement préoccupées de leur intérêt personnel.

I/ 21) Les autres voyageurs ne montrent aucune reconnaissance envers Boule de Suif, alors qu'ils lui doivent la liberté, pire, ils la traitent avec le plus profond mépris et ne partagent pas les victuailles qu'ils ont pensé à emporter, contrairement à Boule de Suif, alors qu'elle avait généreusement partagé les siennes à l'aller.

I/ 22) Cornudet se réjouit de l'abdication de Napoléon III et de la proclamation de la Troisième République ; il fredonne La Marseillaise, interdite sous l'Empire, au grand effroi des Bréville et des Carré-Lamadon qui craignent pour leur pouvoir et pour leurs biens, mais ce chant républicain et anti-bonapartiste est aussi dirigé contre Boule de Suif à laquelle il ne pardonne pas d'avoir refusé ses avances.

I/23) A propos de la notion de Réalisme : le "Réalisme" en littérature (mouvement dont les principaux représentants sont Guy de Maupassant, Gustave Flaubert, Emile Zola et qui a succédé au "Romantisme" ) n'est pas un simple reflet du réel.

L'auteur rassemble des détails extraits de la réalité : la situation politique de la France, la défaite de Sedan, la déroute de l'armée française que l'on pouvait lire dans la Presse de l'époque.

Le réalisme n'hésite pas à évoquer la réalité "telle qu'elle est" et non une réalité idéalisée, le spectre entier de la société, en y intégrant le Peuple et les "marginaux" comme Boule de Suif ou Cornudet, des réalités "terre-à-terre" : le climat, les réactions physiologiques des personnages (la faim, la fatigue par exemple), leur manière de s'habiller ou de parler ; mais les "détails" ont aussi une valeur symbolique (la moustache de l'officier prussien, la façon dont Cornudet boit sa chope de bière...).

Les personnages ne sont pas décrits de façon précise, à l'exception de Boule de Suif. Certains portraits, celui  des deux religieuses par exemple, sont même franchement caricaturaux. L'auteur "choisit" dans la réalité "ce qui l'intéresse". On parle "d'effet de réel".

L'auteur introduit, "sans avoir l'air d'y toucher" des notations qui nécessitent parfois une deuxième lecture pour être comprises (par exemple le fait que Mme. Carré-Lamadon trompe son mari avec les jeunes officiers de la garnison et qui font réfléchir le lecteur (elle se conduit exactement comme Boule de Suif, l'hypocrisie en plus) et, sous ses dehors prudes et fragiles - stéréotype féminin de l'époque -  elle est "tout émoustillée" par l'aspect sexuel de l'aventure.

Les personnages sont souvent des personnages réels que Maupassant a connus ou dont il  a entendu parler. L'histoire elle-même lui a été racontée par son oncle.

Mais à partir de ce "matériau", l'auteur va forger une fiction, non pas en racontant ce qui a été, mais en imaginant ce qui aurait pu être. La nouvelle réaliste, à défaut d'être "vraie" est "vraisemblable", mais l'auteur est toujours présent, d'une manière ou d'une autre et il porte sur la réalité qu'il décrit un regard critique, il en tire en enseignement et invite le lecteur à faire de même. Il ne s'agit donc pas d'un simple reflet de la réalité, mais d'une réalité "choisie" et "pensée".

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II/ 1) "célérité" : rapidité - "fanfaron" : soldat vantard - "gens de sac et de corde" : criminels, bandits - "braves à outrance" : d'une témérité inutile et théâtrale - "uhlans" : Les uhlans étaient à l'origine des cavaliers légers polonais  armés de lances, d'épées et de carabines.
Des corps de uhlans furent incorporés dans les années 1780 aux armées de Prusse et d'Autriche -

"gutturale" : qui se prononce avec la gorge, râpeux rauque, rocailleux ; la langue allemande a beacoup de consonnes gutturales - "cataclysme" :  au sens propre, grand bouleversement dû à un phénomène naturel destructeur, au sens figuré, calamité, catastrophe -  "de taille exiguë" :  maigre - "démoc." : abréviation (péjorative) de démocrate

II/ 2) "condescendance aimable", "gredins honnêtes"

Ces figures de style s'appellent des alliances de mots, des oxymores, ou des antonymies ; elle consistent à rapprocher deux termes dont les significations paraissent se contredire ("Cette obscure clarté qui tombe des étoiles", Corneille, "Le Cid", IV,3)

"La comtesse surtout montra cette condescendance aimable des très nobles dames qu'aucun contact ne peut salir, et fut charmante."

La comtesse de Bréville ne peut éviter de parler à Boule de suif car elle a accepté de manger ses provisions ; elle se montre donc "aimable", mais elle adopte un ton et une attitude qui exprime sa supériorité morale et sociale et la distance qui les sépare.

"Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l'avaient sacrifiée d'abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile."

Cédant aux instances des autres voyageurs, Boule de suite a consenti à contre-coeur à se sacrifier et ce sacrifice lui a beaucoup coûté, mais loin de lui en être reconnaissants, ils la traitent comme une pestiférée. "Gredins" exprime leur nature profonde de bandits et de voyous sous leurs dehors "honorables" et "comme il faut". L'oxymore exprime l'hypocrisie des personnages (l'antinomie entre leur apparence et ce qu'ils sont vraiment).

II/ 4) "Car les démocrates à longues barbes ont le monopole du patriotisme, comme les hommes en soutane ont celui de la religion."

Boule de suif vient de partager ses victuailles et la conversation s'est engagée ; elle vient de raconter qu'elle aurait étranglé un soldat prussien  si sa bonne ne l'avait arrachée à sa proie.

"On la félicitait beaucoup. Elle grandisssait dans l'estime de ses compagnons qui ne s'étaient pas montrés aussi crânes ; et Cornudet, en l'écoutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d'apôtre ; de même un prêtre entend un dévôt louer Dieu, car les démocrates à longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont le monopole de la religion."

"Car, parce  que, puisque" : on considère spontanément ces connecteurs comme substituables, étant voués tous trois à marquer la causalité. En fait, ils correspondent à des fonctionnement énonciatifs distincts et ne peuvent être employés indifféremment.

Parce que sert à expliquer un fait P déjà connu du destinataire en établissant un lien de causalité ; c'est ce lien qui est posé par le locuteur et c'est sur lui que porte éventuellement l'interrogation.

En revanche, l'emploi de car et puisque suppose que soient successivement proférés deux actes d'énonciation : on énonce d'abord P, puis on justifie cette énonciation en disant Q : "Car les démocrates à longues barbes ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion." : Si l'on remplaçait "car" par "parce que", on changerait  la signification du texte.

L'emploi de "car" ouvre une nouvelle énonciation ; elle permet au narrateur de se justifier d'avoir comparé Cornudet à un prêtre écoutant avec bienveillance un dévôt louant Dieu, justification nécessaire car Cornudet est  un laïc républicain et libre-penseur ; le seul fait d'employer "car", de justifier son énonciation implique que P puisse faire l'objet de quelque contestation : c'est la vérité de Q qui rend légitime l'énonciation de P. Quant à la relation de causalité entre P et Q, elle est donnée comme allant de soi. Plus exactement, on peut se justifier de deux façons en employant "car" :

1) en se légitimant d'énoncer comme on l'a fait

2) en donnant Q comme une raison de croire P vrai (c'est le cas ici)

(Cette analyse s'inspire de Dominique Maingueneau, "Pragmatique pour le discours littéraire, Bordas, page 70 et suiv.)

C'est sur cette particularité de "car" de pouvoir légitimer une énonciation que repose l'ironie de la phrase. "Car" est un faux connecteur argumentatif ; le narrateur  dit le contraire de ce qu'il pense en faisant sentir qu'il ne pense pas ce qu'il dit et établit une connivence avec le lecteur à travers l'expression  ironique d'une pseudo évidence (on sait bien que...)

Le contenu implicite est le contraire du contenu explicite : les démocrates à longues barbes n'ont évidemment pas plus le monopole du patrotisme que les hommes en soutane celui de la religion.

Le narrateur feint de reprendre à son compte l'expression de deux préjugés aussi discutables l'un que l'autre, de prendre le "signifiant" pour le "signifié". En réalité Cornudet s'est beaucoup moins distingué par son patriotisme et sa bravoure que Boule de Suif (qui est bonapartiste).

Maupassant fait d'ailleurs avec ce seul mot ("car") d'une pierre trois coups en frappant par ricochet les Républicains à longue barbe (les révolutionnaires d'operette), les hommes d'Eglise et le personnage de Cornudet.

"Alors le tempérament populacier de Mme. Loiseau éclata : "Nous n'allons pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c'est son métier, à cette gueuse, de faire ça avec tous les hommes, je trouve qu'elle n'a pas le droit de refuser l'un plutôt que l'autre."

"Le processus argumentatif de P puisque Q s'appuie de manière en quelque sorte offensive sur ce qui est déjà admis par celui que l'on entend convaincre, il vise à enfermer ce dernier pour lui imposer une conclusion P assurée par ce qu'il connaît déjà, à savoir Q.

En ce sens car et puisque définissent des mouvements opposés, comme le montre le fait qu'on ait la possibilité de dire puisque Q, P, alors que car Q, P est exclu.

En utilisant puisque, on fait aller le destinataire de la vérité de Q à celle de P, tandis qu'avec P car Q, le locuteur commence par dire P, puis revient se justifier avec Q. (Dominique Maingueneau, "Pragmatique pour le discours littéraire", Bordas, page 73)

"Puisque c'est son métier, à cette gueuse, de faire ça avec tous les hommes, je trouve qu'elle n'a pas le droit de refuser l'un plutôt que l'autre.

P : "Elle n'a pas le droit de refuser l'un plutôt que l'autre."

Q : "Puisque c'est son métier..."

Madame Loiseau commence par la cause ("Puisque c'est son métier") et continue par la conséquence ("Elle n'a pas le droit..."). Son pseudo raisonnement se présente sous la forme d'une sorte de syllogisme qui est en réalité un sophisme :

1) Boule de Suif est une prostituée.

2) Or les prostituées couchent avec tous les hommes.

3) Donc Boule de suif "n'a pas le droit" de ne pas coucher avec l'officier prussien.

... feignant d'oublier que Boule de suif n'exerce peut-être pas une "profession" conforme aux bonnes moeurs, mais qu'elle a une morale, notamment un patriotisme intransigeant ; on remarquera, par ailleurs le syntagme vebal : "elle n'a pas le droit". Madame Loiseau ne se contente pas de dire "elle n'a aucune raison" qui laisserait à Boule de Suif une petite marge de liberté ; aucune loi, évidemment, n'oblige une prostituée à coucher avec tous les hommes (d'autant que la prostitution n'est que "tolérée") et Boule de Suif a d'ailleurs refusé de coucher avec Cornudeau. 

Ses propos "populaciers" ne sont pas dictés par la logique et la vérité,  mais uniquement par l'égoïsme, ou plutôt, elle met la logique ("puisque")  au service de son égoïsme : quitter l'auberge de Tôte au plus vite et à tout  prix.

3) Le portrait de Boule de Suif : il s'agit d'un portrait statique (le personnage n'est pas en mouvement) et apparemment plus physique que psychologique, mais les notation physiques dessinent aussi un portrait psychologique de Boule de Suif. Ce parallélisme "psycho-physiologique" est caractéristique du "naturalisme".

Ce portrait n'est pas exaustif et il rare d'ailleurs qu'un portrait le soit ou même tende à l'être; le narrateur choisit certains détails significatifs : l'aspect général : "embonpoint précoce", "petite, ronde et grasse de partout", "grasse à lard"...

Il s'attarde ensuite sur un détail les doigts de Boule de Suif qu'il compare à de courtes saucisses (métaphore alimentaire), puis sur sa peau "luisante et tendue" et sur sa gorge "énorme qui saillait sous sa robe"... "

Elle restait cependant appétissante et courue tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir" ; l'adversatif "cependant" corrige ce que les lignes précédentes pourraient avoir de caricatural, tandis que l'adjectif "appétissante" reprend les métaphores alimentaires et gustatives.

Le narrateur évoque ensuite le visage de Boule de suif qu'il caractérise par deux métaphores : "une pomme rouge", "un bouton de pivoine prêt à fleurir", préparées par  "appétissante" (la pomme rouge) et  "tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir" (le bouton de pivoine).

Il évoque ensuite les yeux de Boule de suif "deux yeux noirs magnifiques , ombragés de longs cils épais" et termine en évoquant sa bouche "charmante" (qui renforce l'adjectif "magnifique" employé pour caractériser ses yeux).

Le syntagme nominal "humide pour le baiser" introduit une note d'érotisme qui renforce la sensualité du portrait, le mot "quenotte" le nuance d'une touche d'innocence enfantine, "luisantes et microscopiques" d'une certaine préciosité (ses "quenottes" ressemblent à des perles = métaphore "in absentia" ; le comparant est implicite).

La dernière phrase : "Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.", par son caractère vague et allusif ("disait-on", "qualités inappréciables") suggère chez la courtisane rouennaise des vertus que la suite du récit ne fera que confirmer : le courage, la générosité, une vrai religiosité ("c'est si bon de prier parfois"), l'amour maternel (on apprend qu'elle a un enfant en nourrice dont elle se languit) et sans doute aussi des capacités de compassion et d'écoute que ses clients doivent rechercher autant que ses charmes.

II/ 6) "On prépara le blocus, comme pour une forteresse investie. Chacun convint du rôle qu'il jouerait, des arguments dont il s'appuierait, des manoeuvres qu'il devrait exécuter. On régla les plans des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l'assaut, pour forcer cette citadelle vivante à recevoir l'ennemi dans la place."

Boule de Suif est comparée à une forteresse assiégée et les autres voyageurs à des assiégeants. La métaphore s'étend sur la totalité du paragraphe ; on parle de "métaphore filée" ; "filer une métaphore, c'est continuer, dans un texte, après l'apparition d'un premier terme métaphorique (Boule de Suif = citadelle assiégée), d'utiliser un vocabulaire appartenant au champ lexical du mot figuré, sans cesser de parler de la réalité initiale : "blocus", "manoeuvres", plans", "attaques", "ruses", "surprises",  assaut", "ennemi", "place". La figure se termine par un oxymore ("citadelle vivante") qui en est le condensé.

AVT Guy-de-Maupassant 2631

 

 

 

 

 

 

 

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