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220px-Jacob-Böhme

 

"Je n'ai lu que dans un seul livre, dans mon propre livre, dans moi-même."

 

 

Né à Alt-Seidenberg en 1575, mort le 17 novembre 1624 à Görlitz, Jacob Böehme fut un théosophe illuminé allemand. Il était surnommé "Philosophus teutonicus".

 

Ses parents étaient de simples paysans. Il reçut quelques leçons à l'école du village, puis fut mis en apprentissage chez un cordonnier. En 1599, il épousa la fille d'un boucher, et s'établit maître cordonnier à la porte de Neisse, derrière les remparts. Il aurait exercé cette profession jusqu'à la fin de sa vie, cependant il vendit son établi en 1613 et se consacra tout entier à son œuvre.

 

De bonne heure il avait eu des expériences mystiques illuminatrices. La première illumination qu'il mentionne date de 1600, mais il ne la considérait que comme un premier germe, car son illumination décisive n'eut lieu qu'une dizaine d'années plus tard. Il était religieux, mais sans être vraiment catholique, car il avait le papisme en horreur, ni protestant, car il se refusait à croire à la prédestination.

 

Il fut persécuté par les autorités religieuses. Toutefois, il parvint à leur tenir tête.

 

La théosophie de Jakob Böhme manifeste des connaissances astrologiques profondes et l'influence certaine de l'alchimie. Toutefois, c'est d'abord une théosophie chrétienne dans laquelle est exposé le mythe fondamental de la gnose chrétienne moderne. Ce mythe fondateur forme la base de tous les grands traités rosi-cruciens et de l'école martiniste.

 

La théosophie de Böhme est une métaphysique dans le sens où elle tente de penser le passage du non-être à l'être.

 

Selon Böhme, l'Ungrund (le sans-fond) est un néant inconscient et ténébreux, mais le propre du néant est de manquer de tout. Une racine de désir germe donc au fond du néant, racine qui aspire à être, qui s'allume comme une étincelle et fait jaillir l'être du non-être, et la lumière des ténèbres.

 

Chose étrange chez un homme si peu instruit, on trouve dans les écrits de Boehme de nombreuses analogies avec les théories philosophiques du XIXème siècle.

 

Il peut être considéré comme un précurseur de Spinoza,  de Shelling, de Hegel, et son influence a été grande sur la pensée allemande et en particulier sur Franz von Baader et les romantiques.

 

Hegel appelait Jakob Böhme « le premier philosophe allemand». Avec Francis Bacon, et dans un genre opposé à lui, il représente selon Hegel l'une des deux sources de toute la philosophie moderne : son mysticisme contraste avec l'empirisme de Bacon.


Nicolas Berdiaeff tenait Jakob Böhme pour l'un des plus grands gnostiques chrétiens.

 

" C'est, comme dit le peuple, une "gent méditative" et aucun métier ne suscite chez les membres de leur corporation autant de qualités remarquables dignes d'intérêt.

 

La table de travail peu élevée, le petit tabouret, la boule de verre remplie d'eau qui recueille et renvoie avec plus d'éclat la lueur de la petite lampe à huile, l'odeur pénétrante du cuir et de la poix exercent incontestablement un effet durable sur la nature humaine, ce que l'expérience confirme.

 

Quels originaux cet excellent métier n'a-t-il pas produits ! - On pourrait remplir, sans épuiser le moins du monde le sujet, une bibliothèque entière des récits sur les cordonniers dont le nom mérite d'être retenu.

 

Le rayon de lumière qui tombe de la boule de verre suspendue au-dessus de la table de travail est le royaume de tout un peuple d'esprits bizarres ; il remplit, pendant que progresse lentement le travail, l'imagination de personnages et d'images étranges et colore les pensées de nuances qu'aucune autre lampe, brévetée ou non, n'est capable de dispenser.

 

C'est dans cette atmosphère qu'on conçoit toutes sortes de poèmes, de contes extravagants, d'histoires merveilleuses, de récits amusants ou tristes, tirés du théâtre du monde, récits qui, quand on les a couchés sur le papier d'une main malhabile, étonnent les voisins, font rire ou trembler de peur les femmes quand on leur lit d'une voix voilée, à la tombée du jour.

 

Boehme.jpg

Ou bien on se perd dans des pensées plus profondes et on ressent le besoin de se pencher "sur les origines de la vie". Notre regard pénètre la boule lumineuse, et au fond du verre nous apercevons l'univers avec tous ses personnages et caractères ; nous franchissons les portes des cieux et nous faisons connaisance avec tous ses astres et leurs éléments ; des idées sublimes nous envahissent que nous mettons par écrit pendant que le pasteur Primarius Richter excite contre nous la populace du haut de sa chaire et que les sbires de Görlitz chargés de nous jeter en prison attendent déjà à la porte : "Car c'est là le droit et la permanence de l'éternité d'avoir une seule volonté. Si elle en avait deux, l'une briserait l'autre et ce serait la zizanie. Elle comporte bien des énergies et bien des miracles ; mais sa vie est le seul amour qui rayonne lumière et majesté. Toutes les créatures du ciel ont une volonté qui vise le coeur de Dieu, centre de la multiplicité, de la croissance et le floraison ; mais l'esprit de Dieu, c'est la vie en toutes choses, le "centrum naturae", le centre de la nature qui confère l'essence, la majesté, la force, et l'Esprit-Saint est le guide."

 

Nous voyons tant de choses dans la boule lumineuse qui reflète la lumière vacillante de la mauvaise lampe, que nous avons de la peine à confier au papier tout ce que nous avons vu ; nous pouvons néanmoins écrire au bas du manuscrit achevé : "Ecrit selon l'illumination divine par Jakob Böehme, dit Teutonicus."

 

Citons un autre témoin que le romancier. Il s'agit d'un grand héritier de Böehme, Friedriech Hegel, qui aurait fort bien pu s'entretenir avec le cordonnier-philosophe. Il dit dans ses leçons sur l'Histoire de la philosophie : "Sa manière barbare d'exprimer les choses s'impose comme une évidence... Mais tout aussi évident est l'effort de profondeur par lequel il s'efforce de réunir les extrêmes les plus absolus... On ne saurait méconnaître le besoin profond de spéculation qui a poussé cet homme..."

 

Ernst Bloch, "La philosophie de la Renaissance", Petite bibliothèque Payot, citation tirée du "Hunger pastor" ("Le pasteur famélique") de Wilhelm Raabe.


 

tombe-de-Jacob-Boehme.jpgTombe de Jacob Böehme


 

"Le diable et Dieu sont expliqués comme l'identité des antinomies ; car c'est le diable qui conduit Dieu sur la route précaire et dialectique du monde. Il faut que se rencontrent l'étroitesse et l'ampleur, l'acidité et la douceur, la terreur et la lumière ; ainsi la négation est à l'origine de l'être apparent du monde. S'il n'y avait pas l'élément négatif, adverse, il n'y aurait pas de Révélation, de manifestation du bien. Ce qui pousse à l'apparition, c'est l'entêtement dévorant, c'est la différence, l'altérité, l'autonomie, la réunion, la coalition. Boehme en déduit sa dialectique objective : " l'un s'oppose toujours à l'autre non dans une intention hostile, mais pour qu'il se meuve ou se manifeste."

 

"Au fond de la négation, Boehme entrevoit un désir, une pulsion émotionnelle, une velléité née essentiellement d'une carence ; le désir répond à la négation, l'élément négatif et la carence se manifestant dans le désir, ou, pour employer la terminologie de Boehme, la faim...: "La volonté se cherche elle-même, elle ne trouve rien que la qualité de la faim qu'elle est elle-même, autrement dit, elle s'absorbe elle-même !" (Ernst Bloch, opus cité)

 

 Et c’est à partir de là que l’on peut discerner deux attitude permanentes au cours des siècles jusqu’à nos jours, qui sont typifiées respectivement dans la doctrine mystique de Maître Eckhart (XIVe siècle) et dans la théosophie mystique de Jacob Bœhme (1575-1624)  . Observer ces deux cas exemplaires c’est nous mettre à même de déjouer les pièges du nihilisme.

 

Laissons, pour finir,  la parole à Henry Corbin :

 

" Quand on dit théologie affirmative ou kataphatique, on désigne une théologie qui, délibérant sur le concept de Dieu, en affirme tous les attributs d’essence, d’opération et de perfection qui lui semblent convenir au concept de la divinité. Tout attribut humain est sublimé à la limite. C’est ce que l’on appelle la via eminentiae. Cependant cette voie ne fait que sublimer des attributs créaturels pour les conférer à la divinité. Le monothéisme est en péril de succomber à l’idolâtrie qu’il dénonce par ailleurs. La théologie négative ou apophatique, pour éviter radicalement ce péril d’assimilation (tashbîh) de la divinité à la créature, dénie tout attribut à la divinité et ne s’exprime à son égard qu’en termes négatifs : c’est le tanzîh, la via negationis. C’est la voie choisie par excellence en Islam shî’ite, aussi bien par les Ismaéliens  que par les shî’ites duodécimains. Je pense au prône prononcé à Merv par le VIIIe Imâm, ’Alî-Reza, et admirablement commenté par Qâzî Sa’îd Qommî ; je pense à l’Ecole de RajabAlî Tabrîzî, à l’Ecole shaykhie de Shaykh Ahmad Ahsâ’i,   etc.  Dans notre tradition occidentale, c’est Jacob Bœhme qui m’en apparaît comme le plus représentatif. Je me référerai donc essentiellement à lui pour simplifier l’explication de ce dont il s’agit.

 

 Toute doctrine métaphysique qui tente une explication totale de l’univers, se trouve dans la nécessité de faire sortir quelque chose de rien, ou plutôt de tout faire sortir de rien puisque le principe initial dont découle le monde et qui doit l’expliquer, ne doit rien être de ce que ce monde contient, et simultanément il faut que ce principe initial possède tout ce qu’il faut pour expliquer à la fois l’être et l’essence du monde et de ce qu’il contient. Il ne peut donc être lui-même l’Etre ni une partie de l’Etre, puisque c’est l’Etre qu’il s’agit d’expliquer. Sous cet aspect, il est la négation de l’Etre ; par rapport aux choses de ce monde et à la pensée, il est donc l’absolument indéterminé ; cet Absolu est un néant. Mais d’autre part il doit posséder un rapport avec les choses qui découlent de lui ; il faut qu’il possède une certaine similitude avec les choses dont il est la source. Il faut donc, comme l’analysait excellemment le regretté Alexandre Koyré, que ce principe initial soit à la fois « tout » et « rien ». C’est à partir de là que se constituent les deux théologies : négative (apophatique) et affirmative (kataphatique), la via negationis (tanzîh) et la via emnientiae.

 

Il y a donc initialement un double néant, un double nihil, et partant un double aspect du nihilisme, l’un en quelque sorte positif, l’autre négativité pure. Il y a un nihil a quo omnia fiunt, un néant à partir duquel toutes choses adviennent. C’est le Néant de l’Absolu divin supérieur à l’être et à la pensée. Et il y a un nihil a quo nihil fit, un néant dont rien ne procède et où tout tend à retomber et à s’abîmer, un néant inférieur donc à l’être et à la pensée. Il est à craindre que, lorsque l’on parle de nihilisme, on perde trop souvent de vue la différence entre les deux nihil.

 

 La tradition néoplatonicienne aussi bien chez les Grecs que dans les trois rameaux abrahamiques, tendra à donner la priorité à la voie apophatique, à lui subordonner la voie affirmative, kataphatique, parce que l’Etre se trouve lui-même subordonné à l’Absolu. Nous y avons fait allusion, il y a un instant. Sans cette priorité de l’apophatique (de ce nihil dont tout procède), on ne fait qu’accumuler sur la divinité des attributs créaturels (donc du nihil dont rien ne procède). Alors le monothéisme périt dans son triomphe, dégénère en l’idolâtrie qu’il voulait farouchement éviter. Ce fut le sort des théologies affirmatives, quand elles se coupèrent et s’isolèrent du château-fort de la théologie apophatique, et c’est leur sort qui nous a semblé légitimement visé par la critique de Georges Vallin. Mais la théologie négative dresse ici un Absolu dans lequel il ne s’agit nullement de tout faire rentrer et s’abîmer (c’est cela le nihilisme), mais dont au contraire il faut tout faire sortir et qui maintient dans l’être tout ce qu’il fait être. En bref le monothéisme exotérique comprend cette constitutivité de l’Etre qui est unique comme si elle était l’unité de l’étant ; nous avons déjà signalé précédemment cette confusion mortelle. Mais le rapport de l’être à l’étant, de l’Absolu indéterminé au Dieu personnel, va non pas dans le sens d’une nihilité à résorber dans l’Absolu, d’une multiplicité des étants à confondre dans l’unité de l’être, mais dans le sens même de la positivité dont l’Absolu est le principe et la source. C’est en ce sens que les théosophies ésotériques en Islam, par excellence celle d’Ibn ’Arabî, ont compris le célèbre hadîth : « J’étais un Trésor caché. J’ai aimé à être connu. J’ai créé le monde afin de devenir connu. » Le nihilisme qui dégrade la valeur positive du Dieu personnel équivaut à interdire au Trésor caché (à l’Absolu indéterminé) de se manifester en se déterminant, interdire à l’être d’être étant dans la pluralité des étants.

 

Je viens de citer Ibn ’Arabî dont la théosophie mystique est axée sur cette différenciation entre l’Absolu indéterminé et inconnaissable, l’Absconditum, et le Rabb, le seigneur personnel, le Deus revelatus, le seul dont l’homme puisse parler, parce qu’il en est le terme corrélatif. Il en va de même dans la théosophie de l’Ismaélisme, pour qui le nom Al-Lâh échoit en fait à la Première Intelligence du plérôme. On pensera ici au rapport entre En-Sôf et les dix Sephiroth, à Métraton et au Chérubin sur le Trône dans la gnose juive, comme aussi à tous les grands mystiques protestants : un Sébastien Franck, un Valentin Weigel, etc., car pour tous ce n’est que par rapport à nous, à la créature que la déité apparaît comme force, puissance, volonté, action, etc.

 

L’Absolument indéterminé ne devient le Deus revelatus, déterminé, qu’exige la via positionis que par rapport à la créature en tant que ce Deus revelatus en est le créateur. Il faut donc que l’Absolu sorte de son absoluïté, pose une créature personnelle dont il est personnellement le Dieu, de sorte que le Dieu personnel n’est pas du tout la négativité originaire que nous avons entendu dénoncer précédemment comme « la première mort de Dieu ». C’est tout au contraire la naissance divine, advenant dans ce passage de l’Absolu à la personne. Si l’on demande pourquoi il y a cette sortie, pourquoi le choix de cette corrélation du Créateur avec l’être-créé, la meilleure réponse se trouve encore dans l’œuvre exemplaire de notre Jacob Bœhme : son œuvre immense, parce qu’elle recèle le secret de sa Quête, est la réponse personnelle à cette question, et il ne peut y avoir d’autre réponse que personnelle.

 

C’est que toute la théologie de Bœhme est « une analyse des conditions de la possibilité de la personne absolue », c’est-à-dire absoute de l’indétermination de l’Absolu originel, de l’Absconditum (nous disions ci-dessus : l’Absolu étant absous de toute détermination, il reste à l’absoudre de cette indétermination). Le mérite de Koyré fut d’avoir été un des très rares à saisir cet aspect qui différencie Bœhme de tant de ses devanciers dont il nous évite les pièges – aspect capital, parce que son cas exemplaire nous aide à percevoir ce que met en question le thème que j’ai proposé, et à travers ce thème les conditions d’un dialogue.

 

« Ce que Bœhme croit avant toute doctrine, ce qu’il cherche, ce que toute sa doctrine est destinée à justifier, c’est que Dieu est un Etre personnel, bien plus, qu’il est une personne, une personne vivante, consciente d’elle-même, une personne agissante, une personne parfaite. » Notons bien les mots : « ce qu’il cherche. » Le Dieu personnel n’est pas donné primitivement. Il est rencontré au terme d’une Quête (comme celle du saint Graal). Il n’y a donc nulle confusion entre l’Absolu et le Dieu personnel, confusion qui aurait été commise par le personnalisme occidental et dénoncée, nous l’avons vu, comme source du nihilisme fauteur de la « mort de Dieu ». Et cette Quête contraste avec deux nihilismes symétriques : celui d’une théologie affirmative (kataphatique) érigeant d’emblée son dogme en absolu, au-delà duquel rien ne serait à chercher ; celui d’une théologie négative (apophatique) qui n’aspirerait qu’à l’indétermination de l’Absolu, et qui perdrait de vue qu’il est le nihil a quo omnia procedunt (le Trésor caché du hadîth cité ci-dessus). De part et d’autre, on a une théologie sans théophanie.

 

Et c’est à partir de là que l’on peut discerner deux attitude permanentes au cours des siècles jusqu’à nos jours, qui sont typifiées respectivement dans la doctrine mystique de Maître Eckhart (XIVe siècle) et dans la théosophie mystique de Jacob Bœhme (1575-1624). Observer ces deux cas exemplaires c’est nous mettre à même de déjouer les pièges du nihilisme.

 

Chez l’un comme chez l’autre, il y a, certes, le sentiment profond de la Divinité mystique comme Absolu non déterminé, immobile et immuable dans son éternité. Seulement, à partir de là les deux maîtres divergent. Pour un Maître Eckhardt, la Deitas (Gottheit) transcende le Dieu personnel et c’est celui-ci qu’il faut dépasser, parce qu’il est corrélatif de l’âme humaine du monde, de la créature. Le Dieu personnel n’est donc qu’une étape sur la voie du mystique, parce que ce Dieu personnel est affecté de limitation et de négativité, de non-être et de devenir. « Il devient et dé-devient". (Er wird und entwird). L’ « âme eckhartienne » cherche donc à s’en libérer pour échapper aux limites de l’être, au nihil de la finitude, à tout ce qui la pourrait fixer ; il lui faut donc s’échapper à elle-même pour se plonger dans l’abîme de la divinité, un Abgrund dont par essence elle ne pourra jamais atteindre le fond (Grund). Tout autres sont la conception et l’attitude de Jacob Bœhme. La libération, il la cherche dans l’affirmation de soi, dans la réalisation du Moi véritable de son « idée » éternelle (ce que désigne le concept même de ayn thâbita chez Ibn ’Arabî et tous ceux qu’il inspire en théosophie islamique).

 

Donc, tout se trouve inversé : ce n’est pas le Dieu personnel qui est une étape vers la Deitas, vers l’Absolu indéterminé. C’est au contraire cet Absolu qui est une étape vers la génération, la naissance éternelle du Dieu personnel. Jacob Bœhme admet aussi : « Er wird und entwird », mais cela ne désigne pas pour lui le nihil nihilisant, néantissant le Dieu personnel. Tout au contraire, cela désigne le nihil de l’Absolu se différenciant dans son aspiration à se révéler, à se déterminer (le Trésor caché !) dans un seul Nunc aeternitatis (ewiges Nu). Il y a ainsi une histoire intradivine, non pas une Histoire au sens ordinaire de ce mot, mais une Histoire intemporelle, éternellement achevée et éternellement commençante, donc simultanément et éternellement tout entière (simul tota) sous toutes les formes et à toutes les étapes de son autogénération comme Dieu personnel. Celui-ci « contient en lui-même toute différence (…). Il est dans le mouvement et le mouvement est en lui. » La détermination que comporte la personne n’est donc pas ici « originaire » ; elle n’est plus frappée de nihilitude, elle est une conquête sur et par le nihil de l’indétermination originelle.

 

Ce dont nous avons tous à faire notre profit, c’est ceci. En décrivant les conditions qui rendent possible la personne absolue comme triomphe et conquête du nihil primordial (conditions qui forment toute la structure de l’organisme divin), Bœhme décrit eo ipso « la route par laquelle Dieu a passé et passe éternellement pour pouvoir s’engendrer et se constituer lui-même, les phases éternellement successives puisque éternellement simultanées de la vie divine : les étapes de son développement intérieur.» Or, cette histoire éternelle intradivine de la génération éternelle du Dieu personnel est l’archétype qu’exemplifie à son tour l’âme humaine pour accéder au rang de la personne. C’est que la forme personnelle de l’être est « la plus haute, parce qu’elle réalise la révélation de soi. Or, l’être ne se réalise et ne se manifeste qu’en se déterminant et en se manifestant.» Ce sont ces mêmes rapports qu’exprime le lexique de nos philosophes iraniens en des termes comme zohûr (manifestation), tajallî elâhî (théophanie), mazhar (forme théophanique), tashakhkhos (individuation). On énonce tout un programme de philosophie comparée en énonçant ces termes.

 

Dès lors aussi nous disposons de la stratégie nécessaire pour faire face au nihil a quo nihil fit, c’est-à-dire au nihilisme tout court, lequel se présente de nos jours sous la forme laïcisée de l’agnosticisme ou du collectivisme totalitaire. Le personnalisme n’est pas seulement la vocation de l’Occident ; ce n’est pas seulement le monde grec, c’est aussi le monde iranien, et c’est tout l’univers spirituel des « religions du Livre ». Il est le rempart contre toutes les forces négatives et néantissantes. Rechercher les origines et les causes des défaillances et des démissions de ce personnalisme, nous entraînerait ici trop loin.

 

Bref, j’ai cité le cas de notre Jacob Bœhme comme le cas exemplaire de ceux pour qui le but suprême de la Quête de l’homme en ce monde, ce n’est pas l’Ens nullo modo determinatum (même si l’on présente cet « être entièrement indéterminé » comme l’idéal de l’Asie traditionnelle). C’est tout au contraire l’Ens determinatumomni modo (l’être entièrement déterminé) qui est le but de la Quête. En dehors de cela, « il n’y a plus personne ». Le dialogue n’aura lieu qu’entre des « ombres ». C’est le sens même que je donne au thème que j’ai proposé : de la théologie négative comme antidote du nihilisme, parce que cette théologie négative authentifie la naissance éternelle de la personne. Ce n’est donc pas en s’anéantissant par fusion dans la divinité, ou dans la collectivité qui en est la laïcisation  illusoire, ce n’est pas par l’abandon de ce qui le définit comme une personne et le pose dans l’être, mais c’est au contraire en réalisant ce qu’il  a de plus personnel et de plus profond que l’homme remplit sa fonction essentielle qui est fonction théophanique : exprimer Dieu, être le théophore, le porte–Dieu.

 

Le contraste qui nous met devant le choix peut s’énoncer dans deux formules latines que l’on doit au génie de Franz von Baader, grand interprète de Bœhme : « A la thèse : Omnis determinatio est negatio (toute détermination est négation, c’est la thèse qui voit dans le personnalisme la source du nihilisme), Bœhme oppose implicitement la croyance : Omnis determinatio est positio (toute détermination est position).» Dans le contraste entre ces deux positions de thèse se trouve récapitulé tout ce que nous essayons de montrer ici. Alors, que nous prenions en charge le passé ou l’avenir, nous pouvons faire face à la question : où est le nihilisme ?"

 

http://www.amiscorbin.com/index.htm

 

 

 

 

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