Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

jakub_fatalista.jpg

Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot (1765-1773) renouvelle à la fois la forme narrative et la notion de personnage. Dans cet extrait, la conversation s'engage entre Jacques, son maître et deux autres voyageurs, à propos d'une chienne répondant au nom de Nicole...

"Nos quatre voyageurs allèrent de compagnie, s'entretenant de la pluie, du beau temps, de l'hôtesse, de l'hôte, de la querelle du marquis des Arcis au sujet de Nicole (chienne de la patronne de l'auberge où étaient descendus les personnages). Cette chienne affamée et malpropre venait sans cesse s'essuyer à ses bas ; après l'avoir inutilement chassée plusieurs fois avec sa serviette, d'impatience il lui avait détaché un assez violent coup de pied... Et voilà la conversation tournée sur cet attachement singulier des femmes pour les animaux. Chacun en dit son avis. Le maître de Jacques, s'adressant à Jacques, lui dit : "Et toi, Jacques, qu'en penses-tu ?"

Jacques demanda à son maître s'il n'avait pas remarqué que, quelle que fût la misère des petites gens, n'ayant pas de pain pour eux, ils avaient tous des chiens; s'il n'avait pas remarqué que ces chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D'où il conclut que tout homme voulait commander à un autre; et que l'animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelqu'un. "Eh bien! dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud est le chien de l'homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, m'arrive rarement, continua Jacques; lorsqu'il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est très difficile; lorsqu'il me demande l'histoire de mes amours, et que j'aimerais mieux causer d'autre chose; lorsque j'ai commencé l'histoire de mes amours, et qu'il l'interrompt: que suis-je autre chose que son chien? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes.

LE MAÎTRE: Mais, Jacques, cet attachement pour les animaux, je ne le remarque pas seulement dans les petites gens, je connais de grandes dames entourées d'une meute de chiens, sans compter les chats, les perroquets, les oiseaux.

JACQUES: C'est leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles n'aiment personne; personne ne les aime: et elles jettent aux chiens un sentiment dont elles ne savent que faire.

LE MARQUIS DES ARCIS: Aimer les animaux ou jeter son coeur aux chiens, cela est singulièrèment vu.

LE MAÎTRE: Ce qu'on donne à ces animaux-là suffirait à la nourriture de deux ou trois malheureux.

JACQUES: A présent en êtes-vous surpris?

LE MAÎTRE: Non."

Le marquis des Arcis tourna les yeux sur Jacques, sourit de ses idées; puis, s'adressant à son maître, il lui dit: "Vous avez là un serviteur qui n'est pas ordinaire."

 Questions sur le texte :

1) Que s'est-il passé avant  ?

2) Quelle est la situation d'énonciation de ce passage (qui parle ? à qui ? où ? quand ? comment ? pourquoi ?)

3) Qui est le narrateur ?

4) Le narrateur s'adresse-t-il au lecteur ? De quelle manière ?

5) Quel est le point de départ de la conversation ?

6) Quel est le thème de la conversation ?

7) Quelle thèse Jacques défend-il ?

8) Dégagez les étapes de sa démonstration.

9) Quelle objection son maître lui fait-il ?

10) Comment Jacques répond-il à cette objection ?

11) "Vous avez là un serviteur qui n'est pas ordinaire." déclare le marquis des Arcis. Qu'est-ce qui fait, selon vous, de Jacques un valet inhabituel ?

12) Quelle est l'originalité du couple maître/serviteur ici ?

 Eléments de réponses :

1) La chienne "affamée et malpropre" de l'auberge où étaient descendus les personnages est venue importuner le marquis des Arcis. Ce dernier, pour s'en débarrasser, lui  a donné un violent coup de pied. 

2) Cet événement anecdotique va devenir le point de départ d'un dialogue philosophique sur la marche du monde. C'est Jacques qui parle le plus (22 lignes sur 40)... "Chacun dit son avis" (sur l'attachement des femmes pour les animaux) : le narrateur ne juge pas utile de noter leurs propos. Il ne rapporte que les paroles de Jacques, l'objection de son maître et la réflexion du marquis des Arcis ("Vous avez là un serviteur qui sort de l'ordinaire"). Les paroles sont rapportées au style indirect ("Jacques demanda à son maître s'il n'avait pas remarqué...") et au style direct ("Eh bien ! dit Jacques, chacun a son chien.")

3 et 4) Le narrateur est l'auteur, Denis Diderot ; ce dernier s'adresse indirectement au lecteur sous la forme d'un adjectif possessif. ("Nos quatre voyageurs..."). ce "nos" qui ne joue aucun rôle dans l'énoncé (on pourrait le remplacer par "les") est une sorte de "datif éthique" qui a pour fonction d'établir une connivence avec le lecteur.

5) Le point de départ de la conversation est "l'attachement singulier des femmes pour les animaux".

6) "Chacun dit son avis" et Jacques se contente d'écouter les autres, jusqu'au moment où son maître lui demande de donner le sien : "Et toi, Jacques, qu'en penses-tu ?"

7) La thèse défendue par Jacques laisse loin derrière elle l'anecdote de départ (le comportement de la chienne Nicole), ainsi que l'attachement supposé des femmes pour les animaux. Au lieu de répondre directement à la question de son maître, Jacques l'interroge à son tour : n'a-t-il pas remarqué que les gens qui se trouvent au bas de l'échelle sociale ont presque tous des chiens qu'ils dressent à singer les hommes (marcher sur leurs pattes arrières, danser, rapporter, sauter, faire le mort...) ? La thèse défendue par Jacques est que les hommes éprouvent tous le besoin de se sentir supérieurs à quelqu'un d'autre. Cette thèse s'appuie sur un raisonnement par analogie ("de même... de même") qui compare les êtres humains à des chiens (ce n'est pas un hasard si la chienne "affamée et malpropre" à laquelle le marquis des Arcis a donné un coup de pied porte un nom humain, "Nicole")

8)  Les étapes de la démonstration :

a) Tout homme veut commander à un autre.

b) Or les petites gens ne peuvent pas commander à d'autres hommes.

c) Donc elles ont des chiens auxquels elles commandent.

d) Du haut en bas de l'échelle sociale, chacun a son chien et chacun est le chien de quelqu'un d'autre

9) Son maître objecte à Jacques qu'il n'y a pas que les petites gens qui ont des chiens, mais aussi les grandes dames.

10) Jacques répond que si les grandes dames s'entourent d' animaux, ce n'est pas parce qu'elles ont besoin de commander, mais parce qu'elles n'aiment personne et que personne ne les aime. Elles transfèrent donc leur besoin de donner de l'affection et d'en recevoir sur les animaux qu'elles traitent comme des êtres humains.

11) Le marquis des Arcis est impressionné par la sagacité de Jacques et déclare à son maître qu'il n'a pas un "serviteur ordinaire". Jacques n'est effectivement pas un serviteur ordinaire. Il ne se contente pas de rester silencieux et d'attendre que son maître lui donne des ordres, il intervient dans la conversation, parle d'égal à égal avec son maître et avec le marquis des Arcis et se permet même de faire la leçon à son maître en lui démontrant qu'il a lui aussi son chien, en l'occurrence un "chien savant", en la personne de son serviteur.

12) En dépeignant un valet philosophe doté d'une intelligence supérieure à celle de son maître, Diderot subvertit la conception traditionnelle du couple maître/serviteur et esquisse par le truchement du personnage de Jacques une critique irrespectueuse et subversive : "Eh bien, dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre..."

Mais il serait un peu court de ne voir dans ce texte qu'une simple "satire sociale". Une lecture plus attentive montre que Diderot ne parle pas seulement des rois, des ministres et des "favoris", mais aussi des relations entre les hommes et les femmes (et de la manière dont nous traitons les animaux)... et pas seulement des hommes "de la société de son temps", comme si la Révolution française ou russe ou quelque révolution politique passée ou à venir pouvait mettre fin au phénomène qu'il décrit.

Car nous ne sommes plus ici dans le domaine de la politique, mais dans celui de l'éthique, dont on voit bien qu'elle n'est pas pour Diderot une simple affaire privée sans importance. En d'autres termes et pour le dire sans détours, l'auteur, par le truchement de "Jacques le cynique", nous amène fatalement à nous demander, dans la lutte universelle pour la reconnaissance et la volonté acharnée de nous affirmer aux dépens des autres, qui est notre "chien" (ou notre chienne) et de qui nous sommes le chien (ou la chienne).

220px-Denis_Diderot_111.PNG

Denis Diderot (1713-1784), philosophe, dramaturge, romancier, Diderot s'essaya à tous les genres. Il connut la prison et la censure pour l'audace de ses idées matérialistes et athées. Auteur de romans libertins (Les Bijoux indiscrets) ou expérimentaux (Jacques le fataliste), de dialogues philosophiques (Le Rêve de d'Alembert, Supplément au voyage de Bougainville), il est avant tout l'infatigable animateur de l'Encyclopédie.

Milan Kundera, lecteur (admiratif) de Jacques le fataliste :

" Dans cet ouvrage insolite, Diderot a donné libre cours à sa fantaisie sans respecter les lois du récit et de la construction romanesque. Il raconte le voyage du valet Jacques et de son maître d'une façon qui est, en apparence, complètement incohérente. Il n'arrête pas de couper le récit par d'innombrables digressions, il y ajoute des épisodes qui ne sont que vaguement liés à l'histoire principale, il se moque de son lecteur, met à l'épreuve sa patience, le provoque et joue à cache-cache avec lui.

Tout ce qui est raconté est mis en doute, rien n'est tout à fait sérieux. Et ce sont justement cette liberté, cette originalité, ce manque de sérieux qui font le bonheur de Milan Kundera :"Je veux le dire impérativement: aucun roman digne de ce nom ne prend le monde au sérieux. Qu'est ce que cela veut dire d'ailleurs "prendre le monde au sérieux"? Cela veut certainement dire : croire à ce que le monde veut nous faire croire. De Don Quichotte jusqu'à Ulysse, le roman conteste ce que le monde veut nous faire croire." ... "Le roman de Diderot est une explosion d'impertinente liberté sans autocensure et d'érotisme sens alibi sentimental."

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :