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La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.   

  (Jean de La Fontaine)

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Exemple d'introduction :

Jean de la Fontaine, auteur du XVIIème siècle, contemporain de Louis XIV est connu pour ses fables et ses contes licencieux. Cette fable met en scène deux animaux personnifiés : un Loup et un Agneau. La Fontaine écrit "Loup" et "Agneau" avec des majuscules : le Loup et l'Agneau sont des allégories, ils personnifient la force et la faiblesse. La morale figure au début de la fable, ce qui est assez inhabituel. La fable se présente sous la forme d'un récit entrecoupé d'un dialogue ; elle comporte des vers longs (alexandrins) et des vers plus courts (octosyllabes). Le fabuliste exprime l'idée que dans la vie (dans la société), la force l'emporte sur la raison, sur la vérité, sur le droit : c'est toujours le plus fort qui a raison contre le plus faible. Il illustre cette thèse par un long dialogue (20 vers) et par un court récit mettant en scène un prédateur (le Loup) et sa proie (l'Agneau). Malgré tous ses efforts et toute sa déférence, l'Agneau ne parviendra pas à défendre une cause perdue d'avance et sera victime de la gloutonnerie du Loup. Comment La Fontaine illustre-t-il cette thèse ? Nous étudierons le schéma narratif de la fable, ainsi que sa dimension théâtrale, puis sa dimension argumentative : la bonne foi de l'Agneau contre la mauvaise foi du Loup et nous nous interrogerons sur la morale de la fable.

I. Le schéma narratif et la dimension théâtrale :

La fable peut être assimilée à une pièce de théâtre. Elle comporte un décor : "... dans le courant d'une onde pure", des didascalies ("plein de rage"), des personnages (Le Loup, L'Agneau), un dialogue. La fable répond à la règle des trois unités : unité de lieu : le bord d'un ruisseau à la campagne, unité de temps : quelques minutes et unité d'action.

Elle relève de la tragédie car elle se termine par la mort de l'Agneau, dont le destin est scellé dès les premiers vers : "Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait..." La mort de l'Agneau n'est pas représentée sur la "scène", mais "dans les coulisses" ("au fond des forêts), mais n'en est que plus sinistre. Comme au théâtre, la parole joue un rôle essentiel (20 vers). Elle ne sert pas à faire avancer l'action, mais à retarder le dénouement fatal : "Là -dessus, au fond des forêts/Le Loup l'emporte et puis le mange,/Sans autre forme de procès.

Le schéma narratif comporte trois étapes : une situation initiale qui ne présente qu'un seul personnage : l'agneau. Seul, isolé du reste du reste du troupeau, loin du berger, il constitue une proie facile pour le Loup.

Le fabuliste suggère plus qu'il ne peint, à l'imparfait de description (se désaltérait), un tableau idyllique, empreint d'innocence, de paix et de douceur : "Un Agneau se désaltérait/Dans le courant d'une onde pure, musicalisé par l’allitération des dentales. L'adjectif "pure" s'applique à l'eau, mais aussi à l'Agneau (sorte d'hypallage).

L'élément perturbateur apparaît au vers 5 : "Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure..." Le fabuliste traduit la soudaineté de l'événement par un présent de narration : "survient". La Fontaine précise l'état d'esprit du Loup : il est à jeun, il cherche l'aventure et il est poussé par la faim.

Il n'y a pas de péripéties, mais un long dialogue de 20 vers qui ne fait qu'ajourner la situation finale : "La-dessus, au fond des forêts/Le loup l'emporte et puis le mange,/Sans autre forme de procès.

II/ La dimension argumentative de la fable :

C'est le Loup qui prend le premier la parole. Il s'adresse d'emblée à l'Agneau sur un ton vindicatif et accusateur : "Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?/Tu seras châtié de ta témérité." Il parle à l'Agneau comme à un inférieur, en employant les pronoms "te" et "tu". L'Agneau, quant à lui, s'adresse au Loup avec déférence et humilité, comme à un souverain ("Sire", "Votre majesté"), en employant la 2ème personne du pluriel (votre majesté) et la 3ème personne du singulier ("elle), appelée précisément "il de majesté".

A l'accusation du Loup, l'Agneau répond par un plaidoyer fondé sur une argumentation : il ne peut troubler l'eau de la rivière (le "breuvage" du loup) puisqu'il se tient en aval du Loup ("plus de vingt pas en-dessous d'Elle") et non en amont. On remarque la présence de connecteurs argumentatifs :  "mais", "Et que par conséquent" ; on remarque également que la réplique de l'Agneau (8 vers) est beaucoup plus longue que cette du Loup (3 vers).

La réponse du Loup ("Tu la troubles, reprit cette bête cruelle") est beaucoup plus courte que celle de l'Agneau ; il ne s'agit pas d'un argument. Le Loup ne répond pas vraiment à l'Agneau, il se contente de réitérer son accusation initiale : ""Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage..."

"Et je sais que de moi tu médis l'an passé" : la conjonction de coordination "et"  est un faux connecteur argumentatif. Le Loup avance un deuxième chef d'accusation : premier chef d'accusation : tu troubles ma boisson, deuxième chef d'accusation : "Tu  as médis de moi". L'Agneau répond à cette seconde accusation par un argument rationnel, comme il l'a fait la première fois. Il s'adresse à la raison du Loup ("Je n'étais pas né"), mais il cherche aussi à susciter sa compassion ("Je tète encor ma mère"). Il cherche à le convaincre en s'adressant à sa raison, mais aussi à le persuader, en faisant appel à ses sentiments.

A la bonne foi de l'Agneau s'oppose la mauvaise foi du Loup. En étant situé en aval, l’Agneau ne peut pas troubler la boisson du Loup et il ne peut pas non plus avoir dit du mal du Loup "l'an passé", puisqu'il n'était pas né.

Le dialogue devient de plus en plus rapide et saccadé. Les répliques sont de plus en plus courtes. Les deux personnages se répondent vers à vers et même demi-vers par demi-vers : "Je tette encor ma mère/Si ce n'est toi, c'est donc ton frère./Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens." On peut parler de "stichomythie". En accélérant le rythme du dialogue, le procédé annonce et précipite le dénouement dont il préfigure la violence.

L'Agneau n'en continue pas moins à se défendre par des arguments rationnels : "Si ce n'est toi, c'est donc ton frère./Je n'en ai point. Tandis que le Loup cherche à chaque fois un nouveau chef d'accusation contre l'Agneau. C'est le Loup qui a le dernier mot : "On me l'a dit : il faut que je me venge."

Dans ce procès truqué ("sans autre forme de procès"), la vengeance se substitue à la justice. Le Loup a beau multiplier les connecteurs argumentatifs : "donc" (deux fois) et "car", exprimant respectivement la conséquence et la cause, ses arguments ne résistent pas à l'examen. Ce sont des sophismes.

En employant le pronom indéfini "on" ("On me l'a dit, il faut que je venge"), le Loup avoue implicitement que ses accusations reposent sur des "on-dit". Son discours  est irrecevable en Droit à plus d'un titre : dans ce tribunal improvisé où l'Agneau fait figure d'accusé, il est à la fois le procureur, le juge et le bourreau (l'exécuteur d'une sentence qu'il prononce lui-même). Il ne tient aucun compte des arguments de l'Agneau. Il substitue la vengeance à la Justice, alors que la Justice a été crée pour endiguer la vengeance. Il régresse en-deçà du Droit romain qui établit la notion de responsabilité individuelle : nul ne peut être accusé pour un délit commis par un autre.

III/ La morale de la fable :

 

"La raison du plus fort est toujours la meilleure." : Le superlatif absolu "La meilleure" est évidemment ironique et joue sur le double sens du mot "meilleure" : la plus fondée en raison, la plus morale, mais aussi la plus efficace.

Le plus fort a toujours raison, non pas parce que ses arguments sont "meilleurs", mais parce qu'il substitue la force à la raison. Les animaux, dans les fables, ne sont pas de vrais animaux, mais des animaux personnifiés : ils parlent et ils sont "doués de raison". Ils correspondent à la définition qu'Aristote donne de l'homme : un animal raisonnable, un "zoon logikon".

Et pourtant, constate La Fontaine, dans la société humaine, comme dans le règne animal, la force l'emporte toujours sur la raison : la société reproduit la "loi de la jungle" et la justifie. C'est donc que ces "animaux parlants" que sont les hommes, loin d'avoir substitué la raison à la force (ou régulé la force par la raison), se servent de la raison pour justifier la force en instaurant un "droit du plus fort" (une expression que Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social dénonce comme contradictoire). Et c'est bien ce que fait le Loup dans cette fable.

Les lois naturelles, notamment la loi du plus fort, continuent à régner dans la société, mais au lieu de s'exercer dans une violence muette, comme dans la nature, elles sont légitimées par le langage et s'exercent à travers lui. La Fontaine constate donc ce que nous pouvons constater nous-mêmes, soit dans l'Histoire humaine, soit autour de nous, voire en nous-mêmes.

Est-ce à dire que le fabuliste, comme le lui reproche Rousseau dans l'Emile, nous invite à nous accommoder des choses comme elles sont, en ne prenant parti ni pour l'Agneau, ni pour le Loup ou en nous mettant du côté du Loup ? De nombreux indices dans la fable montrent que La Fontaine, s'il constate un fait, ne le justifie pas pour autant.

La sympathie de La Fontaine va manifestement à l'Agneau. Le fabuliste souligne sa politesse envers le Loup, sa bonne foi, son intelligence (il raisonne bien), son courage, mais aussi son innocence et sa fragilité ("Je tète encor ma mère")

Le Loup est dépeint comme un être méchant ("plein de rage", "bête cruelle"), vindicatif, conduit par ses appétits ("Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure et que la faim en ces lieux attirait") et empli de mauvaise foi : il accuse en effet l'Agneau de troubler son breuvage, alors qu'il se tient en aval de lui, d'avoir médit de lui, alors que l'agneau n'était pas né et le rend responsable d'un "crime" hypothétique commis par un autre, son frère, alors qu'il n'en a pas.

"La raison du plus fort est toujours la meilleure" : Le fabuliste constate qu'il en est ainsi, aussi bien dans la nature que dans la société, mais il n'approuve nullement cet état de fait. En d'autres termes, il ne confond pas et nous invite à ne pas confondre un état de fait et un état de droit.  La Fontaine nous invite à ne pas nous comporter comme le Loup et à ne pas prendre parti contre l'Agneau (à ne pas abuser de notre force et à ne pas prendre le parti du fort contre le faible), mais aussi, plus généralement, à ne pas céder à la force, à ne pactiser avec elle et à défendre le droit et la raison.

Les hommes sont des animaux doués de raison. La Fontaine nous invite à ne pas falsifier le langage et à devenir des êtres pleinement raisonnables en soumettant à la raison la force de nos désirs.

Conclusion :

Le schéma narratif de la fable ne comporte aucune péripétie, mais un long dialogue de 20 vers qui ne fait que retarder la fin inéluctable. La fable s'apparente à une pièce de théâtre. Elle relève de la tragédie puisqu'elle se termine par la mort du personnage principal : l'Agneau. Ce dernier aura beau déployer des trésors de politesse et multiplier les arguments raisonnables, sa bonne foi ne résistera pas à la mauvaise foi du Loup, décidé, dès le début, à en faire sa proie. La Fontaine montre qu'il en est souvent, voire "toujours" ainsi, aussi bien dans la nature que dans la société, mais nous invite à ne pas confondre le fait et le droit en abusant du langage et en fondant le droit sur la force.

Le Loup est l'Agneau est une fable à part dans l'oeuvre de La Fontaine. L'Agneau n'est victime ni de sa sottise, ni de sa vanité (Le Corbeau et le Renard, le Corbeau voulant imiter l'Aigle).

Dans la nature, les loups s'en prennent aux moutons et aux agneaux. Il n'est pas raisonnable de les en blâmer car ils ne font que suivre leur instinct. Mais les êtres humains sont des créatures douées de raison. La société des hommes ne doit pas reproduire les relations de prédation qui règnent au sein de la nature, mais respecter le droit et la morale.

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                          Illustration de Chagall

 

 

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