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Quatre conférences données aux étudiants de Propédeutique à la Sorbonne (octobre-novembre 1964)

"(...) il me semble que cette immanence du philosopher au désirer apparaît dès l'origine du mot si l'on prête attention à la racine du terme sophia : la racine soph- est la même que la racine du latin sap-, sapere, et du français "savoir" et "savourer" (pg. 41)

Jean-François Lyotard (1924-1998) a été une des grandes figures de la pensée française de la seconde moitié du XXème siècle. Parmi ses livres les plus célèbres : La Phénoménologie (PUF, 1954), Discours, Figure (Klincksieck, 1971), La condition postmoderne (Minuit, 1979), Le différend (Minuit, 1983)

Pourquoi philosopher, paru en avril 2012 aux Presses Universitaires de France (coll. Travaux pratiques) avec une préface de  Corinne Enaudeau,  professeur de Philosophie en CPGE aux lycées Janson de Sailly et Henri IV (Paris), est la transcription d'un cours d'introduction à la Philosophie donné par Jean-François Lyotard à la Sorbonne en octobre-novembre 1964.

"Lyotard aura enseigné (...), explique Corinne Enaudeau, en apprenant aux étudiants et auditeurs qu'ils n'apprendront rien de lui, s'ils n'apprennent à désapprendre, comme il le dira encore à Nanterre en 1984 (dans une conférence publiée dans Le postmodernisme expliqué aux enfants). Mais c'est qu'en 1964, à 40 ans, il doit déjà lui-même recommencer à désapprendre ce qu'il croyait pourtant avoir appris, à se déprendre d'une orthodoxie militante qui lui avait certes désappris la métaphysique, mais appris à espérer la révolution et, par elle, la résolution de l'Histoire (...)

"La philosophie est, pour Lyotard, en 1964, aussi une praxis, comme la psychanalyse est, pour Freud, aussi une clinique. L'important est ce qui manque à la vie sociale, non pour se réconcilier, mais pour se justifier. Le "manque absolu", dont Marx a dégagé la structure sous le nom de "prolétariat", a beau être insupportable, il n'indique pas "ce que désire réellement la société", à l'encontre de ce que le marxisme établi prétend. Il faut donc faire droit à l'opacité de ce désir, en fréquenter le silence et se risquer à expliciter le sens latent, tacite qui serait déjà là, traînant dans les rapports entre les hommes. Si Lyotard consacre la dernière des quatre conférences à "la philosophie et l'action", c'est que la responsabilité philosophique à l'endroit du manque est indissociable de la dette politique à l'égard du monde, qu'elles soutiennent ensemble la gageure de convertir le silence en parole, la passivité en action (...)

Première conférence : "Pourquoi désirer ?"

Se référant au mythe de la naissance d'Eros raconté par Diotime dans le Banquet de Platon, Lyotard "définit" la philosophie à partir du désir et du manque. "Pourquoi philosopher ?", interroge Lyotard et il répond à ce questionnement par un autre questionnement : "Mais pourquoi désirer ? Pourquoi y a-t-il partout le mouvement du même qui cherche l'autre ?"... Nous philosophons parce que ça laisse à désirer.

Deuxième conférence : "Philosophie et origine".

Commentaire d'une remarque de Hegel tirée d'un ouvrage de jeunesse, Différence des systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling (1801) : "Lorsque le force de l'unification disparaît de la vie des hommes, que les oppositions ont perdu leur relation et leur interaction vivantes et acquis l'autonomie, alors naît le besoin de la philosophie." (14) : "Nous savons pourquoi il est besoin de philosopher : c'est que l'unité est perdue, et que nous vivons et pensons dans la scission (Entzweiung), comme dit Hegel ; nous savons aussi que cette perte est actuelle, présente, non pas perdue elle-même, et qu'il n'y a pas d'unité pour ainsi dire transtemporelle de cette perte.

Lyotard se demande ce que philosopher a à faire avec cette perte qui ne cesse pas de se perdre, unique, permanente, du sens, de l'unité...

"Le mot désir vient du mot latin de-siderare, lequel signifie d'abord de constater et regretter que les constellations, les sidera, ne fassent pas signe, que les dieux n'indiquent rien dans les astres. Le désir c'est la déception de l'augure. En tant qu'elle appartient au désir et qu'elle est peut-être ce qu'il y a en lui d'indigence, la philosophie commence quand les dieux se taisent."

Troisième conférence : "Sur la parole philosophique"

Toute activité philosophique consiste dans la parole. Mais alors comment une parole sensée est-elle possible, si aucun signe n'indique le sens qui doit être prononcé ? En se réfléchissant dans la parole philosophique, le désir se reconnaît comme ce trop et ce trop peu de signification, qui est la loi de toute parole. Pourquoi philosopher ? Lyotard répond à cette question par une autre question : pourquoi parler ? et, puisque nous parlons : "qu'est-ce que parler veut dire et ne peut pas dire ?"

Quatrième conférence : "Sur philosophie et action"

Cette leçon affronte la fameuse phrase de la XIème thèse sur Feuerbach de Marx : "Jusqu'à présent les philosophes se sont contentés de penser le monde, il s'agit à présent de le changer." La "praxis" rend-elle la philosophie inutile ?

Extrait  (p. 107-108-109)

"Mais à quoi sert de philosopher, puisque la philosophie, de son propre aveu, ne referme aucun dossier, ne conclut aucun système et, strictement parlant, ne mène à rien ?

Nous répondrons ceci : vous n'échapperez pas au désir, à la loi de présence-absence, à la loi de la dette, vous ne trouverez aucun refuge, pas même dans l'action. Bien loin d'être un abri, l'action vous exposera plus ouvertement que n'importe quelle méditation à la responsabilité de nommer ce qui doit être dit et fait, c'est-à-dire d'enregistrer, d'entendre et de transcrire, à vos risques et périls, la signification latente dans le monde "sur lequel" (comme on dit) vous voulez agir.

Vous ne pouvez transformer ce monde qu'en l'entendant, et la philosophie peut bien avoir l'air d'un ornement sclérosé, d'un passe-temps de demoiselle de bonne famille (parce qu'elle ne produit pas des avions supersoniques ou parce qu'elle travaille en chambre et n'intéresse personne) elle peut être tout cela, et elle l'est réellement : il reste qu'elle est ou peut être aussi ce moment où le désir qui est dans la réalité vient à lui-même, où le manque dont nous souffrons, en tant qu'individu ou en tant que collectivité, où ce manque se nomme et en se nommant se transforme.

Mais ce manque, direz-vous, cesserons-nous enfin de l'éprouver ? La philosophie nous dit-elle quand, comment nous pouvons en finir avec lui ? Ou bien, si elle sait, comme elle a l'air de le savoir aujourd'hui, que ce manque est notre loi, que toute présence se donne sur fond d'absence, alors n'est-il pas légitime, raisonnable, de désespérer, de s'abrutir ? Mais vous ne trouverez pas refuge non plus dans la bêtise, car n'est pas brute qui veut ; il vous faudrait refuser la communication et l'échange, il faudrait que vous obteniez le silence absolu ; or il n'y a pas de silence absolu, justement parce que le monde parle déjà, même si c'est d'une façon confuse, et que vous-même continueriez, au moins, de rêver, ce qui en dit déjà bien trop quand on ne veut plus rien entendre.

Voici donc pourquoi philosopher : parce qu'il y a le désir, parce qu'il y a de l'absence dans la présence, du mort dans le vif ; et aussi parce qu'il y a l'aliénation, la perte de ce qu'on croyait acquis et l'écart entre le fait et le faire, entre le dit et le dire ; et enfin parce que nous ne pouvons pas échapper à cela : attester la présence du manque par notre parole.

En vérité, comment ne pas philosopher ?"

 

 

 

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