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Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau est une autobiographie couvrant les cinquante-trois premières années de la vie de Rousseau, jusqu'à 1767.

Le titre des Confessions a sans doute été choisi en référence aux Confessions de saint Augustin, publiées au IVe siècle après Jésus Christ. Rousseau accomplit ainsi un acte sans valeur religieuse à proprement parler, mais doté d’une forte connotation symbolique: celui de l’aveu des péchés.

Associant sincérité, humilité et plaidoyer pro domo (pour lui-même), Rousseau cherche à brosser un portrait positif de lui-même et se présente essentiellement comme une victime de la vie. L'œuvre des Confessions fonde le genre moderne de l'autobiographie.

Jean-Jacques Rousseau est en pension chez le pasteur Lambercier et sa soeur de 1722 à 1724, entre 10 et 12 ans. Il y vit heureux, mais, avec l'épisode du peigne cassé de Mademoiselle Lambercier, il fait un jour l'expérience de l'injustice qui le marquera profondément.

"J'étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque les peignes de Mademoiselle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il s'en trouva un dont tout un côté de dents était brisé. A qui s'en prendre de ce dégât ? Personne autre que moi n'était entré dans la chambre. On m'interroge : je nie d'avoir touché le peigne. M. et Mademoiselle Lambercier se réunissent, m'exhortent, me pressent, me menacent: je persiste avec opiniâtreté ; mais la conviction était trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût la première fois qu'on m'eût trouvé tant d'audace à mentir. La chose fut prise au sérieux; elle méritait de l'être. La méchanceté, le mensonge, l'obstination, parurent également dignes de punition ; mais pour le coup ce ne fut pas par Mademoiselle Lambercier qu'elle me fut infligée. On écrivit à mon oncle Bernard : il vint. Mon pauvre cousin était chargé d'un autre délit non moins grave ; nous fûmes enveloppés dans la même exécution. Elle fut terrible. Quand, cherchant le remède dans le mal même, on eut voulu pour jamais amortir mes sens dépravés, on n'aurait pu mieux s'y prendre. Aussi me laissèrent-ils en repos pour longtemps.

On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l'état le plus affreux, je fus inébranlable. J'aurais souffert la mort, et j'y étais résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d'un enfant; car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.

Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je n'ai pas peur d'être puni derechef pour le même fait ; hé bien ! je déclare à la face du ciel que j'en étais innocent, que je n'avais ni cassé ni touché le peigne, que je n'avais pas approché de la plaque, et que je n'y avais pas même songé. Qu'on ne me demande pas comment le dégât se fit, je l'ignore et ne le puis comprendre; ce que je sais très certainement, c'est que j'en étais innocent."

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions (1775-1770), Livre premier

Questions sur le texte :

I/ Le récit d'une injustice

1) Précisez le déroulement des faits

2) Montrez que Jean-Jacques est victime d'un véritable harcèlement moral

3) Montrez que cet épisode s'apparente à un procès.

II/ Une dramatisation

1) La punition

2) L'exagération

3) Une conviction répétée

III/ La vérité de l'auteur

1) L'auteur donne son avis

2) Un procès révisé après 50 ans

3) Comment justice est-elle rendue ?

Eléments de réponses :

I/ Le récit d'une injustice

1) Le déroulement des faits :

a) le narrateur est en train d'étudier sa leçon dans sa chambre

b) La servante met à sécher des peignes dans la cuisine

c) En revenant les prendre, elle s'aperçoit que l'un d'entre eux est cassé.

d) Le narrateur est suspecté

e) Il nie

f) On insiste

g) Il persiste à nier

h) Mlle. Lambercier écrit à l'oncle du narrateur

i) Le narrateur est fouetté par son oncle, ainsi que son cousin

j) Il persiste à nier

2) Le harcèlement moral :

Le narrateur est interrogé de façon pressante. Monsieur Lambercier et sa sœur refusent de le croire et de croire qu'il puisse y avoir une autre explication. Il est donc considéré a priori comme un menteur ; ses parents adoptifs estiment qu'il ne peut pas ne pas être coupable et ne croient pas en sa parole.

Ils passent des pressions morales aux châtiments corporels. Il est fouetté à plusieurs reprises malgré ses dénégations, jusqu'à ce qu'il avoue.

Le harcèlement réside dans le fait que M. Lambercier et sa soeur cherchent à extorquer au narrateur des aveux, plutôt que de rechercher la vérité. L'enfant n'est pas puni pour avoir cassé un peigne, mais parce qu'il ne veut pas avouer qu'il l'a cassé.

3) Un procès :

Le récit s'apparente à un procès ; il comporte un suspect (un prévenu) : le narrateur ; des juges d'instruction : M. et Mme. Lambercier ; un délit : le peigne cassé ; un interrogatoire ; un jugement et une condamnation ; une peine : être fouetté ; un  bourreau (l'oncle Bernard) ; un jury et un public : le lecteur ; il n'y a pas de témoins et le narrateur est son propre avocat.

II/ La dramatisation

1) La punition :

Le narrateur ne précise pas exactement en quoi elle consiste. Cependant, on peut en avoir une idée par la phrase suivante : "Elle fut terrible. Quand, cherchant le remède dans le mal même, on eut voulu pour jamais amortir mes sens dépravés, on n'aurait pu mieux s'y prendre. Aussi me laissèrent-ils en repos pour longtemps."

Dans un autre chapitre des Confessions, Rousseau évoque le plaisir trouble qu'il éprouvait à recevoir des fessées de Mlle. Lambercier. Il est frappé par son oncle au même endroit et le châtiment, cette fois, n'a rien de voluptueux.

Elle est répétée : "mis dans l'état le plus affreux" ; "J'aurais souffert la mort, et j'y étais résolu." ; "Je sortis de cette pénible épreuve en pièces." : le narrateur adulte met en valeur la constance, l'héroïsme spartiate" de l'enfant.

2) Une conviction répétée :

Rien n'entame la conviction de M. Lambercier et de sa sœur ; ils sont persuadés a priori de la culpabilité du narrateur. Ce dernier nie avoir cassé le peigne, mais ils ne le croient pas et finissent par avoir recours à la violence, ce qui est, d'une certaine façon, un aveu de faiblesse. Jean-Jacques fait donc, pour la première fois, une double expérience : celle de l'injustice et celle de la faillibilité des adultes.

3) L'exagération

Elle est double :

a) L'exagération du délit (casser un peigne ; c'est un peigne banal, il n'a pas disparu et il n'a pas été volé)

b) La réaction exagérée de M. et Mme Lambercier (interrogatoire, menaces, appel à l'oncle, châtiment corporel)

III/ La vérité de l'auteur :

Jean-Jacques Rousseau proteste de son innocence et se dit victime d'une "erreur judiciaire". Rousseau en appelle au jugement du lecteur afin qu'il devienne le garant de l'innocence de l'enfant qu'il fut. Le jugement de la postérité (le futur) est appelé à corriger celui de M. et Mme. Lambercier (le passé).

Mais s'il ne peut que déplorer la harcèlement dont l'enfant fut victime et regretter l'exagération du châtiment qui lui fut infligé, le lecteur n'a pas les éléments pour statuer sur son innocence. On pense à la remarque de Jean-Paul Sartre : "Pour obtenir la moindre vérité sur moi-même, il me faut passer par autrui." Il ne s'agit pas, cependant,  d'une vérité factuelle, mais d'une mise au clair par le récit et d'une "réévaluation narcissique" par le biais du "transfert" sur le lecteur.

Dans Les Confessions, trois configurations "illogiques" que Rouseau projettera plus tard sur l'état de civilisation se présentent : l'enfant est puni pour une faute qu'il n'a pas commise (le peigne cassé), il n'est pas puni alors qu'il a commis une faute (le ruban volé) et des punitions (les fessées de Mademoiselle Lambercier) se transforment en voluptueuses récompenses.

La morale "naturelle" s'oppose donc à la morale "sociale" : dans le monde "réel" (dans l'état de civilisation), l'innocence est châtiée et le mal récompensé.

Ces trois expériences contradictoires marqueront durablement la personnalité de Rousseau. Certains commentateurs estiment que Rousseau a menti sur son âge et  sur celui de Mlle. Lambercier : il s'est rajeuni et a rajeuni Mlle. Lambercier : il aurait été âgé de 14 ans plutôt que de douze ; les fessées de Mlle. Lambercier lui auraient donc été administrées au moment de la puberté. Rousseau précise que Mlle. Lambercier s'aperçoit de l'excitation de la victime "à quelques signes" (Rousseau a décidément l'art du non dit !) et renonce à cette pratique, en même temps qu'elle renonce à faire dormir Jean-Jacques dans son lit. Sancta simplicitas !

L'adolescent est confronté à une triple angoisse : l'impossibilité d'obtenir le pardon, l'impossibilité de faire reconnaître son innocence et  l'intrication de la jouissance, de la souffrance et de l'humiliation.

 

 

 

 

 

 

 

 

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