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Déporté à Buchenvald en 1943, Semprun mettra de nombreuses années à prendre la décision de relater son expérience. L'alternative du titre de son livre correspond au choix difficile d'écrire après avoir vécu une expérience concentrationnaire.

"J'avais pris la main de Halbwachs qui n'avait pas eu la force d'ouvrir les yeux. J'avais senti seulement une réponse de ses doigts, une pression légère : message presque imperceptible.

Le professeur Maurice Halbwachs (1) était parvenu à la limite des résistances humaines. Il se vidait lentement de sa substance, arrivé au stade ultime de la dysentrie qui l'emportait dans la puanteur.

Un peu plus tard, alors que je lui racontais n'importe quoi, simplement pour qu'il entende le son d'une voix amie, il a ouvert les yeux. La détresse immonde, la honte de son corps en déliquescence y étaient lisibles. Mais aussi une flamme de dignité, d'humanité vaincue et inentamée. La lueur immortel d'un regard qui constate l'approche de la mort, qui sait à quoi s'en tenir, qui en a fait le tour, qui en mesure face à face les risques et les enjeux, librement : souverainement.

Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halbwachs, conscient de la nécesssité d'une prière, pourtant, la gorge serrée, je dis à haute voix, essayant de maîtriser celle-ci, de la timbrer comme il faut, quelques vers de Baudelaire. C'est la seule chose qui me vienne à l'esprit.

Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre...

Le regard de Maurice Halbwachs devient moins flou, semble s'étonner.

Je continue de réciter. Quand j'en arrive à

... nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons, un mince frémissement s'esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs. Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel."

José Semprun, L'Ecriture ou la vie, éditions Gallimard, 1994

1) Eminent professeur de sociologie, déporté pour actes de résistance

Ô mort, vieux capitaine, il est temps...

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre ! 
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu qui nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre. Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

 Introduction :

Ce passage est extrait de l'Ecriture ou la vie de Jorge Semprun. Déporté à Buchewald vers l'âge de vingt ans, il y évoque, son expérience concentrationnaire. Jorge Semprun mettra des années avant de parvenir à mettre des mots sur ses souvenirs, à les évoquer pour témoigner et pour s'en libérer.

Dans ce passage, Jorge Semprun évoque les derniers instants de Maurice Halbwachs, son ancien professeur de sociologie à la Sorbonne et le rôle qu'il a lui-même joué.

Comment le mourant déshumanisé retrouve-t-il sa dignité humaine ?

Nous montrerons que le mourant ne correspond pas à l'idée que l'on peut se faire de la dignité humaine, puis la façon dont se manifeste malgré tout ce qui lui reste de dignité et enfin que le mourant retrouve sa dignité humaine, grâce à la présence fraternelle du narrateur.

I/ Les manifestations de la déshumanisation :

a) Il est couché, il ne peut plus se lever

b) aux yeux du kapo, il est déjà un cadavre

c) Il est dans un état de faiblesse extrême

d) il ne parvient plus à communiquer par la parole

e) Il ne maîtrise plus ses fonctions corporelles

II/ Le mourant correspond-il à l'idée que l'on se fait d'un homme ?

Un homme doit être debout, vivant, fort, il doit être capable de communiquer, il doit résister à la douleur, à la maladie, il ne doit pas montrer sa faiblesse, il doit maîtriser ses fonctions, il doit veiller à l'hygiène de son corps.

III/ Le mourant retrouve sa dignité humaine :

a) Il communique

b) Il ouvre les yeux

c) Il éprouve de la honte

d) Une flamme de dignité brille dans ses yeux

e) Il ressent des émotions

f) Il sourit

g) Il éprouve un sentiment de fraternité

IV/ Comment la retrouve-t-il ?

a) Le narrateur lui prend la main

b) Il lui parle

c) Il lui récite un poème de Baudelaire 

Conclusion :

Dans cet extrait particulièrement émouvant, le narrateur montre qu'un homme mourant apparemment déshumanisé, peut retrouver sa dignité humaine grâce à une présence fraternelle.

Le professeur est couché, promis à la mort, dans un état d'affaiblissement extrême ; il ne peut plus communiquer par la parole, il a perdu la maîtrise de son corps... Il est capable d'éprouver des sentiments : la honte, le sentiment de sa dignité. Sa volonté de regarder la mort en face est intacte. Il est également capable d'éprouver des émotions, de réfléchir...

Jorge Semprun montre dans ce texte que l'homme ne se réduit pas à son corps, à ses fonctions biologiques, mais qu'il se définit essentiellement par sa dimension spirituelle.

"... nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons, un mince frémissement s'esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs. Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel..." :

Jorge Semprun met en évidence la valeur éminente de la culture, alliée à la fraternité : la littérature et la poésie n'ont pas une simple fonction de divertissement et d'évasion ; elles expriment les vérités essentielles de la condition humaine, elles nous aident à affronter l'injustice et l'oppression, à supporter dignement les "situations limites" de l'existence : le mal, la maladie, la mort... , à préserver la dignité de la personne et la lueur d'éternité qui brille en tout homme.

 

 

 

 

 

 

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