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"Si nous ne sommes pas capables d'aimer nos ennemis, nous ne reverrons pas le visage de nos amis."

 

Né à Marianao, quartier de la Havane, le 2 février 1933, entré en résistance contre la dictature Batista le 10 mars 1952, descendu aux enfers le 8 mai 1964, sous le nouveau régime, revenu d'entre les morts après vingt ans et quarante jours de pénitencier, ainsi parle Jorge Valls. Toute sa vie d'homme, son plus bel âge, il l'a sacrifiée à la révolution cubaine, un mouvement de fond durablement décapité depuis trente ans, et dont il espère tôt ou tard le prochain réveil.

 

Fils d'un immigrant catalan et d'une Cubaine, Jorge Valls n'avait pas vingt ans lorsqu'il tourna le dos à la carrière universitaire dont il avait rêvé en faculté de Lettres et de Philosophie. "Tout de suite après le coup d'Etat de Batista, l'université est devenue le centre de l'opposition au gouvernement, relevait Armando Valladares, et presque aussitôt Jorge Valls a été la voix de l'université.

 

Représentant respecté de l'avant-garde étudiante, il est l'un des fondateurs du Directoire révolutionnaire. Pourchassé par la police de Batista, il connaît l'emprisonnement, la clandestinité, l'exil (à deux reprises). En 1957, il assistera le coeur brisé à l'élimination des cadres du mouvement révolutionnaire urbain, tant chez les étudiants, chez les syndicalistes, qu'au sein de certaines forces armées fidèles à la République. La liquidation des ténors d'un mouvement civil et d'inspiration démocratique prépare le triomphe à la romaine du chef de la guérilla. Fidel Castro ne dévoilera que peu à peu la nature autocratique et militaire du régime qu'il se préparait à mettre en place avant même la fuite de Batista.

 

Rentré de son second exil à Mexico, en janvier 1959, Jorge Valls voit se confirmer ses sombres pressentiments à travers le culte de la personnalité dont s'entoure le "commandant en jefe". "Le premier discours tenu par un révolutionnaire annonçant le danger (la dictature avec Castro), alertant le peuple, a été le sien, prononcé au Capitole National à l'occasion du congrès mondial des religions qui a eu lieu à Cuba pendant l'été 59." (Hommage rendu par Valladares).

 

Son destin bascule en avril 1964. Marco Rodriguez, un de ses amis, est accusé d'avoir dénoncé les responsables étudiants massacrés par la police de Batista en 1957, rue Humboldt. Jorge Valls mène sa contre-enquête. Il sait que Marcos Rodriguez est innocent. A l'ouverture de son procès, il brave le régime en allant témoigner lui-même dans le prétoire en faveur de son ami. Mais le président de la République l'a prévenu : il ne s'embarrasserait pas de questions d'innocence ou de culpabilité. Seules prévalaient "les implications politiques du procès". Marcos Rodriguez est exécuté. Jorge Valls est arrêté le 8 mai 1964. Jugé quelques mois plus tard, sans que la sentence lui ait été communiquée, il plonge dans l'univers pénitentiaire, spirituellement "le seul territoire libre de Cuba".

 

Pendant sept mille trois cent quarante jours, il ne se contente pas de survivre, au milieu des plantados, les prisonniers politiques, il lutte pour préserver la dignité humaine malgré les travaux forcés, l'isolement absolu, et au prix d'une incroyable succession de grèves de la soif, de grèves de la faim. A l'époque, la bonne conscience occidentale ignore tout (ou plutôt ne veut rien savoir) de ces milliers de révolutionnaires dont l'ancien frère d'armes, à présent chef de l'Etat, a peuplé la plupart des bagnes, des prisons et des fermes spéciales.

 

Emprisonnée pendant six ans, Cristina Cabezas, son épouse, parvient à quitter Cuba en 1981. Elle s'emploie alors à faire publier et circuler l'oeuvre littéraire de Jorge Valls, poète, dramaturge, mais aussi dessinateur, compositeur, musicien. Le recueil Là où je suis il n'y a pas de lumière mais des barreaux connaît trois éditions. Alors qu'il est toujours isolé à Boniatico, prison contiguë au camp de Boniatico, Jorge Valls reçoit plusieurs prix internationaux, dont le Prix Liberté du PEN Club de Paris, et le Grand Prix de poésie du festival de Rotterdam, en 1983.

 

C'est notamment à la campagne du PEN Club et à des associations humanitaires que Jorge Valls devra de n'avoir été libéré que quarante jours après l'expiation de sa peine, alors que tant d'autres prisonniers politiques ont dû croupir des années et des années après avoir "purgé" leur sentence. Ils avaient été "recondamnés" sans motif, ni procès.

 

Dans Mon ennemi, mon frère, Jorge Valls, qui vit aujourd'hui aux Etats-Unis, entre Miami et New-York, retrace sa vie sur ses deux versants : la lutte révolutionnaire contre Batista et l'opposition impuissante "entre le marteau et l'enclume" sous Castro, bientôt transfigurée par la captivité.

 

Le titre de cette autobiographie peut surprendre. Il recueille pourtant le meilleur de Jorge Valls : ses visions de poète, sa foi qui en fait le plus moderne des apôtres, et sa fidélité aux deux pôles de son existence : la Révolution et l'attente de la Résurrection.

 

"Il faut fermer l'abîme. Il ne faut plus qu'un seul destin national. Nous devons pardonner les erreurs, les iniquités, les crimes, en songeant à la génération future." Voilà ce que disait Jorge Valls, quelques mois après sa libération, tandis qu'il rentrait de Rome, le 19 décembre 1984. Au pape Jean-Paul II qu'il avait appelé "notre petit frère aîné" en le tutoyant, il venait de remettre une poignée de terre du champ des fusillés. Mon ennemi mon frère est-il pétri pareillement du sang des martyrs, du pardon d'un de leurs frères ? Au lecteur d'en juger. (Philippe Delaroche)

 

Jorge Valls, Mon ennemi, Mon frère, Cuba 1952-1984 (Mi enemigo, Mi hermano, cantar del recuerdo, Cuba, 1952-1984) document traduit de l'espagnol par Margarita Espana et Philippe Delaroche, Gallimard, 1989, coll. l'Arpenteur.

 

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