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Traduit de l’allemand et préfacé par Jean-René Ladmiral, ce livre, paru chez Gallimard (NRF) en 1973, est la traduction française de Jürgen Habermas, Technik und Wissenshaft als « ideologie », Frankfort-sur-le-Main, Suhrkamp Verlag, 1968 (édition suhrkamp, n°287).

 

Les chapitres qui le composent reprennent cinq articles publiés précédemment par l’auteur : La technique et la science comme idéologie, Progrès technique et monde social vécu Scentificisation de la politique et opinion publique, Connaissance et intérêt, Travail et interaction. Remarques sur la Philosophie de Hegel à Iéna.

 

La technique et la science comme idéologie est consacré à une discussion de la thèse développée par Herbert Marcuse : « La puissance libératrice de la technologie – l’instrumentalisation des choses – se convertit en obstacle à la libération, elle tourne à l’instrumentalisation de l’homme. » Ce texte fut dédié à Herbert Marcuse pour son soixante-dixième anniversaire.

 

Jünger Habermas est né en 1929 et a été professeur de philosophie et de sociologie aux universités de Heidelberg puis de Francfort. Il peut être considéré comme un continuateur du courant de pensée connu sous le nom de l’Ecole de Francfort, dont Theodor Adorno, Max Horkheimer et Herbert Marcuse furent les principaux représentants. La technique et la science comme idéologie fut le premier ouvrage de J. Habermas traduit en français.

 

« Héritier de l’Ecole sociologique de Francfort, Jürgen Habermas a voulu faire assumer au marxisme dont il se réclame à la fois l’échéance d’une certaine modernité et l’exigence d’une certaine « scientificité » (cette fameuse et intraduisible Wissenschaflichkeit qui est l’apanage de toute une puissante tradition universitaire allemande). Il est permis sans doute de ramener sa pensée à une double critique idéologique du positivisme et de ce qu’on pourra appeler le « technicisme », ou du moins de centrer cette pensée autour de ce double thème qui fait tout l’objet du livre, comme en témoigne le titre générique que l’auteur  a choisi de donner à ce recueil d’articles.

 

Le positivisme est cette façon d’hypostasier la science au point d’en faire comme l’équivalent d’une nouvelle foi, donnant réponse à tout. Le technicisme aboutit en quelque sorte à faire fonctionner le savoir scientifique et plus encore la technique, qui en est l’application, en tant qu’idéologie et à en attendre des solutions pour la totalité des problèmes qui se posent à nous.

 

Ce système de représentations est d’autant plus convaincant qu’il n’est pas seulement un masquage idéologique de la réalité (cf. pages 55 et suiv.). Problèmes et solutions, les deux sont liés : cette double lutte est le combat mené contre les deux visages que montre le même adversaire, c’est-à-dire un certain modernisme, précisément « idéologique ».

 

Dans quelle mesure la démarche de Jürgen Hebermas est-elle  redevable à la réflexion de Martin Heidegger sur "l'essence de la technique", bien qu'il ne soit jamais fait mention de l'auteur de Sein und Zeit (et pour cause) ? Tandis que Heidegger rattache la question de la science et de  la technique à l'Histoire de la métaphysique occidentale et à la question de l'Etre, notamment avec la notion de "Gestell", Habermas s'interroge plus particulièrement sur l'incidence de la science et de la technique sur le "monde social vécu" et la compatibilité entre technocratie et  démocratie.

 

Mais l'explicitation des présupposés idéologiques et des enjeux politiques de la science et de la technique ne dérive-t-elle pas de la clarification préalable de leurs présupposés métaphysiques et notamment de leur inscription dans un horizon de vérité indépassable ?

 

« La spécificité du progrès scientifique et technique est son caractère indéniablement cumulatif, au regard duquel toute autre forme de « progrès » peut être mise en doute ou regardée comme une analogie métaphorique. Le souci théorique premier de J. Habermas est de se situer par rapport à ce progrès scientifique et technique, de proposer une théorie sociale qui tienne compte des modifications profondes (« qualitatives ») qu’ont apportées les dernières décennies à cet égard.

 

Il lui incombe dès lors la tâche d’une démystification de la magie… chiffrée dont s’entoure le complexe scientifico-technique. Mais cette mise en question se veut elle-même « scientifique » : il ne suffit pas, dans un mouvement de raidissement volontariste et activiste, de poser le primat exclusif du facteur humain et de dénier à la technique la toute puissance usurpée que d’aucuns revendiquent pour elle, tout en s’économisant l’effort d’une plus ample réflexion, pour pouvoir d’emblée passer à l’action. Il ne s’agit pas de proposer un volontarisme qui soit seulement l’inverse de la technocratie. La technique n’est pas un « tigre de papier », elle doit être éminemment prise au sérieux. »

 

"(…) Le complexe scientifico-technique se politise en quelque sorte, au même titre que la politique se scientificise ». Les investissements en matière stratégique ont là une importance décisive ; ce sont eux qui déterminent des priorités qui finissent par se répercuter sur l’ensemble du système. Aux États-Unis, on le sait, la Défense et l’Université travaillent en symbiose. Par ailleurs, les sociologues américains ont attiré l’attention sur l’existence d’un « complexe militaro-industriel ». Aux Etats-Unis, le ministère de la Défense et la NASA. sont les deux plus importants commanditaires en matière de recherche scientifique…

 

A tel point qu’on a maintenant tout un complexe science-technique-industrie-armée-administration intégré, avec un processus de feed-back généralisé, que l’auteur compare à un système de vases communicants. C’est ainsi que science et technique deviennent la première force productive. Après quelques autres, J. Habermas en tire la conséquence que la théorie marxiste de la valeur travail devra faire l’objet d’une révision, car c’est le travail intellectuel « sophistiqué » qui est maintenant à la base effective de notre économie. »

   

« La technique et la science constituent désormais les forces productives les plus importantes des sociétés développées. Cette situation nouvelle pose le problème de leur relation avec la pratique sociale, telle qu’elle doit s’exercer dans un monde où l’information est elle-même un produit de la technique.

 

Jünger Habermas examine l’incidence de la rationalité scientifique sur « le monde social vécu » et ses répercussions sur le fonctionnement de la démocratie. Il montre les limites de la technocratie qui tend à s’abriter derrière une pseudo-rationalité pour assurer le triomphe de ses intérêts. Il analyse le système des valeurs en cours, les finalités que se propose le corps social sans toujours en avoir conscience, la fonction des idéologies qui les systématisent.

 

"La dynamique immanente à ce progrès semble produire des contraintes objectives auxquelles doit se conformer une politique répondant à des besoins fonctionnels. Or, une fois que cette illusion s'est effectivement bien implantée, la propagande peut invoquer le rôle de la science et de la technique pour expliquer et légitimer les raisons pour lesquelles, dans les sociétés modernes, un processus de formation démocratique de la volonté politique concernant les questions de la pratique "doit" nécessairement perdre toute fonction et céder la place aux décisions de nature plébiscitaire concernant les alternatives mettant tel ou tel personnel administratif à la tête de l'Etat." (pg. 45)

 

Il aborde du même coup l'une des plus grandes questions de notre temps : comment le consensus social que postule la démocratie peut-il s’opérer dans les sociétés industrielles avancées ? »

 

La technique et la science comme "idéologie" par Jürgen Habermas, traduit de l'allemand et préfacé par Jean-René Ladmiral, NRF Les Essais CLXXXIII, Gallimard.

 

 

 

 

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