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Charles Chaplin dans Les Temps modernes (1936)

 

"Mais supposons maintenant que la technique ne soit pas qu'un simple moyen, quelles chances reste-t-il à la volonté de s'en rendre maître ?" (Martin Heidegger, "La Question de la technique", Essais et Conférences)

 

 Aux terminales ST2S :

 

Nous avons d'abord expliqué que le mot "technique" venait du grec "techné" : "disposition à produire accompagnée d'une règle vraie" (Aristote), puis nous avons rappelé les quatre causes (aïtiaï) chez Aristote pouvant rendre compte de l'existence d'un objet produit par l'homme, par exemple une coupe en argent : la cause matérielle (la matière dans laquelle l'objet est fait), la cause formelle (la forme que l'orfèvre donne à la coupe), la cause finale (ce à quoi la coupe va servir) et la cause efficiente (le travail de l'orfèvre qui "fait venir la coupe à l'éclat du paraître").

 

La technique est l'ensemble des règles permettant d'ordonner ces causes dans un art donné ; une règle technique nous explique comment travailler telle matière, quelle forme lui donner, comment adapter des moyens à une fin.

 

A partir d'une herméneutique inspirée du mot "poïèsis" (de "poïèn", faire), Heidegger précise que le "faire" de l'artisan grec, du potier, de l'orfèvre, du statuaire ou de l'architecte n'est nullement une "production" ; la "techné", pour les Grecs est liée à "l'aléthéia" (traduit en latin par "veritas", en français par vérité, "Wahrheit" en allemand) : dévoiler, faire éclore, faire advenir à l'éclat du paraître - en ce sens la nature (phusis) est aussi une "poïèsis", mais dont la "cause efficiente" est cachée ; c'est le sens de l'affirmation d'Aristote selon laquelle "l'art imite la nature".

 

Nous avons vu que les Grecs ne faisaient pas de différence entre l'artiste et l'artisan, cette distinction n'apparaît qu'à partir du XVIIIème siècle, au début de l'êre industrielle et ce n'est évidemment pas un hasard.

 

Pour Heidegger, la technique moderne, dans son "essence" est bien différente de ce que les Grecs entendaient par "techné" : l'ensemble des règles qui définissent les moyens à employer en vue de la réalisation d'une fin. Elle est un mode de pensée qui repose sur une modification profonde (ontologique) de la conception des rapports entre l'homme et la nature : l'homme ne pense plus qu'à gérer, à calculer, à prévoir. La "pensée calculante" veut dominer la nature en "l'arraisonnant", en la dépouillant de toute épaisseur qualitative et en la rendant transparente à la pensée mathématique.

 

Pour Heidegger, le danger de la technique ne réside pas seulement dans la bombe atomique ou un accident dans une centrale nucléaire, mais dans le fait que la technique est devenue l'unique mode de pensée de l'homme moderne.

 

La technique n'est plus un projet dont l'homme serait encore le maître, comme à la Renaissance et même jusqu'au XVIIème siècle lorsque Descartes formait, dans le Discours de la Méthode, le projet de "devenir maîtres et possesseurs de la nature", mais c'est bien plutôt l'homme qui s'est mis au service de la technique.

 

Nous avons vu que devant ce danger, Heidegger s'était tourné du côté des poètes et des artistes, de ce qu'il nomme "l'autre pensée" afin de transformer la philosophie, prompte à se mettre au service de la technique (ne serait-ce qu'en refusant de considérer la technique comme un "problème philosophique"), en "pensée méditante".

 

Des penseurs, comme Marcuse, Habermas ou Jonas, insisteront sur d'autres aspects de la technique, notamment sa dimension politique, à travers la notion "d'aliénation".

 

 

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1) Martin Heidegger : La question de la technique, conférence prononcée en 1953 à Munich, traduite par André Préau et édité chez Gallimard (coll. TEL), Essais et Conférences.

 

Il faut bien avouer que la clarté n'est pas la qualité principale du "style Heidegger" et que certains traducteurs se sont ingéniés à l'obscurcir, comme en témoigne la traduction de Sein un Zeit sous la responsabilité de François Vezin (Etre et Temps par Martin Heidegger, NRF Gallimard, 1986)

 

Je cite, p. 109, § 16 : "La modalité d'appartenance au monde du monde ambiant telle qu'elle s'annonce à même l'étant au sein du monde" : "A la quotidienneté de l'être au monde appartiennent des modes de préoccupation susceptibles de faire rencontrer l'étant en péoccupation de telle sorte que par là, la modalité d'appartenance au monde de l'étant intérieur au monde fasse surface. L'étant immédiatement sous la main peut, alors que la préoccupation bat son plein, devenir impossible à employer en ne répondant plus à l'emploi précis auquel il était destiné. Voilà l'util endommagé, voilà le matériau inapproprié. L'util est ici en tous les cas utilisable..."

 

Pourquoi l'util et pas l'outil ? Sans doute parce que "util" renvoie mieux, dans l'esprit du traducteur (qui doit être convaincu qu'on ne peut philosopher qu'en allemand) à utile, utilité, utilisable, mais le mot n'existe pas, alors qu'il y avait pourtant "ustentile".

 

La traduction en clair du passage pourrait donner quelque chose comme : "Qu'est ce que tu veux que je fasse d'un marteau sans manche ?"

 

Jean Beaufret, a écrit un allègre contrepoint à cette conférence dans un chapitre  de Dialogue avec Heidegger, philosophie moderne intitulé "Le dialogue avec le marxisme et la question de la technique" (Editions de Minuit, coll. "Arguments", p. 143 et suiv.)

 

Martin Heidegger se place d'un point de vue essentiellement métaphysique (historial) : la "pensée calculante" et la conception de la nature comme "Gestell" et réserve d'énergie est lié à l'histoire de la métaphysique occidentale comme "oubli de l'Etre" : "L'essence de la technique n'a rien de technique." - "Das Wessen der Technick ist nichts Technisches." (M. Heidegger, Vorträge und Aufsätze, Essais et Conférences)

 

"La technique est, dans son essence, un destin historial de la vérité de l'être en tant qu'elle repose dans l'oubli. Ce n'est pas seulement par le nom qu'elle porte qu'elle remonte à la techné des Grecs, mais elle provient, selon une histoire plus secrète, de la techné elle-même comme mode de l'alétheuéin, c'est-à-dire de l'entreprise grecque de porter l'étant lui-même à sa manifestation." (M. Heidegger, Lettre sur l'Humanisme)

   

Sous l'interprétation instrumentale de la technique qui n'en faisait encore que quelque chose de neutre, Ernst Jünger découvre en une parole insolitement révélatrice une tout autre signification de la technique moderne en disant d'elle qu'elle est "la mobilisation totale du monde entier dans la figure du Travailleur". 

 

Mais, pour Heidegger, c'est Nietzsche qui a vu le plus loin : "Le "traitement de l'information" ne permet-il pas en effet d'en démultiplier méthodiquement la signification et, ainsi, de développer au maximum ce qui pour Nietzsche était devenu l'essentiel, à savoir le "perspectivisme", grâce auquel seulement la volonté de puissance, experte à "voir les choses par cent yeux", pouvait pleinement s'assurer d'elle-même dans ses entreprises dont l'objet véritable, sous son masque de gloire, était déjà plus essentiellement celui même que l'informatique va reprendre à son compte : la domination de la terre par l'homme ? Qui ne discerne pas, dans l'interprétation si insolite (de Nietzsche) de l'être de l'étant comme "volonté de puissance" (...) le prélude immédiat à ce "degré zéro" de la parole dont, dans un monde de la technique, dominé par l'informatique, alliée à son tour avec la linguistique, nous vivons déjà le triomphe absolu ?

 

"Mais où est le péril, là grandit

Lui aussi ce qui sauve."

 

(Hölderlin)

 

Ce qui sauve n'est pas la technique, où menace au contraire le plus extrême péril, mais le secret de son essence, à nous-mêmes plus instante que toute annonce d'un dieu nouveau, plus proche aussi que tout ce qui ne transforme de la vie que techniquement, donc comme suite d'une telle essence. L'essence de la technique n'a rien de technique. Pas plus que ce qui sauve n'est simplement le péril. Les deux cependant sont le Même. Mais au sein de quelle Mêmeté ?

 

Aucune logique ici ne peut nous secourir, pas plus qu'aucune dialectique, mais seulement, pour la pensée, l'entreprise d'ouvrir à son questionnement un chemin qui lui soit toujours plus signe de question. C'est vers un tel chemin que, sans être entendu, Heidegger pourtant nous fait signe, en nous exhortant jusqu'à l'insolite à devenir pensants, par-delà les problèmes que pose la technique, de la question encore non pensée que demeure pour nous celle de la technique." (Jean Beaufret, Dialogue avec Heidegger, La "Question de la Technique")

 

 

2) Herbert Marcuse

 

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L’homme unidimensionnel de la société avancée a perdu sa puissance de négation, sa possibilité du grand refus. La société absorbe les oppositions et présente l’irrationnel comme étant rationnel. Il s’agit par conséquent de démasquer la fausse conscience unidimensionnelle qui voit dans la technique manipulée un inévitable destin de la productivité, de l’allègement du fardeau de la vie.

 

La « société industrielle avancée » crée des besoins illusoires (false needs) qui permettent d'intégrer les individus au système de production et de consommation par le truchement des mass media, de la publicité et de la morale.

 

La conséquence en est un univers de pensée et de comportement « unidimensionnel », au sein duquel l'esprit critique ou les comportements antisystémiques sont progressivement écartés

 

Pour Marcuse, « une des réalisations de la civilisation industrielle avancée est la régression non-terroriste et démocratique de la liberté – la non-liberté efficace, lisse, raisonnable qui semble plonger ses racines dans le progrès technique même. » (H. Marcuse, Le problème du changement social dans la société technologique)

 

Il préconise l'éclosion des désirs, la transformation de la sexualité en Eros, l'abolition du travail aliéné et l'avènement d'une science et d'une technique nouvelles, qui seront au service de l'être humain.

 

Marcuse est important pour les mouvements écologistes aujourd'hui, car il fut l'un des seuls à penser qu'une société non-répressive impliquait aussi un changement dans les techniques, là où Marx pensait qu'un changement dans les rapports de production était suffisant.

 

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3) La Technique et la science comme idéologie de Jürgen Habermas, traduit de l’allemand et préfacé par Jean-René Ladmiral, ce livre, paru chez Gallimard (NRF) en 1973, est la traduction française de Technik und Wissenshaft als « ideologie », Frankfort-sur-le-Main, Suhrkamp Verlag, 1968 (édition Suhrkamp, n°287).

 

Les chapitres qui le composent reprennent cinq articles publiés précédemment par l’auteur : La technique et la science comme idéologie, Progrès technique et monde social vécu, Scientificisation de la politique et opinion publique, Connaissance et intérêt, Travail et interaction. Remarques sur la Philosophie de Hegel à Iéna.

 

La technique et la science comme idéologie est consacré à une discussion de la thèse développée par Herbert Marcuse : « La puissance libératrice de la technologie – l’instrumentalisation des choses – se convertit en obstacle à la libération, elle tourne à l’instrumentalisation de l’homme. »

 

Ce texte fut dédié à Herbert Marcuse pour son soixante-dixième anniversaire.

 

Jünger Habermas est né en 1929 et a été professeur de philosophie et de sociologie aux universités de Heidelberg puis de Francfort. Il peut être considéré comme un continuateur du courant de pensée connu sous le nom de l’Ecole de Francfort, dont Theodor Adorno, Max Horkheimer et Herbert Marcuse furent les principaux représentants. La technique et la science comme idéologie fut le premier ouvrage de J. Habermas traduit en français.

 

« Héritier de l’Ecole sociologique de Francfort, Jürgen Habermas a voulu faire assumer au marxisme dont il se réclame à la fois l’échéance d’une certaine modernité et l’exigence d’une certaine « scientificité » (cette fameuse et intraduisible Wissenschaflichkeit qui est l’apanage de toute une puissante tradition universitaire allemande). Il est permis sans doute de ramener sa pensée à une double critique idéologique du positivisme et de ce qu’on pourra appeler le « technicisme », ou du moins de centrer cette pensée autour de ce double thème qui fait tout l’objet du livre, comme en témoigne le titre générique que l’auteur  a choisi de donner à ce recueil d’articles.

 

Le positivisme est cette façon d’hypostasier la science au point d’en faire comme l’équivalent d’une nouvelle foi, donnant réponse à tout. Le technicisme aboutit en quelque sorte à faire fonctionner le savoir scientifique et plus encore la technique, qui en est l’application, en tant qu’idéologie et à en attendre des solutions pour la totalité des problèmes qui se posent à nous.

 

Ce système de représentations est d’autant plus convaincant qu’il n’est pas seulement un masquage idéologique de la réalité (cf. pages 55 et suiv.). Problèmes et solutions, les deux sont liés : cette double lutte est le combat mené contre les deux visages que montre le même adversaire, c’est-à-dire un certain modernisme, précisément « idéologique ».

 

Dans quelle mesure la démarche de Jürgen Hebermas est-elle  redevable à la réflexion de Martin Heidegger sur "l'essence de la technique", bien qu'il ne soit jamais fait mention de l'auteur de Sein und Zeit ? Tandis que Heidegger rattache la question de la science et de  la technique à l'Histoire de la métaphysique occidentale et à la question de l'Etre, notamment avec la notion de "Gestell", Habermas s'interroge plus particulièrement sur l'incidence de la science et de la technique sur le "monde social vécu" et la compatibilité entre technocratie et  démocratie.

 

Mais l'explicitation des présupposés idéologiques et des enjeux politiques de la science et de la technique ne dérive-t-elle pas de la clarification préalable de leurs présupposés métaphysiques et notamment de leur inscription dans un horizon de vérité indépassable ?

 

« La spécificité du progrès scientifique et technique est son caractère indéniablement cumulatif, au regard duquel toute autre forme de « progrès » peut être mise en doute ou regardée comme une analogie métaphorique. Le souci théorique premier de J. Habermas est de se situer par rapport à ce progrès scientifique et technique, de proposer une théorie sociale qui tienne compte des modifications profondes (« qualitatives ») qu’ont apportées les dernières décennies à cet égard.

 

Il lui incombe dès lors la tâche d’une démystification de la magie… chiffrée dont s’entoure le complexe scientifico-technique. Mais cette mise en question se veut elle-même « scientifique » : il ne suffit pas, dans un mouvement de raidissement volontariste et activiste, de poser le primat exclusif du facteur humain et de dénier à la technique la toute puissance usurpée que d’aucuns revendiquent pour elle, tout en s’économisant l’effort d’une plus ample réflexion, pour pouvoir d’emblée passer à l’action. Il ne s’agit pas de proposer un volontarisme qui soit seulement l’inverse de la technocratie. La technique n’est pas un « tigre de papier », elle doit être éminemment prise au sérieux. »

 

"(…) Le complexe scientifico-technique se politise en quelque sorte, au même titre que la politique se scientificise ». Les investissements en matière stratégique ont là une importance décisive ; ce sont eux qui déterminent des priorités qui finissent par se répercuter sur l’ensemble du système. Aux États-Unis, on le sait, la Défense et l’Université travaillent en symbiose. Par ailleurs, les sociologues américains ont attiré l’attention sur l’existence d’un « complexe militaro-industriel ». Aux Etats-Unis, le ministère de la Défense et la NASA. sont les deux plus importants commanditaires en matière de recherche scientifique…

 

A tel point qu’on a maintenant tout un complexe science-technique-industrie-armée-administration intégré, avec un processus de feed-back généralisé, que l’auteur compare à un système de vases communicants. C’est ainsi que science et technique deviennent la première force productive. Après quelques autres, J. Habermas en tire la conséquence que la théorie marxiste de la valeur travail devra faire l’objet d’une révision, car c’est le travail intellectuel « sophistiqué » qui est maintenant à la base effective de notre économie. »

   

« La technique et la science constituent désormais les forces productives les plus importantes des sociétés développées. Cette situation nouvelle pose le problème de leur relation avec la pratique sociale, telle qu’elle doit s’exercer dans un monde où l’information est elle-même un produit de la technique.

 

Jürgen Habermas examine l’incidence de la rationalité scientifique sur « le monde social vécu » et ses répercussions sur le fonctionnement de la démocratie. Il montre les limites de la technocratie qui tend à s’abriter derrière une pseudo-rationalité pour assurer le triomphe de ses intérêts. Il analyse le système des valeurs en cours, les finalités que se propose le corps social sans toujours en avoir conscience, la fonction des idéologies qui les systématisent.

 

"La dynamique immanente à ce progrès semble produire des contraintes objectives auxquelles doit se conformer une politique répondant à des besoins fonctionnels. Or, une fois que cette illusion s'est effectivement bien implantée, la propagande peut invoquer le rôle de la science et de la technique pour expliquer et légitimer les raisons pour lesquelles, dans les sociétés modernes, un processus de formation démocratique de la volonté politique concernant les questions de la pratique "doit" nécessairement perdre toute fonction et céder la place aux décisions de nature plébiscitaire concernant les alternatives mettant tel ou tel personnel administratif à la tête de l'Etat." (pg. 45)

 

Il aborde du même coup l'une des plus grandes questions de notre temps : comment le consensus social que postule la démocratie peut-il s’opérer dans les sociétés industrielles avancées ? »

 

 

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