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Le combat d'Héraclès et de Géryon, amphore attique à figures noires, 540 av. J.-C., musée du Louvre.

Cette étude est le fruit de la transcription d'un cours de maîtrise de philosophie de Madame Toubeau (Sorbonne, Paris I, 1978) et de recherches personnelles.

Héraclès (en grec ancien Ἡρακλῆς) est l'un des héros les plus vénérés de la Grèce antique.

Selon certains récits, Héraclès porte d'abord le nom d'Alcide (en grec Ἀλκείδης / Alkeídes, dérivé d'ἀλκή / alkế, « force, vigueur ») ; Héra le rebaptise Héraclès, c'est-à-dire « gloire d'Héra », parce que c'est à cause de ses ordres que le héros a acquis sa renommée. 

La mythologie grecque lui prête un très grand nombre d’aventures qui le voient voyager à travers le monde connu des Doriens puis dans toute la Méditerranée, à partir de l’expansion de la grande Grèce, jusqu’aux Enfers. Les plus célèbres de ses exploits sont les douze travaux. Il est mentionné dans la littérature grecque dès Homère.

Aucun héros n'a fait l'objet d'interprétations plus variées et plus contradictoires : "héros à l'âme de lion" et "victime fière" (Homère), héros civilisateur et pacificateur (Pindare), relié aussi bien aux divinités célestes (Zeus, Héra) qu'aux divinités "chthoniennes" (terrestres) et "hypochthoniennes" (souterraines) : Hermès, Déméter, Perséphone, héros tragique tout à la fois innocent et coupable - demi-dieu chez Sophocle, simplement homme chez Euripide - ou comique chez Aristophane, contemporain d'Euripide, qui le décrit comme un imbécile, un poltron et un goinfre.

La naissance d'Héraclès est le fruit des amours coupables de Zeus et d'Alcmène, femme d'Amphitryon ; la Destinée, les Erinyes et la Faute président à cette naissance et la "guettent" : Héra, l'épouse de Zeus, persécute Héraclès avant même sa naissance en faisant accoucher la femme de Sthénélos avant terme et en retardant les couches d'Alcmène ; conformément à la prophétie arrachée à Zeus, c'est Eurysthée et non Héraclès qui sera roi d'Argos et soumettra Héraclès aux "Travaux".

La ville de Thèbes en fait le héros le plus puissant et le plus courageux ; Homère l'appelle "le héros à l'âme de lion", ou encore "l'intrépide" (1), mais il apparaît comme un exécutant (2) et une "victime fière".

(1) Odyssée, Chap. XI, v. 266-268

(2) ibidem, 602-626

Bien que souffrant et misérable, il n'en terrorise pas moins ses ennemis, comme Achille, dont il est presque l'égal par sa valeur guerrière et son courage en toute occasion.

Il faut attendre Pindare (- VIème siècle av. J.-C.) pour voir se fixer dans la littérature grecque la dimension éthique et civilisatrice du personnage homérique. Héraclès apparaît alors, moins comme un "guerrier intrépide", que comme l'incarnation des préoccupations morales et religieuses du poète : même lorsqu'il livre combat, Héraclès est un héros pacifique ; il est le fondateur des Jeux Olympiques qui scellent et symbolisent l'entente et la paix entre les Cités (3)

(3) Pindare, IIIème Olympique, v. 11 et Néméennes, 10-33, 11 et suiv. Cf. aussi IIème Olympique, v.3

Associé à Hermès et aux Dioscures qui protègent les justes et les maisons, Héraclès devient le défenseur de la diké, celui qui borne et châtie l'hybris. 

De même que chez Héraclite "le soleil ne doit pas sortir de ses limites" (4), de même l'homme doit-il se conformer à la loi de la nature qui borne les pouvoirs des astres eux-mêmes ; ces lois ne sont pas des lois politiques comme la diké envoyée par Zeus dans le mythe platonicien du Protagoras : l'homme, animal pourvu d'une "raison naturelle" n'est que secondairement un "animal politique" ; les bornes de l'harmonie, du juste et de l'injuste, sont déjà inscrites au sein même de la nature.

(4) "Le soleil ne franchira pas ses limites, sinon les Erynies, gardiennes de la Justice, sauront le découvrir" (Die fragmente der Vorsokratiker, H. Diels, W. Krantz, Dublin et Zurich, 1968 et J. Brun, Seghers, 1969)

La nature est bonne par elle-même et la perversité consiste à suivre un autre chemin. Le bon chemin est celui de l'effort, thème cynique par excellence. D'autre part, la nature impose d'elle-même l'amitié (philia) et l'hospitalité, valeurs cyniques et épicuriennes.

Introducteur de l'olivier en Grèce, Héraclès apporte la civilisation. L'élément civilisateur n'est pas l'organisation sociale, la loi humaine, mais l'intelligence des fins propres de la nature (physis).

Le rameau d'olivier, au feuillage impérissable, est le signe de la longévité divine : l'immortalité ne s'acquiert pas en s'opposant à la nature, mais, au contraire, en cultivant la vie. Le rameau d'olivier dont on couronne le front de l'athlète vainqueur aux Jeux, symbolise la puissance vitale, intégrée dans la culture du groupe. C'est également un signe guerrier : le soldat, comme l'athlète, s'oint de son huile, le jeune homme en âge de porter les armes plante un olivier. L'olivier est également le signe d'une nature équilibrée car il protège des insectes malfaisants et favorise la croissance des plantes qui l'entourent.

Héraclès est également associé à la vie souterraine, toute nourriture, et, par conséquent, toute énergie, venant des morts ; on le voit donc associé aux divinités chthoniennes

N.B. : Chton : personnification mythique de la Terre en tant qu'elle est le siège de la fertilité ; ne se rencontre que d'une manière accidentelle chez les poètes et n'a pas de place dans le culte des Grecs. 

Les divinités chthoniennes sont toutes celles que l'imagination religieuse loge dans le sein de la Terre. Leur signification religieuse est double : en tant qu'elles sont en relation avec le monde supérieur, elles représentent les forces variées de la végétation ; en tant qu'elles touchent aux sombres profondeurs, on les considère comme des dieux des Enfers, préposés à la garde des morts. Hermès, Déméter, Perséphone, etc. sont appelés des divinités chthoniennes; chez les deux dernières le double rôle dont nous avons parlé est nettement accusé.

Le culte de ces divinités fut surtout en faveur à partir du VIIIe siècle et faisait partie de ce qu'on appelle l'orphisme. Bientôt on distingua les divinités chtoniennes qui furent celles du laboureur et du vigneron, et les divinités hypochtoniennes qui sont identiques aux divinités infernales. (J. .A. H.).

(Dictionnaire des religions, des mythes et des symboles, Imago mundi)

L'équilibre et la "part maudite" :

Héros libérateur, Héraclès n'est lui-même nullement à l'abri du besoin. Tout se passe comme s'il ne pouvait venir en aide aux autres sans souffrir lui même ou sans se perdre.

Si la nature est équilibre et harmonie, cela ne signifie pas qu'elle ne puisse être sujette à de brusques débordements ; la force (sthénos) et l'énergie (énergéia) de la nature (physis) doivent aller jusqu'au bout d'elles mêmes, processus qui s'équilibre par l'action d'une force contraire ou par épuisement de la force et de l'énergie. 

Les catastrophes naturelles, les éruptions volcaniques, les ras de marée, les inondations... ne témoignent pas de la démesure de la nature, mais que la nature est puissante. C'est pourquoi Héraclès apparaît sous les traits d'un héros aux forts appétits sensuels, capables d'exploits qui prennent parfois une tournure burlesque :

À 18 ans, Héraclès est invité par le roi Thespios, souverain de Thespies. Soucieux d'avoir le héros comme père de ses petits-enfants, Thespios lui envoie chaque soir l'une de ses cinquante filles ; Héraclès croit retrouver toujours la même jeune fille et devient ainsi le père de cinquante fils, les Thespiades. Dans d'autres versions, l'exploit est accompli au cours de sept nuits, voire d'une seule nuit.

Mais la nature est, le plus souvent, paix et équilibre ; elle incite à rechercher la vie paisible et à fuir le chant de l'impossible.

Héraclès, héros tragique :

Dans Les Trachiniennes (et dans La folie d'Héraclès), Sophocle fait d'Héraclès un héros tragique qui doit vivre les contradictions de la nature, la lutte des contraires ; il semble donc essentiellement double : d'un côté, il transgresse les lois humaines sous l'aiguillon d'Eros (5), ou de la folie, quand il tue sa femme et ses enfants, d'un autre côté, il renonce à tous les fruits de ses travaux et dissipe ce qu'il a obtenu.

(5) "Partout ailleurs invincible, le héros cède en toutes choses à l'amour qu'il a pour elle... (v. 473 et suiv.) : il s'agit de la fille d'Eurytos, Iole, pour l'amour de laquelle Héraclès n'hésite pas à mettre à sac la capitale d'Eurytos et à tuer ce dernier.

Immoral par rapport aux normes de la Cité, il vit la conformité à la loi naturelle d'un violent amour ; sa souffrance est la conséquence de cette contradiction : d'un côté, il est innocent (il subit la passion amoureuse ou la folie), d'un autre côté, ses forfaits l'apparentent aux brigands qu'il a châtiés.

Le thème de la souffrance de l'innocent se double, chez Sophocle, de celui de la précarité des choses humaines, car tandis que la civilisation pérénise l'individu à travers la descendance (l'institution de la famille) et à travers les œuvres d'art, la nature montre que cette éternité est illusoire car nul n'échappe à la mort.

C'est un tel sentiment qui est à l'origine de l'apathéia pyrrhonienne et de l'ataraxie épicurienne. La cercle magique de l'harmonie a été rompu (vers le Vème av. J.-C.), harmonie entre les hommes, harmonie entre les hommes et les dieux. L'individu se retourne sur lui-même et prend douloureusement conscience de sa solitude et de ses limites. Il a désormais le jeu de tric-trac entre les mains (6) et comprend qu'il est le maître du temps. Le temps n'est plus celui des dieux immortels, ni celui des institutions, car les institutions se désagrègent, mais celui de la durée éphémère, thème fondamental chez les philosophes cyniques et les matérialistes anciens, épicuriens et stoïciens et qui hante également la pensée de Platon.

(6) cf. Héraclite, D.-K. 52

(7) "Les hommes sont semblables à la race des feuilles", aimait à répéter Pyrrhon d'Elis, après Homère. Ce thème s'est conjugué à la période hellénistique avec la pensée des "gymnosophistes" indiens.

La critique de la pensée religieuse traditionnelle :

Chez Euripide, contemporain de Socrate et de Platon et témoin du déclin de la civilisation athénienne, Héraclès n'est plus un héros et un demi dieu, mais seulement un homme. Sa souffrance n'est pas justifiée, comme chez Sophocle, par une "théodicée", car l'idée d'un mal totalement incontrôlable, imposé par le destin, rend impossible toute croyance religieuse (8) ; l'homme choisit, en réalité, de souffrir, et donne à ses semblables en se dépouillant.

L'existence des dieux est incompatible avec l'injustice et le mal, or le mal existe ; c'est donc l'individu qui en est la cause, en même temps que la norme du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Cette constatation entraîne une conscience douloureuse de la responsabilité humaine : la conscience morale ne peut désormais imputer le mal aux dieux ou le relativiser, pas plus qu'elle ne peut poser comme des vérités absolues les normes morales. En quel absolu les fonder quand les dieux manquent ?

(8) alors que Sophocle ne voit encore rien là d'incompatible : "Tu viens de voir des morts extraordinaires, des tortures multiples, inouïes, rien que n'ait voulu Zeus." (Trachiniennes, v. 1278)

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Héraclès portant un arc, sa massue et la peau du Lion de Némée, détail du Cratère des Niobides, v. 460-450 av. J.-C., musée du Louvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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