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Je reproduis ici un texte du docteur Victor Pauchet, extrait d'un ouvrage à peu près introuvable "Le chemin du bonheur, la rééducation de soi-même", paru en 1930 aux Editions J. Oliven :

 

"Je me souviens d'avoir lu, en 1919 ou en 1918, une brochure de Camille Fiaux intitulée "Vers la Joie". Elle contenait une certaine légende espagnole "Le miroir du moine" ; je ne me souviens pas de la forme du conte, mais le fond est resté gravé dans ma mémoire ; je vais tâcher de le reproduire le mieux possible :

 

Au XV ème siècle, vivait à Valladolid, un jeune hidalgo nommé Don Quirido. Il avait le coeur chaud, facile à embraser, un coeur de Castillan. L'ardent jouvenceau vint à rencontrer une charmante jouvencelle aux yeux de braise. Aussitôt il prit feu. La coquette, de son côté, se plut à attiser la flamme. Elle l'attisa jusqu'au jour maudit où, croisant seigneur de plus haute importance, elle fit la pirouette, sans la moindre révérence.

 

Don Quirido en conçut tel dépit et tel chagrin, qu'il songea sérieusement à se donner la mort. Un ami se trouva fort à propos pour l'en empêcher et lui persuader qu'il devait se contenter de mourir au monde. Il s'en fut au fond d'un cloître, le plus silencieux et le mieux gardé de toutes les Espagnes.

 

Dans l'air confiné, le brasier s'éteignit et le calme semblait revenir. Don Quirido le constatait, il en éprouvait un soulagement.

 

Cependant Don Quirido était triste, car tout était triste autour de lui. Il ne rencontrait que visages austères et regards sévères. Un soir qu'il était plus triste encore qu'à l'ordinaire et se laissait aller jusqu'au désespoir, un ange radieux lui apparut :

 

" - Don Quirido, calme-toi, lui dit-il. Tu peux retrouver la joie sur terre et te l'assurer dans les cieux. Rien de plus facile. Je puis t'offrir le talisman. Promets-moi simplement de te conformer pendant six petits mois au précepte que je t'indiquerai.

 

- Bel ange du Bon Dieu, je te promets d'avance tout ce que tu voudras. Je suis sûr de moi, car j'ai la ferme volonté de tout faire pour sortir de cet état qui assombrit ma vie."

 

L'ange lui tendit un miroir :

 

" Sache, lui dit-il que ce miroir est semblable au monde, qui, lui aussi, se borne à nous renvoyer l'image que nous lui présentons. Tu te plains que le monde te fasse triste figure. Regarde-toi : as-tu l'air gai et aimable ?... Souris et le monde te sourira."

 

Le jeune moine sourit. L'ange continua :

 

"Don Quirido, fais-moi le serment de sourire ainsi chaque matin devant le miroir, de conserver ton sourire tout le long du jour pour le provoquer autour de toi."

 

Don Quirido fit le serment et s'endormit plein de confiance.

 

Dès l'aube naissante, il se réveilla l'âme épanouie et chanta avec les oiseaux. Ses voisins de cellule n'en croyaient pas leurs oreilles. Qui donc osait ainsi troubler la paix austère du cloïtre ?... Le prieur, prévenu de cette crise de dissipation, descendit et rappela le frère aux règles sévères du couvent.

 

" Mon Père, dit Don Quirido, la joie divine emplit mon coeur, je chante des hymnes au Seigneur, car je suis heureux qu'il m'ait donné la vie."

 

A dater de cette heure, le jeune moine montra sans cesse un visage rayonnant. Durant les courts moments de liberté, il épanchait son âme joyeuse parmi les moines. Par ses récits et par ses leçons, il leur montrait toujours le côté aimable et agréable des êtres et des choses qui les entouraient. L'existence devint tout autre. "La bonne dame de liesse" était entrée au couvent.

 

Un mois plus tard, tout le monastère rayonnait, chantait, remuait et exprimait la joie, une joie débordante... mais vertueuse ! Le prieur, inquiet de cette exaltation grandissante, convoqua le Chapitre et déclara qu'il fallait se débarrasser de Don Quirido.

 

Malheureusement, il lui fut impossible de préciser un grief sérieux contre le jeune moine, dont la piété était sincère et la docilité parfaite. Pour tourner la difficulté, un des Pères conseilla de l'envoyer au couvent de Palencia ; or, c'était un couvent dont la réputation d'austérité dépassait celle de tous les monastères. "Là, déclara-t-il, Don Quirido sera bien forcé de déchanter".

 

Ils avaient compté sans le pouvoir contagieux de la joie et du sourire. Don Quirido égaya le monastère à tel point que Palencia faillit en perdre sa renommée. Le prieur inquiet prit conseil du Grand Inquisiteur alors en tournée. Celui-ci, personnage cruel et sombre, fit comparaître Don Quirido. Il lui reprocha sa jovialité indécente. Le moine répondit que la religion de Jésus-Christ était une religion d'amour, que le fils de Dieu n'avait jamais prêché la tristesse et que le spectacle du monde offrait une telle harmonie de splendeur et de beauté qu'à moins d'être aveugle, on ne pouvait s'empêcher d'être transporté d'admiration et d'allégresse en le regardant.

 

L'Inquisiteur, furieux, déclara que ces paroles étaient un blasphème et que Dieu n'avait exigé que des actes de contrition. Le moine fut condamné comme hérétique et livré au bourreau pour être brûlé vif.

 

Afin d'impressionner les autres religieux, ceux-ci furent conduits au lieu du supplice.

 

Don Quirido parut, chantant à pleins poumons. L'état de félicité qui rayonnait de son être se communiqua et les moines, en choeur, joignirent leurs cantiques aux siens. Quand le bûcher flamba, onze d'entre eux se jetèrent dans les flammes pour délivrer le "juste"... et périrent !

 

Le Grand Inquisiteur éprouva une rage si profonde qu'il mourut sur le champ. Son âme arriva au seuil du Paradis en même temps que celles de ses victimes. Saint Pierre allait leur ouvrir la porte toute grande, mais l'Inquisiteur osa protester : d'un ton et d'un geste qui n'admettaient pas de réplique, il intima aux religieux d'avoir à se diriger vers l'Enfer.

 

Saint Pierre, impressionné par la haute personnalité de l'Inquisiteur, entrebailla pour lui seul la porte céleste, tandis que les douze moines se dirigeaient vers le lieu des peines éternelles. Ils s'y dirigèrent en chantant et chantaient encore après avoir franchi le seuil de l'antre où l'on n'avait entendu jusque là que pleurs et grincements de dents.

 

Les démons les accueillirent avec des regards pleins de haine et s'apprêtèrent à les torturer. Mais les supplices infernaux n'eurent d'autre résultat que de les faire sourire et chanter davantage.

 

Leur gaîté paralysa la méchanceté des démons, leur hilarité les gagna. Bientôt les éclats de rire des diables et des damnés, remplacèrent les sanglots et les gémissements. Moines et démons formèrent une farandole gigantesque et joyeuse à laquelle se mêlèrent tous les damnés. L'enfer cessa de retentir de blasphèmes pour ne plus résonner que d'Alleluias, de Te Deum, d'Hosannas et de Magnificats.

 

Seul Satan, l'éternel maudit, voyant ses proies lui échapper, écumait de rage. Il voulut s'opposer à ce délire d'allégresse, mais trop faible pour résister au nombre, il n'eut d'autre ressource que de s'embusquer derrière un de ses fourneaux, la tête dans les mains, pour ne rien voir et ne rien entendre ; sinon la contagion eût pu le gagner lui-même.

 

Du haut du Paradis, les saints, surpris d'entendre ces sons joyeux qui s'élevaient des profondeurs de l'abîme infernal, se penchèrent hors de la voûte céleste. Ils se penchèrent tant et si bien qu'un grand nombre d'entre eux, pris de vertige, tombèrent dans l'enfer. Quel fut leur étonnement de voir que, dans le lieu maudit, tout était amour, joie et splendeur ! Ils en furent touchés et volèrent vers le Paradis pour supplier Dieu de rappeler vers Lui les hôtes infernaux si dignes des joies célestes et éternelles.


" - Je leur pardonne, dit le bon Dieu, la joie et l'amour les ont purifiés !" Mais, se tournant vers le Grand Inquisiteur : "Quant à toi, je te condamne à faire un séjour chez Satan ; dans la solitude et le silence, en face de ce grand diable noir, ricaneur sans entrailles, tu méditeras mes paroles. En vérité, je te le dis, la vertu est toujours aimable et aimante. Si tant d'hommes lui préfèrent le vice qui, sous des attraits riants, ne rapporte finalement que chagrin et misère, c'est parce que toi et tes pareils voulez toujours réprimer les joyeux élans de la vertu et la contraindre à porter le masque lugubre qui cache son véritable visage et la pureté de son sourire conquérant. En vérité, en vérité, je te le répète, le jour où la joie et l'amour règneront sur la Terre, le mal aura cessé d'exister."

 


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