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scrooge2.jpgJ'ignore si le spectre de Mr Charles Dickens qui doit goûter un repos bien mérité parmi les spectres des Noëls passés, présents et à venir a "vu" l'adaptation qui a été faite de son immortel "Christmas carol" avec Jim Carrey dans une demi douzaine de rôles, ni ce qu'il en a pensé et j'ignore aussi s'il a l'intention de revenir sur terre, comme le spectre de Marley, pour avertir le réalisateur que son spectre à lui risque de passer sa vie "post mortem" à balayer les studios Disney s'il continue dans cette voie.

Mais à quelque chose, comme on dit,  malheur est bon, ne serait-ce que de nous inciter à lire ou à relire ce texte, récemment réédité en livre de Poche Jeunesse dans une traduction de P. Lorain et de J. Esch, sous le titre du film "Le drôle de Noël de Scrooge" avec l'affiche en première de couverture. Le livre comporte une série de questions pour les élèves de collège ("étudier un conte fantastique en 6-5ème") que les dits élèves apprécieront diversement, la plupart sans doute moins que le film.

J'en ai profité pour m'y remettre moi aussi, n'ayant pas lu cette oeuvre depuis bien longtemps, je n'en avais que des souvenirs assez vagues et je voudrais simplement ajouter quelques notes de lecture personnelles à tout ce qui a pu être dit.

Je résume rapidement le contexte et l'histoire : "Un chant de Noël" ("A Christmas Carol") est paru en 1843, dans une Angleterre "victorienne" en pleine industrialisation. L'histoire de Mr Scrooge est la première d'une série où Charles Dickens tient à montrer que Noël doit rester malgré tout un moment privilégié d'amour, de joie et de partage. Elle se déroule à Londres, alors "la capitale du monde" avec ses 2 500 000 habitants, où sévissent "la richesse la plus écrasante et la pauvreté la plus humilante." (Arthur Conte, Marx et son époque, Nathan, coll. Espaces Temps)

Ebenezer Scrooge n'a vécu que pour l'argent. Sa cupidité et son avarice l'ont mené à une telle solitude qu'il renie même la fête de Noël. Le soir du 24 décembre, le fantôme de Jacob Marley, son ancien associé mort depuis sept ans, se présente à lui pour le mettre en garde. S'il ne change pas sa vie et sa façon de penser, il ne trouvera jamais le repos, même dans la mort. Il lui annonce que trois esprits vont se succéder pour le lui faire comprendre : l'esprit du Noël présent, l'esprit des Noëls passés et l'esprit des Noëls futurs. La prédiction de Marley se réalise : l'esprit du Noël Présent lui  montre les conséquences de sa façon de vivre sur les autres, celui des Noëls futurs les conséquences sur lui-même (ce que les bouddhistes appellent le "karma"). Quant à celui des Noëls passés, j'en parlerai plus loin.

Comme aujourd'hui, Noël est l'occasion de "faire la fête" et se traduit par une surabondance de mets tous plus appétissants les uns que les autres, ce qui nous vaut de fabuleuses descriptions : "On voyait, entassés sur le plancher, pour former une sorte de trône, des dindes, des oies, du gibier de toute espèce, des volailles grasses, des viandes froides, des cochons de lait, des jambons, des chapelets de saucisses, des pâtés de hachis, des plum-puddings, des bourriches d'huître, des marrons rôtis, des pommes vermeilles, des oranges juteuses, des poires succulentes, d'immenses gâteaux des rois et des bols de punch bouillant qui obscurcissaient la chambre de leur délicieuse vapeur. Un joyeux géant, superbe à voir (l'esprit du Noël présent), s'étalait à l'aise sur ce trône ; il portait à la main une torche allumée, dont la forme se rapprochait d'une corne d'abondance, et il l'élevait au-dessus de sa tête pour que sa lumière vînt frapper Scrooge, lorsque ce dernier regarda au travers de la porte entrebaillée."

A aucun moment Dickens ne fait l'éloge de cette surabondance pour elle-même, jamais il ne confond le besoin et le désir. La surabondance est symbole de joie. Nous sommes loin de la société de consommation.

Ceux qui se souviennent de ce conte comme d'une miévrerie sentimentale feraient bien de relire le passage dans lequel le spectre du Noël présent montre à Scrooge le visage de la société que lui et ses pareils ont
engendrée : "Nul changement, nulle dégradation, nulle décomposition de l'espèce humaine, à aucun degré, dans tous les mystères les plus merveilleux de la création, n'ont produit des monstres aussi horribles et aussi effrayants.

Scrooge recula, pâle de terreur ; ne voulant pas blesser l'esprit, leur père peut-être, il essaya de dire que c'étaient de beaux enfants, mais les mots s'arrêtèrent d'eux-mêmes dans sa gorge, pour ne pas se rendre complices d'un mensonge si énorme.

- Esprit ! est-ce que ce sont vos enfants ?

- Ce sont les enfants des hommes, dit l'Esprit laissant tomber sur eux un regard, et ils s'attachent à moi pour échapper à leurs pères. Celui-là est l'Ignorance ; celle-ci la Misère. Gardez-vous de l'un et de l'autre et de toute leur descendance, mais surtout du premier, car sur son front je vois écrit : Condamnation. Hâte-toi, dit-il en étendant sa main vers la cité ; hâte-toi d'effacer ce mot qui te condamne plus que lui ; toi à ta ruine, comme lui au malheur. Ose dire que tu n'en es pas coupable ; calomnie même ceux qui t'accusent : cela peut servir au succès de tes desseins abominables. Mais gare à la fin !

Si le personnage principal du conte est bien Ebenezer Scrooge, le vieil avare qui manque à la foi (il refuse de croire que Noël n'est pas un jour comme les autres), à l'espérance (il refuse de se réjouir) et à la charité (il refuse de donner gratuitement), le personnage "essentiel", celui vers lequel tout converge, n'est pas "l'enfant de la crèche", mais Tiny Tim, le petit infirme, le plus jeune fils de son commis Bob Cratchit : "Il réfléchit énormément et on ne saurait croire toutes les idées qui lui passent par la tête. Il me disait, en revenant qu'il espérait avoir été remarqué dans l'église par les fidèles, parce qu'il est estropié, et que les chrétiens doivent aimer, surtout un jour de Noël, à se rappeler celui qui a fait marcher les boiteux et voir les aveugles. La voix de Bob tremblait en répétant ces mots ; elle trembla plus encore quand il ajouta que Tiny Tim devenait chaque jour plus fort et plus vigoureux."

Dickens le dit explicitement, l'enfant infirme est une "émanation du divin", le visage de Dieu sur la terre et c'est grâce à lui que Scrooge découvrira son manque essentiel : la paternité.

Dans les trois séances de son séminaire de 1958 consacré à la métaphore paternelle, Jacques Lacan évoque ce poème de Victor Hugo extrait de La Légende des siècles (Booz endormi) et en particulier ce vers qui contient,  selon lui, la définition (métonymique et métaphorique) de la paternité :
"Sa gerbe n'était point avare ni haineuse."

L'esprit des Noëls passés joue un rôle de thérapeute vis-à-vis d'Ebenezer Scrooge. C'est lui qui l'aide à se ressouvenir de la "scène primordiale" au cours de laquelle sa fiancée lui a demandé de "choisir" entre elle et l'appât du gain. L'esprit des Noëls passés n'est ni celui qui menace, ni celui qui encourage, mais celui qui montre le premier maillon de la chaîne que Scrooge s'est forgée (le fantôme de Marley apparaît à Scrooge chargé de chaînes). L'esprit des Noëls passés est celui qui réconcilie Scrooge avec sa propre histoire et lui permet de retrouver le "point de bifurcation" à partir duquel il pourra réorienter son existence, découvrir le don, la liberté et la joie. Cette découverte s'apparente à une "renaissance" ("Christmas" est la fête de la Nativité (Nativity), "Noël" vient de "natalis"). La "renaissance" de Scrooge fait refleurir la vie au coeur de l'hiver et modifie le destin : Tiny Tim dont l'esprit des Noëls futurs lui avait prédit la mort vivra afin qu'il devienne pour lui un "second père".

Scrooge, d'une certaine façon, c'est un peu ce que Dickens lui-même, l'adolescent pauvre et humilié, aurait pu devenir s'il avait succombé à l'obsession du manque, s'il n'avait pas trouvé lui aussi, dans l'écriture, une forme de "salut".
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