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Jean-Louis Vieillard-Baron enseigne à l'université de Poitiers et dirige le CRHIA (Centre de recherche sur Hegel et l'idéalisme allemand). Il est l'auteur, entre autres ouvrages, de « Hegel et l'idéalisme allemand » (Paris, Vrin,1999), « Bergson et le bergsonisme » (Paris, A. Colin, 1999), «  La Religion et la Cité » (Paris, PUF, 2001).

 

"Si tu n'espères pas, tu ne rencontreras pas l'inespéré..." ("Ean mé elpetaï, anelpiston ouk exeupeseï...") Héraclite d'Ephèse

 

"La conscience humaine ne vit pas sans quelque courage. L'homme ne peut vivre simplement au jour le jour, vivre pour vivre. Sa conscience l'élève au-dessus de la vie biologique.

 

Où trouver dès lors le courage de vivre une vie qui n'est plus évidente, plus immédiate ? Il faut que l'avenir apparaisse à l'homme comme ouvert, prêt à accueillir son désir constructif.

 

La décadence est là, quand le désir est d'abord désir de jouir et non désir de faire, d'accomplir son rôle, sa mission, son oeuvre. Bien souvent ces deux désirs sont liés chez un même homme.

 

Mais quand l'appétit de jouissance devient un phénomène social, c'est souvent que plus personne ne voit bien où est sa fonction propre dans le monde..."

 

"Pero comprender puoi che tutta morta fia nostra conoscenza da quel punto, che del futuro fia chiusa la porta." (Dante, Inferno, 10) : "Vous comprendrez peut-être ainsi que tout notre savoir sera mort dès l'instant où se fermera la porte de l'avenir.'" (J.-L. Vieillard-Baron, "L'Illusion historique et l'espérance céleste", L'île verte, Berg International).


"L'orientation finale du courage de vivre... est un "spero ergo ero" tourné vers l'avenir..." (Ernst Bloch, "L'athéisme dans le christianisme") 

Ernst Bloch montre  que la conscience humaine qui est transcendance pure ne peut se "stabiliser" dans un "achèvement de l'Histoire", pensée qui doit évidemment beaucoup au prophétisme biblique : selon Claude Vigée ("Le miel et la rosée"), Dieu est ontologiquement au futur et toujours "au devant de nous", et non au présent comme "l'upokaimenon" grec ou la "substantia" latine. La réponse à la question de  Moïse dans le dialogue du Buisson ardent :

 

" - Et s'ils me demandent qui m'envoie, que leur répondrai-je ?" 

  - Je serai qui je serai (librement) avec vous."

 

sauvegarde la liberté humaine qui est au coeur de la problématique de la chute et de la Rédemption. Le Dieu des prophètes de l'Ancien Testament est un Dieu "existentiel" (ce qui explique l'impossibilité de lui donner un Nom).

 

On comprend à partir de là, explique Pierre Macherey, pourquoi Bloch va chercher ses modèles de l’action politique du côté de la création artistique qui ne consiste pas seulement à faire venir au jour des formes préexistantes, que ce soit de manière objective ou subjective.  En art, on n’a jamais affaire à du pur conditionné, ni non plus à du pur inconditionné : mais conditionné et inconditionné, être et devoir-être, ou « peut-être » (Kannsein), interfèrent en permanence, sans que l’un ait prééminence sur l’autre.  

 

Par essence, la conscience vit dans l'illusion, mais elle régresse en voulant vivre dans l'attente de l'événement historique et toute idéologie qui prétend transformer la vie, apporter le bonheur, n'est en fait qu'une illusion. L'expérience de la désillusion est donc décisive. Elle n'aboutit pas simplement à la déception et au désespoir : la conscience désabusée refuse le nihilisme comme le dogmatisme.

 

La désillusion est une expérience lucide, dont Yves Bonnefoy donne une expression poétique, car la conscience se doit d'assumer les tendances auto-destructrices de l'être pour éviter son suicide.

 

La désillusion implique la réflexion sur la mort que Karl Marx élude comme "inconsistante" (la mort ne pas être pensée car elle n'a pas de réalité objectale), contrairement à Ernst Bloch qui considère que c'est justement par son "inconsistance" qu'elle est digne d'intérêt, notamment parce que , paradoxalement, "l'inconsistance" est l'écueil inévitable sur lequel vient se briser l'utopie : s'il n'est pas possible de "penser la mort" en soi, on ne peut penser l'utopie qu'à la clarté des ténèbres.

 

C'est après avoir vécu l'illusion historique et son corollaire, la désillusion, que la conscience peut passer à cette troisième étape dialectique qu'est l'espérance. Alors peuvent s'ouvrir, comme le dit Dante,  "les portes de l'avenir".

 

Alors, grâce à l'art et à la religion du coeur, l'espérance humaine peut aborder aux rives de l'Absolu : "ἀλλὰ καθὼς γέγραπται· ἃ ὀφθαλμὸς οὐκ εἶδεν καὶ οὖς οὐκ ἤκουσεν καὶ ἐπὶ καρδίαν ἀνθρώπου οὐκ ἀνέβη, ὅσα ἡτοίμασεν ὁ θεὸς τοῖς ἀγαπῶσιν αὐτόν." : "Mais, comme il est écrit, ce sont des choses que l'oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont point montées au coeur de l'homme, des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment." (saint Paul, Première Epître aux Corinthiens, 2,9, traduction Louis Segond)

 

 L'espérance ne nous empêche nullement, bien au contraire, d'agir dans ce monde ici et maintenant, de dénoncer les injustices et les mensonges au nom de l'amour et de chercher à améliorer ce qui existe.

 

L'espérance (Charles Péguy parlait de "la petite fille Espérance" parce qu'elle est liée à "l'esprit d'enfance", à l'innocence et à l'intelligence du coeur) ne se confond pas simplement avec l'espoir ; l'espoir est toujours l'espoir d'un "quelque chose", de "ceci" ou de "cela" : gagner davantage d'argent, rencontrer "la femme de ma vie", vivre au soleil... censé m'apporter le confort,  le "bonheur", mais l'espérance se situe au-delà (ou peut-être en-deçà) de l'espoir. L'espérance n'attend rien en particulier, elle attend tout et peut même renoncer à tout pour consentir à l'inespéré.

 

Et même si Dieu n'existait pas, le principe d'espérance resterait nécessaire à la conscience humaine et c'est bien ce qui rend la pensée d'Ernst Bloch, ce "théologien athée" passionnante.

 

Souvenons-nous qu'il a délibérément refusé la chaire qu'on lui offrait à Francfort pour enseigner à Leipzig qui était alors en RDA où sa pensée fascinait les "insatisfaits" de la bureaucratie stalinienne et irritait les "satisfaits" pour lesquels l'Histoire était close et la Révolution achevée (il fut finalement expulsé d'Allemagne de l'Est en 1967).


"L'insatisfaction empirique socio-historique des hommes n'est pas seulement due à de mauvaises conditions historiques, mais à l'historicité même de l'homme, qui est pour lui un exil."

 

Ce thème de l'exil chez Ernst Bloch renoue avec le platonisme du "Mythe de la caverne" : il appartient à "l'éveillé" d'éveiller les endormis et de les tirer hors du royaume des ombres qu'ils prennent pour la réalité, au risque d'y perdre la vie, comme Socrate.

 

Nous ne savons pas vraiment ce qu'il y a hors de la caverne, en dehors des mathématiques et de la pensée discursive (la dianoïa) qui distingue l'opinion de la science, car au-delà de la "dianoïa", il y a la "noésis", la contemplation des essences éternelles, du Beau, du Vrai et du Bien "en soi" dont l'art seul peut nous donner une esquisse.


"La grande question du départ pour l'aventure spirituelle est celle du retour. Platon nous dit que le prisonnier délivré, après qu'il a entrevu l'Absolu, qu'il nomme le Bien, doit retourner dans la caverne. Serait-ce que l'aventure spirituelle est cyclique, qu'elle est une Odyssée ? L'aventurier de l'Esprit peut-il dire, avec du Bellay :

 

"Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestui-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d'usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !"

 

La conscience, pleine de l'expérience que donnent les voyages, retrouverait son lieu de départ et pourrait y vivre avec sagesse. A vrai dire, ce n'est guère différent de l'histoire et de la leçon de Candide.

 

Ce qui s'oppose absolument à l'aventure spirituelle, c'est le sens même du départ. Pour du Bellay, Ithaque est le lieu d'origine d'Ulysse ; pour le prisonnier, la caverne n'est pas son lieu d'origine, mais son historicité.

 

Si Platon évoque la métempsychose et l'idée d'une vie de l'âme auprès des Idées avant sa chute dans un corps, c'est bien pour nous faire comprendre que le lieu d'origine de l'âme n'est pas la caverne. S'arrachant à ses chaînes, elle va vers sa source originaire..."

 

(Jean-Louis Vieillard-Baron, "L'Illusion historique et l'espérance céleste", L'Ile verte, Berg International, page 199)


Pour Ernst Bloch qui ne se satisfaisait ni de la "société de consommation", ni  de la retombée  inévitable de l'élan révolutionnaire dans la bureaucratie totalitaire, le "matérialisme historique" de Marx, de Engels et de Feuerbach ne suffisait pas à rendre compte de ce qui pousse l'homme à ne pas se satisfaire de l'existant ("Il y a quelque chose qui manque.") et de la raison pour laquelle l'existence, quand il s'en satisfait, devient, individuellement et collectivement, grise et insipide.

 

Il en vint donc à considérer la philosophie dédaigneusement qualifiée "d'idéaliste", en particulier le platonisme, et à postuler (non pas à affirmer, mais à admettre la possibilité) en l'homme d'une source du "principe d'espérance", dans la mesure où l'homme ne peut désirer quelque chose qu'il ne connaît absolument pas, reprenant ainsi, en le modifiant en faveur de la conscience humaine l'argument ontologique de saint Anselme de Cantorbery repris par Descartes dans "Les Méditations métaphysiques" : si je désire quelque chose de parfait, moi qui suis imparfait, d'où me vient cette idée, sinon de quelque chose de parfait, qui existe et que j'ai déjà contemplé ?

 

Il y a donc bel et bien, dans la pensée occidentale, qu'elle soit païenne, judéo-chrétienne ou agnostique, de Platon à Bloch, en passant par le néo-platonisme, saint Augustin et Dante un "horizon de perfection".

Le fait que notre unique souci soit désormais celui de la jouissance et de la consommation sous la dictature d'un présent sans passé et sans avenir est le symptôme de l'indigence tragique (mais d'une tragédie qui s'ignore) de la condition post-moderne.


 

248 bloch ernst frei 

 

« Voici que vers toute chose un souffle venu de loin nous précède, l’âme s’éclaire, la pensée vraiment créatrice s’éveille. Ce qui se montre ici appelé à un rôle actif vient sûrement à son heure, à l’heure juste de la philosophie de l’histoire, vient à juste titre, même si ce ne sont pas les hommes actuellement en vie mais seulement les temps à venir qui doivent en être le témoin et le révélateur. Si, dans ce livre, on commence à savoir ce qu’il faudrait faire, et à ouvrir le monde du Moi, à mettre sérieusement fin au jeu immoral avec l’« énigme du monde » et ses solutions apparentes, purement livresques, à introduire l’éthique et la philosophie ouverte sur l’impensable dans ce qui fait le propre du septième jour de la création, - ces premières esquisses du système ne sont pas d’ores et déjà à l’usage d’un public présentement vivant, mais, utiles et conductrices d’autre manière, elles sont dictées par la conscience, par la philosophie de l’histoire, elles sont écrites pour l’esprit humain en nous, pour l’esprit divin à son stade actuel, elles en marquent le niveau ; et tout livre dans sa nécessité, dans son a priori, et ce livre d’utopie dans sa force voudraient être finalement comme deux mains qui tiennent une coupe, qui portent jusqu’au bout, haut levée vers Dieu, la coupe conquise, remplie du breuvage des rencontres de soi et de la musique, telles les poudres explosives du monde et les essences tropiques du but. Ce que les productions intellectuelles en général comportent en soi d’inutile, d’anarchique, de trop rivé à leur objet, de trop littéraire n’est à placer dans ce cadre que de cette manière : en faisant intervenir un arrière-plan historico-théologique qui, à tout ce que les hommes créent comme œuvres les concernant eux-mêmes, permet d’assigner un flux, un courant, une direction, une valeur de salut et un lieu métaphysique. Le lieu d’une autre tentative, d’une mobilisation sans repos, le lieu de l’idéologie socialiste authentique, le lieu de la grande campagne de la civilisation et de la culture contre la vulgarité humaine, contre la sottise du monde et son mépris des valeurs qui rabote tout, - et cette campagne est menée par la conscience du Royaume. » (L’esprit de l’utopie )

 

 

Ernst Bloch (1885-1977) est un philosophe allemand qui s'inscrit dans la lignée des marxistes « non-orthodoxes » tels Georg Lukaks (durant les années 1920), Antonio Gramsci,  Karl Korsch  ou encore les penseurs de l'Ecole de Francfort. 

 

Son premier ouvrage, L'esprit de l'utopie, paru au début des années 1920,  fit de lui l'un des principaux théoriciens  du concept d'utopie à la lumière de la tradition hégéliano-marxiste. Cette première publication eut une influence considérable sur plusieurs de ses contemporains, tels Walter Benjamin et Théodor W. Adorno.


Après la publication de son ouvrage antinazi Héritage de ce temps (1935), Bloch fut contraint de quitter l'Allemagne pour New York .

 

À la fin de la Seconde Guerre Mondiale il refusa une chaire à l'Université Goethe de Francfort pour une chaire à l'Université Karl Marx de Leipzig (1949). C'est alors qu'il commence à faire paraître son ouvrage majeur Le principe espérance (3 vol., 1954-1959) où il s'interroge à nouveau sur le concept d'utopie en adoptant une méthode « archéologique », retraçant dans l'histoire mondiale et dans la culture de masse américaine les ferments de l'utopie en même temps que les sources de l'appauvrissement de l'espérance.


Opposé au marxisme stalinien, Ernst Bloch défend la nécessité de l'utopie qui, à ses yeux, n'a rien d'une forme d'aliénation. Pour ce marxiste non-orthodoxe, l'utopie permet de repenser l'Histoire. (source : Wikipedia)

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