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Emmanuel Kant, Königsberg, 1724-1804

Les Réflexions sur l’éducation d’Emmanuel Kant ont été élaborées entre 1776 et 1787. Il s’agit des notes d’un cours de pédagogie que le philosophe fut appelé à professer à plusieurs reprises :

« L’art de l’éducation, ou la pédagogie, doit devenir raisonné, s’il doit développer la nature humaine de telle sorte que celle-ci atteigne sa destination.

Des parents, qui eux-mêmes ont été éduqués, sont déjà des exemples, d’après lesquels les enfants se forment, et d’après lesquels ils se guident.

Mais si ces enfants doivent devenir meilleurs, il faut que la pédagogie devienne une étude ; car autrement il n’en faut rien attendre et un homme que son éducation a gâté sera le maître d’un autre.

Il faut dans l’art de l’éducation transformer le mécanisme en science, sinon elle ne sera jamais un effort cohérent, et une génération pourrait bien renverser ce qu’une autre aurait déjà construit.

Voici un principe de l’art de l’éducation que particulièrement les hommes qui font des plans d’éducation devraient avoir sous les yeux : on ne doit pas seulement éduquer des enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après son état futur possible et meilleur, c’est-à-dire conformément à l’Idée de l’humanité et à sa destination totale.

Ce principe est de grande importance. Ordinairement les parents élèvent leurs enfants seulement en vue de les adapter au monde actuel, si corrompu soit-il.

Ils devraient bien plutôt leur donner une éducation meilleure, afin qu’un meilleur état pût en sortir dans l’avenir. Toutefois deux obstacles se présentent ici :

1) Ordinairement les parents ne se soucient que d’une chose : que leurs enfants réussissent bien dans le monde.

2) les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instruments pour leurs desseins.

Les parents songent à la maison, les princes songent à l’Etat.

Les uns et les autres n’ont pas pour but ultime le bien universel et la perfection à laquelle l’humanité est destinée, et pour laquelle elle possède aussi des dispositions ».

(KANT, Réflexions sur l'éducation, introduit et traduit par Alexis Philonenko)

Eléments d'explication et de commentaire :

La première idée du philosophe est d’assigner à l’éducation sa fin, comme un développement de la nature humaine selon sa destination d’être raisonnable.

Le développement des moyens nécessaires est soumis à cette fin. La fin n’est pas un état arrêté qu’il faudrait atteindre, une essence définie qu’il faudrait réaliser ou accomplir. La destination n’est pas un état donné. L’humanité comme fin de l’éducation ne réside pas dans un contenu (un modèle à mettre en place), elle est un mouvement indéfini vers un mieux toujours à venir. L’image de l’horizon vers lequel il faut tendre sans jamais l’atteindre exprime ce mouvement ouvert de la perfectibilité. L’humanité est toujours « à venir ».

Une éducation rationnelle, raisonnée, méthodique doit être au service de ce progrès, de cette progression. Et nulle progression selon la destination raisonnable ne serait possible sans l’horizon lointain qui donne sens au mouvement et ordonne l’effort.

Une phrase concentre tout le propos : "On ne doit pas seulement éduquer les enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après son état futur possible et meilleur, c’est-à-dire conformément à l’Idée de l’humanité et à sa destination totale."

Il s’agit d’une Idée et d’un idéal dont il faut faire un usage régulateur (ils guident la conduite éducative) et non constitutif (ils ne constituent pas un « programme » à réaliser, une définition de l’humain à programmer).

Kant sait bien que le mouvement naturel des parents comme des responsables politiques est de vouloir éduquer selon les besoins du présent, mais il nous avertit qu’à borner l’éducation à ce présent et aux exigences du moment, à se priver d’horizon et de projet de dépassement, on détourne l’éducation de son essence et de sa vocation, de sa fonction "d’atelier de l’humanité".

Il y a deux tendances chez les "philosophes des Lumières" : la tendance Voltaire/ Rousseau et la tendance Condorcet/Kant ; le cas de Rousseau est complexe parce que Rousseau est à la recherche d'un paradigme perdu qu'il croit trouver dans la "nature" qui n'est pas la "nature naturée", mais plutôt la Raison immanente et qu'il fait deux découvertes aussi dangereuses que géniales (comme toutes les découvertes) : l'enfant et le bonheur. (il découvre aussi l'égalité et la liberté, pour le meilleur et pour le pire).

Passons sur le cas de Voltaire qui ne veut pas de l'éducation pour le Peuple parce qu'il a besoin de bras pour ses terres.

Donc Condorcet et Kant, c'est-à-dire non le savoir pour le savoir - conception à laquelle Rabelais et Montaigne avaient déjà réglé son compte, alors que les prétendues "sciences de l'Education" en ont tiré l'idée absurde de limiter le savoir, d'opposer le savoir à la pédagogie et de proscrire le "par cœur" - mais le savoir en vue de l'émancipation humaine et du "progrès" que l'on retrouve dans le programme de la troisième République avec Jules Ferry.

Cette conception a (avait) ses limites et ses contradictions, mais il faut reconnaître qu'elle a fonctionné jusque dans les années 60. Contrairement à ce que prétendent certains historiens de l'éducation, la convergence de la transmission de savoirs solides et explicites et la démocratisation ne sont pas incompatibles et commençaient à devenir une réalité historique avant la Réforme Haby (1975).

La philosophie implicite qui sous-tend le point de vue sur l'éducation en France et en Europe et les décisions prises à son sujet (par exemple l'évaluation des compétences du socle commun) est aux antipodes de la conception kantienne.

On entend ici ou là des appréciations émanant de "personnalités autorisées" qui laisseraient sans voix les pères fondateurs de l'Ecole républicaine, par exemple que les notes "traumatisent" les élèves,  qu'il faut remplacer l'enseignement de la grammaire par  "l'observation de la langue" et supprimer l'orthographe, que l'élève "doit construire ses propres savoirs", que l'école doit devenir un "lieu de vie et d'épanouissement" (J.J. Rousseau pris à la lettre et compris de travers), qu'il faut mettre l'enfant au centre du système éducatif (et non les savoirs), que le professeur n'a pas besoin d'en savoir beaucoup pour enseigner, qu'il existe une "science de l'éducation" supérieure aux savoirs scolaires et même indépendante de ces savoirs...

La conception kantienne repose sur les concepts de  singularité, de perfectibilité et de polyvalence et définit l'éducation en termes de  finalité et d'éthique, la conception actuelle évacue toute dimension téléologique, éthique ou spirituelle et repose essentiellement sur la banalisation, la spécialisation et la "rentabilité" à court terme, ce qui constitue une  erreur spirituelle, mais aussi pratique dans la mesure où nous ne connaissons pas les professions de demain. La meilleure manière d'y préparer les enfants d'aujourd'hui ne serait-elle pas plutôt de leur apporter une solide culture générale ?

L’Education dispensée aux élèves est de plus en plus utilitaire, de plus en plus adaptée aux besoins immédiats de la société et sur ce point, on doit admettre qu’il existe une convergence (sans le correctif préconisé par le philosophe de Königsberg) entre les désirs des parents et les « plans » de ceux qui nous gouvernent.

Il semblerait d'ailleurs que quelque chose grippe dans la machine avec le chômage structurel. Ce que les élèves désabusés et rétifs aux arguments "utilitaires" résument à leur manière un peu brutale : "A quoi ça sert de faire des études puisque, de toutes façons, on ne trouvera pas de travail ?"

On assiste à la disparition progressive de ce que l’on appelait les « humanités » (éducation de "tout l'être") qui comprenaient l’enseignement du latin et du grec et de la culture générale qui consiste à établir des liens entre des savoirs disparates, nous permettant ainsi de nous orienter et de trouver du sens à l’Histoire humaine et au fait « d’être là ».

En créant une génération d'enfants qui ne savent ni d'où ils viennent ni où ils vont, nous tournons le dos à la philosophie des Lumières.

 

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