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35. ‑ Excellence des esprits, et que Dieu les considère préférablement aux autres créatures. Que les esprits expriment plutôt Dieu que le monde, mais que les autres substances simples expriment plutôt le monde que Dieu.

Mais pour faire juger par des raisons naturelles, que Dieu conservera toujours non seulement notre substance, mais encore notre personne, c’est-à-dire le souvenir et la connaissance de ce que nous sommes (quoique la connaissance distincte en soit quelquefois suspendue dans le sommeil et dans les défaillances), il faut joindre la morale à la métaphysique, c’est-à-dire qu’il ne faut pas seulement considérer Dieu comme le principe et la cause de toutes les substances et de tous les êtres, mais encore comme chef de toutes les personnes ou substances intelligentes, et comme le monarque absolu de la plus parfaite cité ou république, telle qu’est celle de l’univers composée de tous les esprits ensemble, Dieu lui-même étant aussi bien le plus accompli de tous les esprits qu’il est le plus grand de tous les êtres.

Car assurément, les esprits sont les plus parfaits et qui expriment le mieux la divinité. Et toute la nature, fin, vertu et fonction des substances n’étant que d’exprimer Dieu et l’univers, comme il a été assez expliqué, il n’y a pas lieu de douter que les substances qui l’expriment avec connaissance de ce qu’elles font, et qui sont capables de connaître des grandes vérités à l’égard de Dieu et de l’univers, ne l’expriment mieux sans comparaison que ces natures qui sont ou brutes et incapables de connaître des vérités, ou tout à fait destituées de sentiment et de connaissance ; et la différence entre les substances intelligentes et celles qui ne le sont point est aussi grande que celle qu’il y a entre le miroir et celui qui voit.

Et comme Dieu lui-même est le plus grand et le plus sage des esprits, il est aisé de juger que les êtres avec lesquels il peut, pour ainsi dire, entrer en conversation et même en société, en leur communiquant ses sentiments et ses volontés d’une manière particulière, et en telle sorte qu’ils puissent connaître et aimer leur bienfaiteur, le doivent toucher infiniment plus que le reste des choses, qui ne peuvent passer que pour les instruments des esprits ; comme nous voyons que toutes les personnes sages font infiniment plus d’état d’un homme que de quelque autre chose, quelque précieuse qu’elle soit, et il semble que la plus grande satisfaction qu’une âme qui d’ailleurs est contente, peut avoir, est de se voir aimée des autres : quoique à l’égard de Dieu, il y ait cette différence que sa gloire et notre culte ne sauraient rien ajouter à sa satisfaction, la connaissance des créatures n’étant qu’une suite de sa souveraine et parfaite félicité, bien loin d’y contribuer ou d’en être en partie la cause.

Cependant, ce qui est bon et raisonnable dans les esprits finis, se trouve éminemment en lui, et comme nous louerions un roi qui aimerait mieux de conserver la vie d’un homme que du plus précieux et du plus rare de ses animaux, nous ne devons point douter que le plus éclairé et le plus juste de tous les monarques ne soit dans le même sentiment.

Comme l'Ethique de Spinoza, le Discours de Métaphysique de Leibniz se présente comme une déduction "more geometrico" à partir de l'idée d'un Dieu possédant une sagesse suprême et infinie et agissant de la manière la plus parfaite. Mieux on connaîtra ses ouvrages, selon Leibniz et plus on pourra les trouver excellents et conforme à nos souhaits.

Dans le paragraphe précédent (§ 34), Leibniz a démontré la supériorité des esprits par rapports aux autres substances. Ils sont immortels, comme Dieu, subsistent avec le souvenir de ce qu'ils furent et peuvent avoir accès aux vérités nécessaires et universelles. Ils sont par conséquent susceptibles d'être châtiés ou récompensés. Leibniz s'est appuyé sur une image pour mettre en évidence l'absurdité de l'idée d'un anéantissement complet et d'une recréation sans souvenirs : personne ne voudrait être anéanti sur le champ pour devenir roi de Chine et en oubliant ce qu'il a été.

Leibniz va compléter son analyse en montrant que la ressemblance des esprits avec Dieu fonde une union nouvelle avec lui, plus étroite que pour les autres êtres.

"Dieu conservera toujours notre substance" : la substance, chez Leibniz est une réalité individuelle et complète (définie dans les paragraphes VIII et IX). L'étendue et la pensée sont ses attributs inséparables ; elle est la totalité de ses attributs effectivement connaissables. C'est donc notre être concret, singulier, différent de tout autre (il n'existe pas deux substances semblables dans la nature).

La substance d'Alexandre le Grand, par exemple, ne réside pas dans le fait qu'il fut un grand roi, car il ne se distinguait pas, à cet égard de Cyrus ou de Louis XIV, mais dans le fondement de tous les attributs qu'on en peut dire, fondement que Dieu est le seul à connaître a priori et par raison, alors que nous ne saisissons que certains attributs par l'expérience et par l'Histoire.

Leibniz distingue la substance de la personne, non au sens ontologique car substance et personne ne sont pas des réalités séparées, mais au sens logique. La notion de personne est caractérisée par la connaissance de soi, définie par deux caractères :

a) la mémoire, c'est-à-dire la possibilité de nous souvenir de ce que nous avons été.

b) le sens intime, qui est la connaissance de ce que nous sommes actuellement, connaissance qui peut être interrompue dans le sommeil et l'évanouissement (la parenthèse a été ajoutée postérieurement à la rédaction primitive).

L'éternité des substances s'explique par des raisons métaphysiques et par des raisons morales.

Leibniz commence par énoncer les raisons métaphysiques : Dieu est le principe et la cause de notre substance. Le principe, c'est-à-dire ce par quoi il peut être connu comme tel par notre entendement, la cause, c'est-à-dire ce en quoi il agit effectivement pour créer et pour maintenir les substances.

Cependant, la contingence de l'être fini et la nécessité où se trouve Dieu de "conserver la création" à chaque instant, avancée par Descartes comme preuve de l'existence de Dieu (Méditations III et Principes 21), ("Que la durée de notre vie suffit à prouver que Dieu est") suppose que l'instant présent est indépendant du précédent, ce qui n'est pas possible (Leibniz, Animadversiones, § 21). En effet, il y a des traces dans notre âme, de notre passé et de notre futur, ainsi que de tout ce qui se produit dans l'univers.

Dieu conservera éternellement les substances, car d'une part les substances expriment Dieu comme telles et d'autre part elle l'expriment comme personnes ou comme esprits.

Les substances expriment Dieu comme telles : toutes les substances et pas seulement les esprits expriment Dieu, aussi bien les substances simples, éléments derniers , indivisibles de la matière inanimée ou "entéléchies", dans lesquelles résident une ébauche de connaissance et d'action (Leibniz refuse la distinction cartésienne entre la pensée et l'étendue), que les substances douées de sentiments, c'est-à-dire de perception, d'appétition (1) et de mémoire (les animaux), que les esprits proprement dits qui ajoutent aux facultés précédentes la réflexion.

1) appétition : action du principe interne qui permet le passage d'une perception à une autre.

Cette hiérarchie entre les substances est en fait une progression continue, chaque substance imitant Dieu avec les imperfections qui lui sont propres.

Cependant, la différence entre les esprits et les autres substances est très grande ("aussi grande qu'entre le miroir et celui qui s'y regarde") car la réflexion, en développant les facultés antérieures, permet d'accéder à la connaissance des vérités éternelles et à la liberté intérieure.

C'est pourquoi Dieu, "le plus sage et le plus grand des esprits", le couronnement de cette progression continue, préfère les esprits aux autres substances et les unit davantage à sa personne.

Leibniz envisage ensuite les raisons morales que nous avons de croire que Dieu non seulement maintient éternellement les substances, mais aussi les esprits et la conscience qu'ils ont d'eux-mêmes et de lui, avec un prédilection particulière.

En tant qu'elles expriment Dieu mais ne le connaissent pas, les autres substances sont pour lui des instruments de sa puissance infinie.

Mais les esprits ne sont pas des instruments, comme le sont les substances qui ne le connaissent pas, mais des amis et des "collaborateurs". Cette collaboration permet la constitution d'une "Cité de Dieu" (Civitas Dei) dans laquelle les esprits sont, par rapport à Dieu comme les sujets d'un bon roi, ou, comme le dit Leibniz dans La Monadologie "comme les enfants d'un bon père" (Monadologie, § 84).

Cette réalisation est progressive ; le monde actuel n'est pas parfait, mais il est actuellement le meilleur possible et il tend à se perfectionner en réalisant le règne de Dieu sur la Terre par l'entente et la concorde des esprits. Visée ontologico-politique dont témoigne la correspondance de Leibniz avec Bossuet pour rechercher la base d'un accord entre protestants et catholiques.

Les esprits peuvent passer du règne de la nature à celui de la Grâce (à la liberté fondée en Dieu) par progression continue, plutôt que par une conversion dramatique, comme chez saint Augustin (ou Kierkegaard). Foi paisible, d'inspiration néoplatonicienne, fondée sur une réflexion et une montée progressive des esprits, retour progressif de l'âme à Dieu.

Dieu aime davantage les esprits parce qu'ils peuvent communiquer avec lui. La "mathésis universalis" n'est pas seulement l'instrument d'une méthode pour avancer dans les sciences, c'est aussi l'effort de perfectionnement du langage humain pour correspondre avec Dieu et pour l'imiter. Grâce à la réflexion et à la communication, les esprits accèdent à une vision plus claire du monde, moins asservie à un point de vue particulier ; ils s'approchent de Dieu qui domine tous les points de vue.

Dieu est comme un monarque, à cette différence près que notre amour pour lui n'ajoute rien à sa félicité, puisque sa connaissance infinie est la suite de son infinie félicité et non l'inverse.

C'est sa félicité (sa puissance) qui déploie sa connaissance, car sinon, il ne serait pas tout puissant. Dieu ne nous connaît pas par besoin (il ne manque de rien), mais parce qu'il est dans l'essence d'une parfaite félicité de connaître.

Dieu possède à un degré éminent ce que les créatures possèdent à un degré relatif : il est absolument bon et raisonnable. Celui qui peut le plus fera toujours mieux que celui qui peut le moins. Un monarque conservera la vie d'un homme de préférence à celle d'un animal. Dieu étant meilleur et plus parfait que le meilleur des monarques, fera nécessairement de même (raisonnement par analogie).

Notre union avec Dieu est comme une union morale entre deux personnes. Cette union est placée sous la loi de félicité. La métaphysique leibnizienne n'est pas un panthéisme ; l'union des esprits avec Dieu est une union entre des personnes distinctes. Toutes les substances, depuis la plus simple, jusqu'à Dieu, sont individualisées.

La montée progressive du règne de la nature au règne de la Grâce permet donc la constitution d'une Cité de Dieu fondée sur l'harmonie des esprits entre eux et en Dieu, sur cette terre, dans le bonheur et la félicité et non dans un autre monde, la "Jérusalem céleste" de saint Augustin.

Leibniz substitue la progression qui implique la perfectibilité terrestre à la conversion qui implique, dans son esprit, un renoncement au monde. L'épanouissement progressif et réglé d'un monde moral au sein d'un monde physique permettra, comme dans une réaction chimique, l'émergence d'éléments purs et l'achèvement de l'harmonie universelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

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